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À l’aube du printemps 2024, la situation militaire de l’Ukraine apparaît précaire. Sa contre-offensive de 2023 n’a pas produit les résultats ambitieux espérés par ses alliés, et les forces ukrainiennes sont désormais sous pression face à une armée russe largement supérieure en nombre d’hommes et en moyens matériels.

Dans un article récent, Alexander Burns a souligné que la situation ukrainienne présente de nombreux parallèles avec celle du royaume allemand de Prusse durant la guerre de Sept Ans (1756-1763). Au cours de ce conflit, la Prusse non seulement survécut à une lutte prolongée face à des adversaires beaucoup plus puissants, mais parvint aussi à prendre l’initiative militaire. Une plongée plus approfondie dans l’histoire prussienne offre un éclairage précieux sur les modalités de cette réussite, qui peuvent s’avérer pertinentes pour comprendre comment l’Ukraine pourrait également inverser la tendance.

La guerre de Sept Ans démontre qu’il existe plusieurs façons de mener une guerre d’usure comme celle que connaît actuellement l’Ukraine et que, surtout, il n’est pas toujours nécessaire de tuer plus d’ennemis pour l’emporter. Tandis que la partie plus puissante mène l’offensive pour éroder son adversaire, celle disposant de moyens moindres peut l’emporter en préservant ses forces et en attendant que d’autres facteurs lui deviennent favorables. Les analystes Michael Kofman, Rob Lee et Dara Massicot recommandent d’ailleurs en 2024 à l’Ukraine d’adopter une stratégie de « tenir, construire et frapper ». Le parcours du prince Henri de Prusse illustre parfaitement cette approche. Pendant des années, ce dernier ménagea scrupuleusement la vie de ses soldats alors qu’ils étaient en infériorité numérique, allongea la durée du conflit jusqu’à ce que les conditions changent en faveur de la Prusse, avant de contre-attaquer et de remporter une bataille décisive qui mena à la paix. Cette stratégie est un exemple à suivre pour l’Ukraine.

Une méthode allemande de guerre ?

Les armées prussienne et allemande sont souvent considérées comme les archétypes de la guerre de mouvement offensive. Les États-Unis et leurs alliés ont beaucoup étudié, et cherché à reproduire, les opérations des formations blindées allemandes de la Seconde Guerre mondiale. En 2023, l’armée ukrainienne a d’ailleurs été formée à ces méthodes pour sa contre-offensive. Mais face aux résultats décevants de cette dernière, les méthodes occidentales de guerre combinée et de manoeuvre ont fait l’objet de critiques nombreuses, et il apparaît qu’en 2024 l’Ukraine doit adopter une posture plus défensive. Faut-il pour autant jeter aux orties les exemples prussien et allemand ? Absolument pas.

Il convient d’abord de déconstruire le mythe d’une « manière allemande » agressive de faire la guerre. Les méthodes militaires du roi de Prusse Frédéric II (règne de 1740 à 1786), souvent présentées comme annonçant la Blitzkrieg, s’inspirent en réalité largement des exemples français. Par ailleurs, la guerre de Sept Ans, un des conflits majeurs de l’histoire prussienne, fut un combat d’usure remporté surtout grâce à la défense. Alors que Frederick le Grand est généralement encensé pour sa guerre mobile, c’est plutôt le prince Henri, considéré comme l’un des meilleurs commandants défensifs prussiens, qui offre un modèle pertinent pour la résistance ukrainienne.

« L’histoire… n’enseigne aucune leçon », disait Michael Howard, avertissement récemment rappelé par Joseph Stieb. Il est bien sûr impossible de superposer intégralement une situation passée sur une conflictualité présente sans prendre en compte le contexte propre à chaque époque. Cela dit, la comparaison avec la Prusse pendant la guerre de Sept Ans apporte un angle nouveau : même un camp militairement plus faible peut s’imposer dans une guerre d’usure s’il cesse de chercher à « tuer plus que l’adversaire » et privilégie la conservation de ses forces en attendant que les circonstances évoluent en sa faveur.

Le précédent prussien revisité

Pour la Prusse, la guerre de Sept Ans fut un combat pour la survie. Isolé, n’ayant pour alliés que la Grande-Bretagne et quelques États allemands mineurs, Frédéric II dut affronter une coalition comprenant les grandes puissances terrestres européennes : l’Empire des Habsbourg d’Autriche, la France, la Russie, la Suède et plusieurs États allemands. À l’instar de l’Ukraine en 2023, Frédéric tentait de remporter des batailles décisives, la maîtrise des manœuvres mobiles étant une des traditions militaires que les formateurs occidentaux cherchaient à transmettre aux Ukrainiens. Cependant, tout comme aujourd’hui, la guerre était dominée par l’artillerie. Frédéric se heurta à des défenses puissantes, notamment lors de la bataille de Kolin en 1757, où des positions bien tenues équipées d’artillerie lourde repoussèrent ses assauts. De même, les Russes, qui utilisaient des fortifications sur le champ de bataille, infligèrent de lourdes pertes lors de Kay et Kunersdorf. Certains observateurs notent d’ailleurs que l’usage massif de l’artillerie par la Russie dans le conflit ukrainien puiserait ses racines dans des traditions militaires datant justement de la guerre de Sept Ans.

Comme l’Ukraine aujourd’hui, les Prussiens se tournèrent vers la défense, renforçant leurs positions tout en profitant des difficultés logistiques de leurs adversaires. La chaîne montagneuse actuelle à la frontière nord de la République tchèque compliquait singulièrement l’approvisionnement des armées autrichiennes sur le territoire prussien. Ces difficultés retardèrent depuis plusieurs années les opérations offensives, pendant que la situation politique évoluait en faveur de la Prusse. Les Français et les Russes, contraints de couvrir de longues distances, rencontraient aussi des problèmes logistiques majeurs. Bien que la configuration ukrainienne diffère — notamment parce que l’Ukraine ne bénéficie pas de barrières naturelles montagneuses similaires —, la bataille d’Avdiivka a illustré comment des pertes significatives de véhicules russes ont freiné leur progression, tandis que l’Ukraine a su toucher les lignes de communication adverses, comme en témoigne l’attaque contre le pont de Kerch en Crimée. Le parallèle est donc instructif : plutôt que d’affronter frontalement la puissance russe, il est possible de limiter la force de frappe adverse.

Plus important encore, la guerre de Sept Ans montre qu’une stratégie d’usure peut revêtir diverses formes. Elle ne se mesure pas seulement au nombre de pertes infligées à l’ennemi, mais aussi à l’évitement du combat direct, à la prolongation du conflit jusqu’à ce que les circonstances évoluent. Frédéric II affrontait des armées nettement plus nombreuses, et l’impératrice autrichienne Marie-Thérèse encouragea son général en chef Léopold-Joseph von Daun à engager la bataille pour user les troupes prussiennes, allant même jusqu’à le disculper en cas de défaite. Aujourd’hui, la Russie applique une stratégie similaire, avec des attaques dites « de viande à canon » qui sacrifient des effectifs nombreux pour affaiblir les forces ukrainiennes pourtant moins nombreuses.

Le prince Henri apporta une contribution décisive en s’opposant dès le début du conflit à la doctrine offensive et lourde en pertes de Frédéric. Qu’il fût à proprement parler moins agressif que son frère cadet demeure sujet à débat — ses écrits antérieurs montrent qu’il pouvait être aussi va-t-en-guerre que lui — mais en opposition avec la stratégie offensive de Frédéric, Henri devint le principal défenseur de la prudence et de la défense dans l’armée prussienne.

Cette approche alternative fit toute la différence. Par exemple, quand Frédéric voulut attaquer la position autrichienne bien défendue de Zittau, Henri le convainquit d’abandonner, la considérant impossible à prendre. Plus tard, les soldats prussiens louèrent Henri pour ses succès obtenus avec « peu de pertes », tandis que Frédéric se faisait critiquer pour les pertes inutiles infligées à ses hommes. À l’image de ce commandement avisé, les autorités ukrainiennes doivent résister aux pressions occidentales visant à lancer une nouvelle offensive prématurée, susceptible de connaître un sort comparable à celui des batailles de Kolin ou Kunersdorf. Il est aussi crucial pour l’Ukraine d’éviter les combats inutiles qui exposeraient ses soldats à des pertes qu’elle ne peut supporter. À Bakhmout, bien que l’armée ukrainienne ait infligé un ratio de quatre contre un en pertes, 70 % des pertes russes concernaient des condamnés du groupe Wagner, soulignant que, pour le camp le plus faible, simplement tuer plus d’ennemis ne garantit pas la victoire dans une guerre d’usure.

Durant toute la guerre de Sept Ans, le prince Henri mit en place un système défensif efficace. Numériquement inférieur, il déployait ses forces sur de grandes surfaces, combinant détachements robustes occupant des positions défensives choisies avec des troupes irrégulières en couverture. Henri compensait sa faiblesse par la mobilité, déplaçant sans cesse ses unités et harcelant ses adversaires pour les maintenir sur la défensive. Cette méthode demandait du talent – qu’il possédait – mais comportait aussi des risques.

En prolongeant la guerre, économisant ses hommes et ralentissant l’ennemi, Henri gagna le temps nécessaire à des retournements favorables. Sa victoire politique majeure intervint en 1762 lorsque l’impératrice russe Élisabeth mourut et fut remplacée par Pierre III, admirateur de Frederick le Grand et allié de la Prusse, qui envoya des troupes russes soutenir son ancien ennemi.

Retour au présent

Heureusement pour l’Ukraine, sa victoire ne dépend pas d’un changement politique aussi radical. Quelques ajustements mineurs dans les politiques de ses alliés actuels suffiraient à infléchir durablement le cours du conflit. Le Congrès américain pourrait enfin adopter un nouveau plan d’aide, tandis que les élections de novembre pourraient installer une administration Biden renforçant son soutien. En Europe, la France pourrait intensifier son soutien militaire, la Grande-Bretagne l’aligner sur celui de l’Allemagne, laquelle pourrait également augmenter sa contribution, notamment avec des missiles Taurus. Le programme européen de défense pourrait prendre de l’ampleur, et les pays membres de l’Union européenne pourraient diversifier les sources d’approvisionnement en armement. Ces évolutions, ou une combinaison d’entre elles, sont parfaitement plausibles et, même partiellement réalisées, changeront significativement la donne pour l’Ukraine. Il est crucial que les peuples occidentaux encouragent leurs gouvernements à poursuivre ce soutien.

Le changement d’allégeance russe en 1762 permit à la Prusse de passer à l’offensive. Trois ans plus tôt, grâce à ses manœuvres habiles, le prince Henri avait presque chassé l’Autriche des positions montagneuses conquises. Fin 1762, après avoir encaissé les assauts austro-allemands, il saisit l’occasion d’attaquer. Sa contre-attaque très coordonnée à Freiberg, le 29 octobre 1762, mobilisant quatre colonnes parallèles, surprit les Austro-Allemand, leur arrachant un point stratégique et rendant leur position montagneuse intenable. Parallèlement, Frédéric II reconquit une forteresse-clé, poussant Marie-Thérèse à accepter la paix. Cette transition d’une défense prudente vers une offensive décisive est ce à quoi l’Ukraine pourrait aspirer dans les mois à venir.

Le vécu prussien lors de la guerre de Sept Ans inspire l’espoir pour l’Ukraine : dans une guerre d’usure, il n’est pas impératif de tuer plus d’ennemis pour l’emporter. Les États-Unis l’avaient déjà établi en Vietnam : les pertes humaines ne sont qu’un indicateur parmi d’autres. La stratégie d’usure peut prendre diverses formes selon que l’on est en position de force ou non. Le camp le plus fort doit engager l’offensive, tandis que le plus faible s’efforce d’éviter le combat direct, préserver ses ressources limitées, et attendre une évolution politique ou économique de l’ennemi.

Crucialement, l’Ukraine n’a pas besoin d’un changement politique aussi majeur que celui dont bénéficia la Prusse. Un accroissement du soutien de ses alliés actuels ferait une énorme différence. Sur le terrain, les Ukrainiens peuvent trouver de l’inspiration dans l’exemple du prince Henri de Prusse : un chef militaire qui épargna au maximum ses hommes, rallongea la durée du conflit jusqu’à ce que les circonstances changent, puis lança une contre-attaque habile qui contribua à mettre fin à la guerre tout en plaçant la Prusse en position favorable. En suivant la stratégie « tenir, construire et frapper », l’Ukraine peut viser à reproduire ces succès.

Dr Adam L. Storring, enseignant au département d’études de guerre du King’s College London, a reçu le prix André Corvisier pour sa thèse primée sur l’histoire militaire. Il contribue au Cambridge History of Strategy et au podcast « Talking Strategy » du Royal United Services Institute. Cet article est tiré de son chapitre à paraître dans l’Oxford Handbook of the Seven Years’ War.