Une entreprise espagnole a permis à la Russie de contourner les sanctions occidentales en fournissant une machine autrichienne essentielle à la production de canons d’artillerie. Cette opération met en lumière les failles dans le contrôle des exportations et souligne la dépendance de Moscou à la technologie étrangère pour soutenir son effort militaire en Ukraine.

Une société espagnole, Forward Technical Trade SL, a livré à la société russe AZK Group une machine de forge autrichienne de 110 tonnes, permettant à la Russie de maintenir la production de tubes d’artillerie malgré les sanctions occidentales. Cette transaction, révélée par des documents judiciaires russes, implique un intermédiaire basé à Hong Kong, révélant un montage complexe pour contourner les restrictions à l’exportation.

Conclue début 2025, cette vente illustre combien la Russie dépend des technologies étrangères pour préserver ses capacités militaires dans le contexte du conflit ukrainien. La machine, cruciale pour la fabrication de tubes d’artillerie de haute précision, met en évidence les lacunes des efforts internationaux visant à limiter l’accès de la Russie aux technologies à double usage.

Fabriquée en 1983 par la société autrichienne Gesellschaft für Fertigungstechnik und Maschinenbau (GFM), cette machine de forge radiale joue un rôle central dans la production des tubes pour des systèmes d’artillerie comme le canon automoteur 152 mm 2S19 Msta-S, pilier des forces terrestres russes. Le forgeage radial, procédé rendu possible par cette machine, façonne le métal avec une précision extrême, créant des tubes rayés garantissant la précision et la portée des obus.

À la différence du forgeage traditionnel, le forgeage radial utilise plusieurs marteaux pour comprimer uniformément le métal, produisant ainsi des tubes robustes et performants. Le coût de 1,3 million de dollars reflète la nature spécialisée de cet équipement capable de façonner des tubes de gros calibre nécessaires aux systèmes modernes d’artillerie.

L’artillerie russe, notamment les systèmes 2S19 Msta-S et 2S7 Pion 203 mm, dépend fortement de tels tubes pour maintenir son efficacité opérationnelle. Le 2S19, un obusier automoteur introduit à la fin des années 1980, peut tirer des obus de 152 mm jusqu’à 29 km avec des munitions standards, et jusqu’à 36 km avec des projectiles à assistance fusée. Son tube rayé, fabriqué par forgeage radial, permet un tir rapide et précis, essentiel pour neutraliser les positions ennemies.

Le 2S7 Pion, destiné aux bombardements lourds, utilise un tube de 203 mm capable de porter des frappes dévastatrices, y compris avec des obus nucléaires, à plus de 37 km. Ces systèmes, largement déployés en Ukraine, subissent une usure rapide des tubes à cause du rythme intense des tirs, nécessitant des remplacements réguliers. Sans machines comme celle de GFM, la Russie verrait sa capacité à maintenir la puissance de son artillerie gravement compromise.

Les détails de la transaction ont été révélés lors d’un litige entre AZK Group et les douanes russes de Nijni Novgorod, point d’entrée de la machine en Russie. AZK prétendait qu’il s’agissait d’une machine de forge tournante, alors que les douanes l’ont classée comme une machine de forge radiale, soumise à des contrôles à l’exportation plus stricts. Ce différend, documenté dans des dossiers judiciaires, a mis au jour la structure dissimulée de l’opération.

Forward Technical Trade SL, basée à Albacete en Espagne, a facilité la vente pour le compte de Scorpion’s Holding Group Limited, une entité basée à Hong Kong. GFM a indiqué à The Insider ne pas avoir eu de contacts directs avec ces entreprises, suggérant que la machine provenait probablement de stocks existants. Cette chaîne d’approvisionnement complexe illustre comment des intermédiaires exploitent les failles réglementaires pour éviter les sanctions.

La dépendance russe à ces machines étrangères résulte de son incapacité à produire localement ce type d’équipement. En 2011, Nikolai Bukhvalov, alors directeur des Usines Motovilikha à Perm, avait annoncé un projet de développement d’une machine de forge radiale russe pour 2017 avec un budget de 1,5 milliard de roubles, mais ce projet n’a jamais abouti. Pavel Luzin, chercheur non résident à la Fletcher School de l’Université Tufts, souligne que la production d’artillerie russe repose entièrement sur les machines GFM, une dépendance héritée de l’époque soviétique.

Depuis les années 1970, les usines soviétiques et russes, notamment à Perm, utilisent des modèles GFM comme le SXP-55 pour forger tubes de chars et d’artillerie, avec 26 machines importées sur plusieurs décennies, selon un rapport du Royal United Services Institute (RUSI).

Cette livraison intervient à un moment critique. L’artillerie russe tire annuellement entre 2 et 3 millions d’obus en Ukraine, provoquant une usure accélérée des tubes qui réduit leur précision et justifie des remplacements fréquents. Des rapports d’intelligence ouverte pointent une pénurie chronique de tubes neufs depuis 2023, obligeant Moscou à puiser dans ses stocks soviétiques pour compenser.

L’arrivée de cette machine GFM devrait donc désamorcer ce goulot d’étranglement, permettant à AZK Group de produire de nouveaux tubes pour les systèmes 2S19 et 2A36 Giatsint-B, un canon tracté de 152 mm avec une portée de 28 km. Ces armes sont fondamentales pour l’appui-feu russe, délivrant des frappes soutenues dans les zones contestées de Donetsk et Kharkiv. En sécurisant cet équipement, la Russie renforce sa capacité à entretenir ces systèmes malgré la dégradation persistante de leur parc d’artillerie.

La comparaison avec l’artillerie occidentale souligne les enjeux. L’obusier américain M777, un canon tracté de 155 mm, offre une portée de 30 km avec des munitions ordinaires et jusqu’à 40 km avec des munitions guidées comme l’Excalibur. Sa structure en titane le rend plus léger et mobile que le plus lourd 2S19 russe. Toutefois, le tube du M777, également forgé avec précision, s’use en moyenne après 2 500 à 3 000 tirs, un ordre de grandeur similaire aux systèmes russes.

La différence réside dans la production industrielle : les fabricants occidentaux comme BAE Systems disposent de chaînes d’approvisionnement robustes pour assurer le renouvellement des tubes, tandis que la Russie peine en raison des sanctions. La livraison de la machine GFM confère à Moscou un avantage temporaire, lui permettant de maintenir sa cadence de production d’artillerie sans disposer de capacités nationales de forge.

Cette opération révèle par ailleurs des difficultés plus larges dans l’application des sanctions. Celles-ci, renforcées depuis l’annexion de la Crimée en 2014 puis après l’invasion de l’Ukraine en 2022, visent à couper l’accès de Moscou aux technologies à double usage, mais des intermédiaires tierces, notamment à Hong Kong, exploitent la faible surveillance dans certains pays moins stricts en matière d’exportations.

L’Union européenne, y compris l’Espagne, peine à contrôler la revente d’équipements anciens qui échappent souvent aux cadres sanctionnateurs modernes. Un procès récent aux Pays-Bas, impliquant un ressortissant russe condamné pour avoir transféré des savoir-faire sensibles liés à la production de microprocesseurs, illustre les lacunes dans la surveillance des transferts immatériels ou de matériel d’occasion.

Par ailleurs, la Chine joue un rôle important dans la fourniture de machines-outils à la Russie. Plus de vingt entreprises russes de la Défense ont ainsi reçu depuis peu des machines-outils à commande numérique chinoises et des produits chimiques, parfois via des sociétés-écrans, pour la production de composants microélectroniques destinés aux missiles et drones. Cette chaîne parallèle reproduit le mode opératoire du marché obscur autour de la machine GFM.

Cette dépendance à la technologie étrangère expose à la fois les faiblesses industrielles russes et sa grande capacité d’adaptation. En utilisant des réseaux internationaux complexes, la Russie poursuit la production d’équipements clés, de tubes d’artillerie aux missiles balistiques Iskander-M, dont elle a fabriqué 700 exemplaires en 2024. Cette résistance met à mal les hypothèses occidentales sur l’efficacité des sanctions.

Historiquement, l’artillerie a toujours été un pilier de la stratégie militaire russe. Durant la Seconde Guerre mondiale, les forces soviétiques s’appuyaient sur le feu d’artillerie massif pour submerger les positions allemandes, un principe encore visible aujourd’hui en Ukraine. Le 2S7 Pion, conçu dans les années 1970, incarne cette doctrine, visant à délivrer une puissance de feu colossale sur de longues distances.

Son emploi actuel dans le conflit ukrainien, souvent aux côtés du 2S19, montre la préférence russe pour un bombardement continu plutôt que pour le tir de précision, qui reste la marque des forces de l’OTAN avec ses munitions guidées. La machine GFM permet à Moscou de maintenir cette approche en produisant des tubes capables de supporter un tir intensif. Sans ces équipements, l’artillerie russe subirait un fort déclin de capacité et d’impact sur le champ de bataille.

Enfin, ce dossier questionne le rôle de l’Espagne. Forward Technical Trade SL, petite entreprise sans site web public et basée à Albacete, ville peu réputée pour ses exportations technologiques de pointe, a joué un rôle central dans cette transaction. Son implication soulève des interrogations quant à la possible volonté de contourner les contrôles ou à l’insuffisance de la surveillance des marchés secondaires d’équipements industriels. Les autorités espagnoles n’ont pas encore publié de réaction officielle, mais cette affaire reflète des enjeux plus vastes pour le respect des sanctions au sein de l’Union européenne.

La Serbie et la Turquie ont également facilité récemment le transfert de machines-outils européennes vers la Russie, fréquemment à proximité de sites sensibles comme les usines de drones Shahed, selon des rapports récents. Ces faits attestent d’un problème systémique : les sanctions frappent les fabricants primaires, mais peinent à contrôler la revente par des pays tiers.

Sur le plan économique, la Russie dispose de ressources considérables malgré les sanctions. En 2024, son budget de la Défense a atteint 112 milliards de dollars, soutenu par des revenus pétroliers et gaziers d’environ 180 milliards de dollars par an, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). Ce matelas financier permet des importations comme celle de la machine GFM, en dépit d’un déficit budgétaire en hausse, évalué à 3,4 trillions de roubles début 2025.

Le modèle dit d’« économie forteresse » du Kremlin, marqué par des saisies d’actifs à hauteur de 50 milliards de dollars depuis 2022, priorise la production militaire au détriment des besoins civils. Les revenus d’AZK Group, en forte augmentation depuis le début de la guerre en Ukraine, reflètent ce contexte, lui permettant d’investir 1,3 million de dollars dans cet équipement stratégique.

Cette acquisition pourrait influencer la dynamique sur le terrain. Selon des données publiées sur le réseau social X, l’Ukraine a détruit ou endommagé près de 19 000 systèmes d’artillerie russes, mettant sous tension les réserves de Moscou. De nouveaux tubes permettront de prolonger la durée de vie des systèmes restant, maintenant la pression sur les défenses ukrainiennes. Par exemple, le 2A36 Giatsint-B tire des obus de 152 mm avec une puissance suffisante pour neutraliser des positions fortifiées, mais ses tubes se dégradent après environ 2 000 tirs.

Le renouvellement de ces composants garantit la poursuite d’une stratégie d’attrition où la quantité prévaut souvent sur la précision, en contraste avec la doctrine ukrainienne, qui s’appuie sur des systèmes occidentaux plus mobiles et précis comme les M777 ou Caesar, eux-mêmes confrontés à des problèmes d’approvisionnement.

À l’avenir, cette affaire souligne l’urgence de renforcer les contrôles à l’exportation. Les États-Unis et l’Union européenne ont imposé de nombreuses sanctions contre les secteurs énergétique, financier et militaire russes, mais les failles demeurent. Un projet de loi bipartisan au Sénat américain, porté notamment par la sénatrice Lindsey Graham, propose l’instauration de tarifs pouvant atteindre 500 % sur les achats d’énergie russe, visant à tarir les ressources financières des opérations de contournement.

Par ailleurs, l’ancien président Donald Trump a récemment qualifié les actions russes d’« inacceptables » lors d’une réunion gouvernementale, évoquant la mise en place de sanctions supplémentaires. Il reste à voir si ces nouvelles mesures cibleront spécifiquement les intermédiaires tels que Scorpion’s Holding Group à Hong Kong, mais la pression internationale s’accentue.

D’un point de vue technologique, le rôle de la machine GFM est indéniable. Le forgeage radial garantit que les tubes peuvent supporter les contraintes extrêmes de l’artillerie moderne, où un obus de 152 mm génère des pressions dépassant 5 000 atmosphères. Ce procédé aligne les grains métalliques, augmentant la durabilité et réduisant les défauts.

Par rapport aux méthodes soviétiques plus anciennes, comme le forgeage au marteau, le forgeage radial réduit le temps de production de 20 % tout en améliorant la longévité des tubes. Les forces occidentales utilisent des procédés similaires, comme le canon automoteur allemand PzH 2000, dont le fabricant Rheinmetall conserve en interne la maîtrise de cette technologie, contrairement à la Russie qui reste dépendante des importations.

Les implications sont donc majeures. La capacité de la Russie à sécuriser de tels équipements malgré les sanctions expose les limites des stratégies occidentales actuelles. Cette transaction, singulière mais révélatrice, illustre un mécanisme d’évasion via des chaînes d’approvisionnement globales, où des pays comme la Chine, la Turquie et désormais l’Espagne facilitent le contournement des restrictions, soutenant la machine de guerre russe.

Au fur et à mesure que le conflit en Ukraine s’enlise, ces failles risquent de prolonger la suprématie russe dans le domaine de l’artillerie, posant un sérieux défi aux capacités de riposte de Kyiv. La question demeure : l’Occident saura-t-il colmater ces brèches avant que la Russie ne réalise de nouvelles acquisitions stratégiques susceptibles de faire basculer le rapport de force ?