La main-d’œuvre américaine dans la construction navale est en pleine crise, peinant à retenir un nombre suffisant de travailleurs pour répondre aux besoins actuels. Parallèlement, la Chine devance largement les États-Unis, avec un rythme de construction de navires de combat six fois supérieur et une production de navires commerciaux 200 fois plus importante. Face à ce constat, le président Donald Trump a signé, le 9 avril 2025, un ordre exécutif intitulé Restaurer la dominance maritime américaine, appelant à l’élaboration d’un plan d’action maritime. Ce dernier engage les secrétaires d’État, de la Défense, du Travail, des Transports, de l’Éducation et de la Sécurité intérieure à proposer des solutions pour relever les défis liés à la main-d’œuvre. Le message est clair : les États-Unis ont besoin de personnel qualifié pour construire des navires et rivaliser efficacement avec la Chine.

Cette situation rare d’accord bipartisan sur la nécessité de restaurer la suprématie maritime américaine ouvre la voie à une orientation vers les compétences pratiques, l’exploitation des viviers de main-d’œuvre patriotes et peu exploités, la modernisation des méthodes de recrutement et l’extension de la construction navale au-delà des centres traditionnels.

Un des signataires de cet article, Laura Schmiegel, occupe un poste de cadre supérieur chez Orion Talent, une entreprise spécialisée dans l’accompagnement au recrutement pour les fournisseurs de la base industrielle maritime, développant ainsi une connaissance directe des enjeux auxquels font face les employeurs et futurs employés du secteur. Cette perspective complète l’analyse factuelle des données.

Les chiffres sont inquiétants : selon le Bureau of Labor Statistics, la main-d’œuvre actuelle dans la construction navale compte environ 146 500 employés. Pourtant, les besoins devraient plus que doubler dans la prochaine décennie pour répondre aux exigences stratégiques. Ce secteur souffre également du vieillissement de ses effectifs, avec une moyenne d’âge de 55 ans pour les ouvriers qualifiés, dont beaucoup approchent de la retraite. Le roulement chez les plus jeunes est élevé, les chantiers navals rapportant des taux d’attrition de 20 % ou plus.

Attirer de nouveaux talents demeure un défi, d’autant que la plupart des diplômés de lycée ont peu de familiarité avec les métiers manuels et sont généralement encouragés à poursuivre des études universitaires plutôt qu’une formation professionnelle. Toutefois, les principaux constructeurs navals proposent des voies d’accès attractives et des salaires compétitifs. Les programmes d’apprentissage offrent une formation rémunérée sur le terrain dans des métiers précis de la construction navale. Le salaire moyen se situe entre 62 400 et 83 200 dollars, nettement supérieur aux revenus individuels moyens nationaux, de l’ordre de 39 982 dollars, et proche du revenu moyen des ménages américain à 78 538 dollars. Malgré cela, ces efforts ne suffisent pas pour couvrir les besoins actuels et encore moins pour anticiper les futurs.

La stratégie globale préconisée par la Maison Blanche via son Office of Shipbuilding et la loi bipartisan bicamérale SHIPS for America Act de 2024, représente une opportunité cruciale pour développer des solutions innovantes. L’objectif est d’attirer, retenir et développer une main-d’œuvre compétente dans la construction navale, tout en appuyant les priorités nationales en matière de sécurité et d’emploi. L’administration mise notamment sur la transition d’un recrutement fondé sur les diplômes vers une évaluation basée sur les compétences, une méthode particulièrement adaptée à ce secteur.

Dans une note du 29 mai, l’Office of Personnel Management souligne que s’appuyer uniquement sur les diplômes peut exclure des candidats qualifiés ayant acquis leurs compétences par des voies non conventionnelles. Le recrutement par compétences « déplace le focus… sur ce que les candidats savent faire », en privilégiant une évaluation basée sur des compétences vérifiées. Cette approche est idéale pour la construction navale où la maîtrise pratique l’emporte souvent sur la formation académique.

Cette méthode correspond aussi aux métiers où l’expertise s’acquiert principalement sur le terrain, tout en étant en phase avec les tendances sociétales : la majorité des Américains doutent désormais de la valeur d’un diplôme universitaire au regard de son coût.

Le recrutement ciblé de candidats à fort engagement patriotique constitue une piste prometteuse. Les militaires, déjà éprouvés dans le service de la nation, comprennent naturellement comment les carrières dans l’industrie maritime contribuent à la défense nationale. Nombre d’anciens combattants souhaitent maintenir ce sentiment d’utilité après leur passage sous les drapeaux. Beaucoup possèdent des compétences transférables vers la construction navale et la marine marchande. Les responsables de la transition militaire devraient encourager les soldats à envisager une carrière dans ce secteur après leur départ, notamment via le programme officiel d’aide à la transition qui pourrait leur fournir les ressources nécessaires pour se réorienter vers ces métiers tout en garantissant des conditions d’emploi attractives. Ce contexte est d’autant plus favorable que les secrétaires à la Défense et aux Anciens Combattants ont promis de réviser les programmes d’accompagnement post-service.

Par ailleurs, environ 77 % des jeunes Américains souhaitant s’engager dans l’armée sont inéligibles. Plutôt que de les détourner du service, il serait judicieux de les orienter vers des carrières maritimes, leur offrant une autre façon de servir leur pays.

Enfin, la Maison Blanche et le Congrès s’intéressent au concept de construction navale fédérée, ou « considérer la nation comme un chantier naval ». Cette idée consiste à promouvoir une approche unifiée et collaborative, en mobilisant les capacités de production sur tout le territoire. Elle permettrait d’élargir les opportunités d’emploi à une population plus vaste. Actuellement, les postes dans la construction navale sont concentrés autour de quelques grands chantiers dans certaines villes. Ce modèle est d’autant plus problématique que certains de ces bassins d’emploi manquent cruellement de main-d’œuvre disponible.

La réintroduction récente de la loi SHIPS prévoit la création de zones de prospérité maritime encourageant la fabrication externalisée de composants navals. Si cette loi est adoptée, l’administration devrait cibler des régions où le vivier de talents est dense, notamment des zones où peu de jeunes poursuivent des études supérieures ou où sont implantés des centres de formation et des bureaux de recrutement militaire. Cela permettrait d’offrir aux jeunes patriotes, non éligibles au service militaire, des débouchés proches, tout en évitant la pénible tâche d’obliger les candidats à déménager ou la mise en place ex nihilo d’infrastructures de formation.

La domination maritime américaine ne se mesurera pas seulement au nombre de navires mis à l’eau ou de contrats signés, mais avant tout à la solidité et la pérennité de la main-d’œuvre qui les soutient. Ce moment présente une rare conjonction de soutien bipartisan, de volonté politique et d’impératifs stratégiques. En adoptant un recrutement fondé sur les compétences, en valorisant des viviers de talents encore inexploités — incluant les vétérans, les civils au sens du service et les travailleurs du centre du pays — et en développant la construction navale sur l’ensemble du territoire, les États-Unis peuvent garantir une main-d’œuvre résiliente et prête à accomplir leur mission, aujourd’hui et demain.

Katherine Kuzminski est directrice d’études au Center for a New American Security.

Laura Schmiegel est vice-présidente senior chez Orion Talent.