Les troupes américaines sont implantées depuis longtemps au Groenland, un territoire autonome faisant partie du Royaume du Danemark, situé stratégiquement entre l’Amérique du Nord et l’Europe.
Durant la Seconde Guerre mondiale, les stations météorologiques de l’île ont aidé les Alliés à déterminer la meilleure période pour lancer le débarquement du Jour J en Normandie. Par la suite, le Groenland a joué un rôle clé dans les efforts de l’OTAN pour surveiller les forces soviétiques, et il accueille aujourd’hui une base de la Force spatiale américaine, essentielle au suivi des missiles balistiques lancés depuis la Russie.
L’importance du Groenland pour la sécurité nationale des États-Unis a été soulignée récemment par les tentatives du président Donald Trump de racheter l’île, ce qui a donné lieu à un « cadre » d’accord avec l’OTAN, dont peu de détails ont été rendus publics.
Face à l’expansion russe et chinoise dans l’Arctique, le Groenland demeure une position stratégique vitale pour les systèmes d’alerte précoce américains, selon Iris A. Ferguson, ancienne adjointe au secrétaire à la Défense pour l’Arctique et la résilience mondiale.
« Le Groenland est au centre de la sécurité nationale américaine depuis des décennies en raison de sa géographie », explique Ferguson, désormais au Center for Strategic and International Studies à Washington, D.C. « Pendant la guerre froide, il est devenu une pierre angulaire du système d’alerte précoce et de défense antimissile pour le territoire américain, et ce rôle perdure. Avec l’Alaska, le Groenland prend même de plus en plus d’importance. »
Une « ligne de vie stratégique »
Les relations militaires modernes entre les États-Unis et le Groenland débutaient en avril 1941, lorsque le gouvernement américain signait un accord avec Henrik Kauffmann, ambassadeur du Danemark aux États-Unis, permettant aux forces américaines d’établir des bases sur l’île.
Le Groenland, considéré comme le « terrain de naissance » des tempêtes frappant l’Europe de l’Ouest, était vital pour les Alliés afin d’y installer des stations météorologiques, selon l’Arctic Institute de Washington, D.C. Cet enjeu a conduit les États-Unis et le gouvernement local à créer une unité chargée de détecter d’éventuelles bases météorologiques allemandes sur l’île.
« Lors de la Seconde Guerre mondiale, le Groenland n’était pas un simple champ de bataille : c’était une ligne de vie stratégique », souligne Anthony Heron, expert de l’Arctic Institute. « Ses stations météorologiques permettaient aux Alliés de protéger les convois, de planifier des opérations grâce à des renseignements arctiques exclusifs, de proposer des routes transatlantiques plus sûres et plus courtes, et soutenaient l’ensemble de la logistique alliée. »
La présence militaire américaine sur l’île empêchait également toute puissance hostile de s’établir dans l’hémisphère occidental, une fonction qui est restée déterminante après 1945, ajoute Anthony Heron.

Un accord suivi d’un accident
Peu après la défaite allemande en 1945, le Groenland est devenu un front du nouvel affrontement Est-Ouest. Après que le Danemark eut refusé une offre américaine de 100 millions de dollars pour acheter l’île en 1946, un accord conclu en 1951 a autorisé l’armée américaine à accéder au territoire groenlandais.
À son apogée, les États-Unis disposaient de plus d’une douzaine de bases au Groenland, hébergeant plusieurs milliers de soldats.
Le Groenland jouait notamment un rôle clé dans l’ancrage d’un réseau d’hydrophones sous-marins destinés à détecter les sous-marins balistiques soviétiques transitant par le détroit stratégique dit du « Gap Groenland-Islande-Royaume-Uni », qui permettait à ces navires de se rapprocher des côtes américaines.
Les relations danois-américaines se sont par ailleurs tendues en 1968, après le crash d’un bombardier B-52 américain équipé de quatre armes nucléaires sur le sol groenlandais, déversant des débris radioactifs. Cet accident a révélé que les États-Unis avaient violé la politique danoise de 1957 interdisant la présence d’armes nucléaires sur son territoire ou ses dépendances.
Malgré cette crise, les forces américaines sont restées au Groenland pendant toute la durée de la guerre froide.
Surveillance des missiles russes
Aujourd’hui, la seule installation militaire américaine restante au Groenland est la base spatiale de Pituffik. Son radar d’alerte avancée est indispensable pour surveiller les forces nucléaires russes, explique Erin D. Dumbacher, experte du Council on Foreign Relations à New York.
« Cela signifie notamment surveiller les missiles balistiques entrants », souligne-t-elle. « La base permet aussi de mieux détecter d’éventuels lancements depuis la mer. Sa situation géographique fait du Groenland un important poste avancé stratégique pour les États-Unis. »
Cette fonction est d’autant plus essentielle avec la fin récente du dernier traité de réduction des armes nucléaires stratégiques entre la Russie et les États-Unis, le traité New START, expiré en février 2026. Ce cadre juridique facilitait les contrôles mutuels, notamment par satellite, des forces nucléaires de chacun.
« Nous n’avons plus de garantie formelle, même si elle peut subsister informellement, de non-interférence avec les systèmes d’alerte précoce de l’autre camp », précise Erin Dumbacher. « Ce n’est donc pas le moment pour les États-Unis de perdre un accès crucial ou des informations vitales provenant d’un des radars d’alerte les plus importants que nous possédons au Groenland. »