Un think tank ukrainien met en lumière les ambitions indiennes autour de la Mission Sudarshan Chakra, un système national de défense aérienne et antimissile souvent comparé au célèbre Dôme de fer israélien. Toutefois, cette analyse souligne que si l’Inde vise la création d’un bouclier protecteur solide, le design et les objectifs de ce système diffèrent profondément du modèle israélien, au regard des défis géopolitiques et technologiques propres à New Delhi.
Cette étude revient sur la conception singulière de la Mission Sudarshan Chakra, ses spécificités techniques et stratégiques, et explique pourquoi la défense indienne pourrait emprunter une voie autonome et distincte de l’Iron Dome.
Annonce phare lors du discours de la fête de l’Indépendance le 15 août 2025 par le Premier ministre Narendra Modi, la Mission Sudarshan Chakra a pour ambition de déployer d’ici 2035 un bouclier national intégral de défense aérienne et antimissile. Ce projet, inspiré de l’arme mythique de Krishna dans le Mahabharata, vise à protéger les infrastructures stratégiques indiennes, les bases militaires ainsi que les infrastructures civiles sensibles telles que les hôpitaux, réseaux ferroviaires ou sites religieux, face à une variété de menaces aériennes. Ces dernières incluent drones, missiles de croisière, avions furtifs et armes hypersoniques.
La nécessité urgente d’un tel système s’est clairement manifestée lors de l’Opération Sindoor en mai 2025, un affrontement d’environ 100 heures au cours duquel le Pakistan a déployé des drones turcs et des missiles chinois contre des cibles indiennes, testant ainsi les capacités des défenses aériennes existantes.
Grâce à l’Integrated Air Command and Control System (IACCS) et à des systèmes antimissiles indigènes tels qu’Akashteer, l’Inde a pu repousser ces attaques. Le Chef d’état-major des armées, le général Anil Chauhan, a souligné que la Mission Sudarshan Chakra devra intégrer une surveillance avancée, une protection cybernétique et une combinaison d’armes cinétiques et à énergie dirigée, offrant ainsi une « immense intégration » entre les domaines terrestres, aériens, maritimes, spatiaux et cyber. Le système ambitionne ainsi de conjuguer missiles, lasers, radars et intelligence artificielle (IA) pour construire une architecture de défense multicouches.
Le think tank Defense Express, basé à Kiev et spécialisé dans les technologies militaires, observe que si la Mission Sudarshan Chakra est souvent comparée à l’Iron Dome israélien, les deux systèmes se différencient profondément par leur portée et leurs applications. L’Iron Dome, opérationnel depuis 2011, est conçu pour intercepter des roquettes et obus d’artillerie à courte portée (de 4 à 70 km) tirés depuis Gaza ou le Liban, avec un taux de réussite d’environ 90 %. Il constitue la première couche du système de défense multispectrum israélien, accompagné par David’s Sling (70 à 300 km) et les missiles Arrow (jusqu’à 2 400 km) pour les menaces à moyenne et longue portée. Son design compact correspond à la petite superficie d’Israël et au profil des menaces ciblées, principalement des projectiles non guidés à basse altitude.
À l’inverse, l’Inde conçoit Sudarshan Chakra comme un projet bien plus vaste, répondant à un éventail de menaces complexe et diversifié. Defense Express souligne que le système indien doit contrer drones, avions furtifs, missiles de croisière et armes hypersoniques, ce qui impose d’associer intercepteurs, systèmes laser et radars avancés. Contrairement à l’Iron Dome qui ne s’appuie que sur des missiles cinétiques (missiles Tamir), Sudarshan Chakra intègre également des armes à énergie dirigée et un pilotage assisté par IA, comme le montre le récent essai réussi du système intégré de défense aérienne (IADWS) développé par l’Organisation de Recherche et Développement pour la Défense (DRDO).
Selon l’analyse ukrainienne, le contexte géopolitique indiens – notamment les tensions frontalières avec le Pakistan et la Chine – nécessite un système capable de faire face aux missiles balistiques longue portée, aux aéronefs à haute altitude et aux drones sophistiqués, là où Israël concentre son effort sur les menaces courtes portées. Par exemple, le missile balistique quasi-tactique Nasr du Pakistan et les capacités hypersoniques chinoises requièrent un dispositif polyvalent et évolutif.
Defense Express ajoute que les systèmes actuels de défense aérienne indiens, tels que Akash (portée 25 km), MR-SAM (80 km) et S-400 (400 km), constituent une base solide pour Sudarshan Chakra. Mais l’intégration de technologies indigènes comme Raksha Kavach et Akashteer démarque le programme indien de l’Iron Dome, lequel repose largement sur une collaboration technologique américano-israélienne.
Pourquoi la défense indienne se distingue‑t‑elle de l’Iron Dome ?
Diversité géographique et menaces : L’Iron Dome protège un territoire restreint (environ 150 km² par batterie) face à des roquettes courtes portées et non guidées, un profil très spécifique. L’Inde, par son immense superficie de 3,3 millions de km², doit faire face à une menace beaucoup plus diverse englobant missiles balistiques (comme le Shaheen-3 pakistanais), missiles de croisière et armes hypersoniques chinoises. Sudarshan Chakra devra donc couvrir de vastes zones urbaines, bases militaires et infrastructures critiques.
Architecture multicouches : Là où l’Iron Dome représente un système monolithique, Sudarshan Chakra est conçu selon un modèle à plusieurs niveaux, combinant intercepteurs à courte, moyenne et longue portée avec des systèmes laser comme Raksha Kavach. Le système intégré testé en 2025 par le DRDO associe missiles, intercepteurs courts et armes laser, illustre un concept hybride adapté aux menaces traditionnelles et émergentes.
Innovation indigène : Alors que l’Iron Dome bénéficie d’un lourd financement américain et d’une technologie en grande partie importée, Sudarshan Chakra se fonde sur l’autonomie stratégique. Le système Akashteer, nuage de guerre piloté par IA développé par DRDO, ISRO et Bharat Electronics Limited (BEL), a démontré son efficacité lors de l’Opération Sindoor en neutralisant drones et missiles pakistanais sans recours à des technologies étrangères. L’utilisation de composites à base de nanotechnologie dans Raksha Kavach illustre également la maîtrise technologique locale.
Intégration des capacités offensives : Defense Express souligne que Sudarshan Chakra n’est pas uniquement un système défensif, mais englobe aussi une capacité de riposte de précision, s’inspirant du symbole du Sudarshan Chakra de Krishna, évoquant à la fois protection et attaque. Cette double fonction – défense combinée à une force de feu intégrée – constitue une nette différence avec l’Iron Dome, purement orienté interception.
Coût et enjeux d’échelle : Reproduire un système à la manière de l’Iron Dome demande des investissements considérables et plusieurs années de recherche. Soutenue par plus d’un milliard de dollars d’aide américaine, la défense israélienne répond à un théâtre géographique réduit. L’Inde, avec son immense territoire et la complexité des menaces, doit mobiliser des ressources bien plus importantes. Defense Express estime le coût de Sudarshan Chakra au-delà des 2,6 milliards de dollars alloués au projet Kusha, qui combine notamment des intercepteurs longue portée M2 et M3.
Les experts ukrainiens mettent aussi en garde contre une comparaison directe avec l’Iron Dome qui n’est pas une solution universelle. Lors de l’opération iranienne « True Promise III » en 2024, le système israélien a intercepté seulement 20 à 30 % des missiles balistiques, exposant ses limites face aux menaces avancées. L’évaluation de 2022 du ministre ukrainien de la Défense Oleksii Reznikov confirmait que l’Iron Dome reste insuffisant contre missiles de croisière et balistiques, élément crucial dans le cas indien face aux capacités de ses voisins.
Cette analyse ukrainienne fait également écho aux besoins propres de l’Ukraine, où l’Iron Dome ne suffit pas contre les missiles russes et drones iraniens. Les refus d’Israël à fournir son système à l’Ukraine, du fait de ses liens stratégiques avec Moscou, encouragent Kiev à développer des alternatives nationales avec des entreprises telles que Luch et Pivdenne. De manière similaire, l’Inde privilégie l’innovation locale portée par le DRDO et le secteur privé, adoptant une démarche pragmatique et adaptée à sa situation géopolitique.