Une guerre entre l’Inde et la Chine : une paix fragile qui devrait probablement perdurer
Alors que des affrontements de faible intensité sont appelés à se poursuivre, la possibilité d’un conflit à grande échelle entre l’Inde et la Chine, telle que suggérée par certains rapports récents des services de renseignement américains, paraît peu crédible. Les deux pays sont pleinement conscients qu’ils ont à perdre bien plus qu’à gagner. Malgré des relations tendues, plusieurs facteurs freinent activement la perspective d’un conflit ouvert.
Un conflit majeur entre voisins aux relations complexes
La possibilité d’une guerre entre l’Inde et la Chine reste un sujet fréquemment débattu, notamment dans les cercles stratégiques et médiatiques occidentaux. Il est certain que ces deux nations doivent se préparer à une éventuelle confrontation, comme le ferait toute armée responsable. Toutefois, les chances d’un conflit total entre ces deux voisins demeurent faibles.
Dans les années 1960, la Chine était affaiblie par les conséquences désastreuses du Grand Bond en Avant. Le pays peinait à nourrir sa population, tant il était difficile d’envisager une guerre prolongée. L’Inde, en revanche, était en phase ascendante sur le plan économique, mais avait perdu le conflit de 1962, principalement parce qu’elle était mal préparée sur les plans militaire, politique et psychologique. Aujourd’hui, la situation a profondément changé. Une guerre avec l’Inde ne serait plus pour la Chine une simple formalité. Au contraire, un tel conflit entraînerait des dégâts stratégiques et économiques sévères pour les deux parties.
Les risques dépassent les bénéfices
La majorité des tensions actuelles se cristallisent autour des différends historiques concernant l’Aksai Chin et l’Arunachal Pradesh. Pourtant, ni l’Inde ni la Chine ne semblent réellement vouloir transformer ces frictions en conflit généralisé. L’Inde ne cherche pas à reprendre activement l’Aksai Chin, non par manque de volonté, mais parce que le coût d’une telle opération dépasserait largement les bénéfices espérés. De même, la rhétorique chinoise autour de l’Arunachal Pradesh ne se traduit pas par un objectif militaire réalisable. La conquête de cette région entraînerait un recul de plusieurs décennies de progrès économique pour Pékin. Pour les deux pays, le rapport risques/bénéfices est défavorable.
C’est pourquoi les accrochages frontaliers, bien que fréquents et parfois sanglants, restent géographiquement limités et tactiquement contenus. Ces escarmouches servent en réalité la stratégie chinoise : harceler l’Inde, créer un malaise et distraire New Delhi sur le plan stratégique. L’Inde comprend ce jeu et répond avec fermeté mais précaution, évitant toute escalade tout en protégeant son territoire.
Une Inde renforcée
Le soutien de la Chine au Pakistan ajoute une couche de complexité supplémentaire. Tout conflit risquerait de se transformer en un affrontement sur deux fronts pour l’Inde. Cependant, les réalités ont aussi évolué ici. Le Pakistan n’est plus en capacité, ni économiquement ni militairement, de soutenir une confrontation prolongée. Quant à la Chine, elle ne peut pas soutenir ouvertement le Pakistan dans un conflit majeur sans mettre en péril ses intérêts bien plus importants dans la région indo-pacifique, où ses ressources sont déjà mises à rude épreuve.
Les experts occidentaux en défense soulignent souvent que l’histoire de soutien du Pakistan à des groupes militants anti-indiens, ainsi que la volonté accrue de l’Inde, sous le gouvernement Modi, de répondre par la force militaire, augmentent les risques d’escalade. Ils mettent également en garde contre le rapide développement d’infrastructures et la concentration des troupes le long de la Ligne de Contrôle Actuelle, soulignant que « les affrontements sporadiques peuvent entraîner des erreurs de calcul ». Si ces préoccupations paraissent légitimes, elles reflètent avant tout une perception occidentale, souvent empreinte d’inquiétudes propres et d’une compréhension limitée des dynamiques politiques asiatiques.
Il ne s’agit pas ici de comparer les forces armées des deux pays. Sur le papier, l’armée chinoise demeure largement supérieure, plus puissante, et les zones frontalières restent plus accessibles depuis le territoire chinois que depuis l’Inde. Pourtant, ce simple avantage ne garantit pas la victoire. Depuis 1962, la Chine a régulièrement testé les défenses indiennes – de Nathu-La et Jelep-La jusqu’à la confrontation récente de la vallée de Galwan – sans jamais oser déclencher une guerre totale. Aujourd’hui, l’Inde est bien plus forte, tant en capacités militaires, en infrastructures, en détermination politique qu’en influence internationale.
Plus à perdre qu’à gagner
La Chine est impliquée dans plusieurs théâtres géopolitiques simultanés. Elle est directement engagée dans la région indo-pacifique et indirectement impliquée dans le conflit Russie-Ukraine ainsi qu’au Moyen-Orient. Ouvrir un nouveau front terrestre contre une armée indienne récemment modernisée et aguerrie, notamment en guerre en haute altitude, ne sert pas ses intérêts.
En y regardant de plus près, une grande part de la rhétorique sur une possible guerre Inde-Chine relève davantage d’une paranoïa américaine bien connue. Depuis plus de deux ans, les États-Unis ont averti à plusieurs reprises d’une menace nucléaire russe imminente, sans que cela ne se concrétise. Leurs services de renseignement ont également accumulé des erreurs spectaculaires, notamment sur les armes de destruction massive en Irak et lors du retrait chaotique d’Afghanistan.
Par ailleurs, la décélération de l’économie chinoise force Pékin à réévaluer ses priorités. Le secteur immobilier, pilier important de son économie aux côtés de la production industrielle, est en crise, ce qui affecte lourdement la confiance intérieure. La consommation reste faible, le chômage des jeunes élevé, et les investisseurs internationaux deviennent prudents. L’échec de l’initiative « Ceinture et Route » (Belt and Road Initiative – BRI) à générer des bénéfices économiques significatifs pour les pays partenaires a engendré du ressentiment, des accusations de pièges à dettes et une perte d’influence chinoise. Même le Pakistan, qualifié de « frère de fer » de la Chine, cherche à diversifier ses alliances en se rapprochant des États-Unis. La montée en puissance des BRICS complique encore la donne stratégique de Pékin.
Dans ce contexte, une guerre avec l’Inde, une des économies les plus dynamiques d’Asie et un acteur global de plus en plus influent, serait une décision stratégiquement insensée pour la Chine. Ainsi, bien que des affrontements locaux puissent continuer, la perspective d’un large conflit, comme évoquée dans certains rapports de renseignement américains récents, reste improbable. Les deux pays sont pleinement conscients qu’ils ont davantage à perdre qu’à gagner.
Réalités économiques et logique stratégique
L’économie chinoise est sous pression. Bloomberg prévoit un ralentissement de sa croissance à environ 3,5 % d’ici 2030. Ce ralentissement limite sa capacité à financer un immense budget de défense, la BRI et ses aventures militaires extérieures. L’Inde, selon la Banque mondiale, connaîtra une croissance stable estimée à 6,5 % en 2025 et à plus de 6 % en 2026 et au-delà, soutenue par une population jeune, une consommation intérieure croissante, des investissements dans les infrastructures et l’expansion du secteur manufacturier. Cependant, l’Inde ne peut pas non plus supporter le choc d’une guerre totale avec la Chine. Les deux économies sont trop imbriquées dans les chaînes d’approvisionnement mondiales pour endurer une rupture significative. Le commerce entre l’Inde et la Chine joue aussi un rôle stabilisateur : les échanges bilatéraux ont atteint 136 milliards de dollars en 2022-2023, augmentant chaque année, avec un déficit énorme en faveur de la Chine. Pour Pékin, l’Inde reste un marché vaste et fiable ; pour New Delhi, les produits chinois occupent une place importante dans l’industrie et la consommation. Une guerre anéantirait cette relation mutuellement bénéfique, bien que asymétrique.
La Chine fait par ailleurs face à de multiples défis diplomatiques. Ses relations avec les États-Unis et l’Europe sont tendues. À Taïwan, le ton se durcit avec des élections qui accentuent les revendications. La mer de Chine méridionale demeure instable, avec des pays régionaux qui résistent aux prétentions chinoises. Même la BRI perd de sa crédibilité, l’Italie, son seul partenaire du G7, envisageant un retrait. Pékin ne peut pas se permettre une nouvelle distraction majeure. Stratégiquement, son attention reste focalisée sur Taïwan et le théâtre maritime, comme le confirment ses documents officiels qui soulignent la « direction stratégique de l’Est ». Une guerre terrestre avec l’Inde ferait dérailler ces objectifs prioritaires, disperserait ses ressources militaires et comporterait des risques de revers humiliants.
Enfin, les deux pays sont des puissances nucléaires. Toute guerre implicite comporte le risque d’une escalade vers le nucléaire – un scénario catastrophique pour la région et le monde. Aucun des dirigeants n’est assez imprudent pour jouer avec une telle issue.
Peut-être le facteur le plus déterminant est-il l’incertitude du résultat. Malgré sa supériorité numérique, l’Armée populaire de libération ne peut pas assurer une victoire certaine dans un conflit en haute altitude. Le terrain est hostile, les lignes d’approvisionnement longues et les conditions climatiques éprouvantes. L’armée indienne, plus expérimentée, mieux acclimatée et mieux équipée, représente un adversaire redoutable. La Chine ne déclenchera pas un conflit dont l’issue, même en cas de statu quo, constituerait une victoire morale et stratégique pour l’Inde.
En somme, bien que les tensions persistent et que des confrontations tactiques surviennent, la probabilité d’une guerre à grande échelle entre l’Inde et la Chine reste faible. La logique stratégique, les impératifs économiques, les réalités géopolitiques et l’incertitude du résultat militaire incitent à la prudence des deux côtés. La paix fragile tiendra, non parce que New Delhi et Pékin se font mutuellement confiance, mais parce que chacun mesure l’ampleur des pertes potentielles.