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La résolution 2803 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui autorise une administration internationale et une force de stabilisation à Gaza, constitue une avancée historique dans le plan mené par les États-Unis pour renforcer le cessez-le-feu et reconstruire ce territoire meurtri après deux années de conflit atroce. Toutefois, l’instabilité persistante sur le terrain, combinée à l’absence de clarté quant aux modalités de transformation politique et sécuritaire envisagées, menace de réduire cette initiative ambitieuse à un projet irréalisable face à l’un des conflits les plus insolubles et destructeurs au monde.

Ce texte, élaboré par les États-Unis, établit un précédent important au plan du droit international en autorisant une administration internationale pour une durée de deux ans, accompagnée d’une force internationale de stabilisation devant opérer « sous commandement unifié » et en coordination avec Israël et l’Égypte. Les mentions en faveur de l’autodétermination palestinienne et d’un éventuel État sous conditions sont particulièrement notables, notamment après la réticence historique de l’administration Trump à soutenir ouvertement cette perspective. Cependant, pour la grande majorité des pays, il s’agit du strict minimum, compte tenu du consensus mondial largement favorable à l’instauration d’un État palestinien aux côtés d’Israël. Le texte a également bénéficié d’un soutien régional étendu, y compris de la part de l’Autorité palestinienne. Toutefois, en matière de mobilisation internationale, tant sur le plan des effectifs militaires que du financement, l’absence de précisions sur l’horizon politique et les modalités pratiques — notamment sur l’identité des participants à l’administration et à la force internationales — suscite des doutes parmi plusieurs États.

Le dernier débat du Conseil de sécurité sur le statut juridique de Gaza remonte à 2009, deux ans après la prise de contrôle violente du territoire par le Hamas, avec la résolution 1860. Celle-ci affirmait que « la bande de Gaza constitue une partie intégrante du territoire occupé en 1967 et fera partie de l’État palestinien ». La résolution rappelait également les responsabilités respectives de l’Autorité palestinienne et d’Israël pour garantir l’acheminement de l’aide humanitaire et du développement, ainsi que la circulation des personnes et des marchandises à la suite du retrait israélien de 2005. Elle renvoyait enfin la question du départ définitif du Hamas en tant que gouvernement de fait à un processus politique palestinien interne, médié par l’Égypte. Aujourd’hui, comme le confirment divers documents dont la Déclaration de New York et la résolution actuelle, un consensus s’est dégagé pour considérer que le Hamas ne devrait plus gouverner Gaza à la suite du 7 octobre. Reste que la mise en œuvre concrète de cette orientation et les moyens d’y parvenir demeurent flous.

La création d’une force internationale de stabilisation

Historiquement, la mise en place de coalitions militaires multinationales illustre bien la distinction entre l’adoption d’une résolution, la formation et le déploiement effectifs d’une force, puis la garantie qu’elle opère conformément à son mandat. La résolution stipule que cette force de stabilisation internationale doit être centrale dans le processus d’éviction du Hamas : sécuriser les frontières de Gaza, appuyer le déploiement futur de forces policières palestiniennes, protéger la distribution de l’aide humanitaire et superviser le désarmement du Hamas et d’autres groupes armés. Pourtant, des interrogations majeures persistent quant à la composition, aux règles d’engagement et aux modalités opérationnelles de cette force, même après son autorisation officielle.

Aussi volontaristes que soient les États-Unis et leurs alliés, Gaza s’apparente davantage, dans sa complexité politique et sécuritaire, à des échecs récents comme ceux du sud-Liban ou de l’Afghanistan plutôt qu’à des exemples perçus comme positifs tels que le Kosovo ou Timor oriental.

La situation sur le terrain

Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, Israël et le Hamas ont chacun renforcé leurs positions, consolidant un nouveau régime sécuritaire dans la bande de Gaza.

Israël a repositionné ses forces dans une zone tampon occupant environ 50 % du territoire de Gaza, à partir de laquelle il réalise des frappes ciblées contre des menaces perçues. Cette posture correspond à la stratégie sécuritaire israélienne globale depuis le 7 octobre concernant le Liban et la Syrie. Elle rassure aussi les populations vivant à proximité de Gaza, parmi les plus traumatisées en Israël après les événements du 7 octobre, en créant une barrière physique entre Israël et l’appareil résiduel du Hamas. Cette dynamique politique est d’autant plus sensible en pleine année électorale en Israël.

De son côté, le Hamas a démontré sa force dès les premiers jours du cessez-le-feu en testant Israël et surtout en réglant ses comptes avec d’autres factions palestiniennes. À travers des exécutions et des affrontements, publics ou dissimulés, avec des clans rivaux ou des individus accusés de collaboration avec Israël, le Hamas a affirmé son contrôle sur Gaza et envoyé un avertissement clair à tous ceux qui pourraient vouloir le déloger, notamment les forces de sécurité loyales au président palestinien Mahmoud Abbas, envisagées comme déployées aux côtés de la force internationale. Le message est sans équivoque : le Hamas demeure une puissance active et influente.

L’idée d’une force de stabilisation internationale à Gaza n’est pas nouvelle. Dès juillet 2024, les Émirats arabes unis, en consultation probable avec d’autres pays arabes, ont annoncé leur soutien à une participation dans une telle coalition, sous certaines conditions. Pour cela, l’Autorité palestinienne, gouvernement de l’État de Palestine reconnu par 156 des 193 États membres de l’ONU, devrait inviter officiellement la force, engager des réformes substantielles et obtenir le soutien d’Israël pour assumer un rôle prépondérant. Par ailleurs, un réengagement des États-Unis en faveur d’une solution à deux États est nécessaire. L’idée d’une coalition réunissant des forces arabes et musulmanes proches de Washington et d’Israël, ainsi que des pays comme le Qatar, lié au Hamas, a un sens stratégique évident, notamment en termes de dissuasion face aux risques sécuritaires, tout en travaillant ostensiblement en coordination avec les forces palestiniennes.

Si la résolution se rapproche de ces exigences, elle ne va toutefois pas assez loin pour des pays comme les Émirats arabes unis, la Jordanie ou l’Arabie Saoudite. Ces États, bien que soutenant le projet, ont clairement écarté toute participation militaire dans le cadre actuel, probablement en raison de la persistance d’Israël à marginaliser l’Autorité palestinienne, indépendamment des réformes entreprises.

Par ailleurs, Israël s’oppose fermement au déploiement de troupes provenant de pays liés au Hamas, comme la Turquie. Des rapports font état de la volonté d’Azerbaïdjan et d’Indonésie d’envoyer des contingents. Pourtant, malgré leurs souhaits d’entretenir de bonnes relations avec Washington et Israël, ces deux pays à majorité musulmane se trouvent confrontés à un dilemme d’image : être perçus comme soutenant Israël ou combattant les Palestiniens — même en cas d’attaque — risque de générer de fortes controverses internes et internationales.

Par ailleurs, se posent de nombreuses questions pratiques : quelles seront les règles d’engagement ? Comment le financement sera-t-il organisé ? Combien de soldats seront déployés ? Seront-ils placés dans des zones sous contrôle du Hamas, dans la zone tampon israélienne, ou dans un secteur intermédiaire ? Enfin, comment réagira le Hamas à cette présence étrangère ? Les réponses à ces interrogations conditionneront la réussite ou l’échec de l’opération, ainsi que la volonté des États de compromettre leurs soldats dans un contexte aussi périlleux.

Même en autorisant la force avec des pouvoirs étendus, cette résolution repose sur un schéma post-conflit alors que la réalité sur le terrain est elle-même très éloignée d’une pacification durable. Si les affrontements armés directs entre Israël et le Hamas se sont en grande partie arrêtés, le conflit demeure profondément ancré et plus complexe depuis le 7 octobre et la guerre qui a suivi. Le rejet catégorique du Hamas de toute présence militaire étrangère à Gaza est également un signal préoccupant.

Reconstruction et relèvement

En cas de réticence à déployer des troupes, les États s’engageront-ils au moins à financer la reconstruction de Gaza ? Là encore, la réponse est incertaine. L’effort international de reconstruction après le conflit de 2014 avait déjà mobilisé 4,5 milliards de dollars, mais les destructions actuelles dépassent largement cette échelle, avec une estimation des besoins de reconstruction autour de 70 milliards de dollars. Inspirer la confiance que cette fois la reconstruction sera effective nécessitera des engagements sans précédent. Néanmoins, cette résolution seule semble insuffisante, plusieurs pays adoptant une posture attentiste.

Mauvais précédents

Le cas de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) après la guerre israélo-Hezbollah de 2006 offre un enseignement précieux. Cette expérience met en garde contre l’opération d’une force internationale dans un environnement politique incertain, où des acteurs non étatiques forts peuvent agir en trouble-fête. En 2006, Israël redoutait fortement la présence de la FINUL sur sa frontière nord, mais la réalité politique ne laissait guère d’alternatives. La FINUL, alors renforcée par plusieurs milliers de soldats européens, avait contribué à mettre fin aux hostilités. Toutefois, son mandat limité et son incapacité à empêcher le réarmement du Hezbollah — par crainte de représailles — ont ouvert la voie à un nouveau conflit ultérieur, survenu après le 7 octobre. La question se pose donc de la manière dont une force internationale pourrait agir efficacement là où un groupe armé non étatique refuse de se désarmer. Dans le cas du Hezbollah, cette désarmement devra venir essentiellement de l’intérieur du système politique libanais. Rien ne permet de penser qu’un chemin radicalement différent soit envisageable pour le Hamas, dont l’influence dépasse largement la seule bande de Gaza.

Les scénarios possibles restent incertains. Certains analystes envisagent une Gaza divisée en deux secteurs, l’un sous contrôle israélien, l’autre sous influence du Hamas. Une version modifiée pourrait voir la mise en place d’une zone spécifique tenue par la force de stabilisation, accompagnée d’un effort accéléré de reconstruction, visant à inciter la population à quitter les zones sous contrôle du Hamas. Chaque option comporte de hauts risques et pourrait prolonger un limbe profondément inquiétant dans lequel la majorité des Gazaouis se retrouvent aujourd’hui, voire accentuer leur désarroi.

Quoi qu’il en soit, les principales opérations militaires sont terminées, les otages israéliens sont rentrés, de nombreux prisonniers palestiniens ont été libérés, et la pression politique est assez forte pour que le cessez-le-feu perdure. Cette résolution témoigne avant tout du leadership et de la volonté politique américaine. C’est un fait important. Mais sans un revirement politique fondamental de toutes les parties ni une trajectoire claire vers la création d’un État palestinien et la fin du conflit, il ne s’agira peut-être que d’un palliatif avant la prochaine confrontation.

Jonathan Lincoln est professeur à la School of Foreign Service de l’Université de Georgetown, directeur du Center for Jewish Civilization. Il a consacré 15 ans à l’ONU, travaillant sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.