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Sous le regard d’un ciel azuré, la calèche du roi avançait lentement à travers les rues animées de Paris et ses ruelles étroites encombrées de déchets. Attelée à six magnifiques chevaux blancs, cette lourde voiture à rideaux de cuir avait ses panneaux relevés, laissant entrer la brise printanière et la douce lumière de l’après-midi. Accompagné de quelques valets et d’une escorte légère de cavaliers, Henri IV, vêtu de son habituel satin noir froissé, avait oublié ses lunettes. Balancé d’avant en arrière sur le long banc de la calèche, le bras négligemment appuyé sur l’épaule d’un noble de confiance, il écoutait attentivement un courrier lu à haute voix. Progressant péniblement dans une artère particulièrement étroite, envahie de stands précaires et de marchands bruyants, le cortège s’arrêta brusquement. Des valets s’élancèrent pour dégager un encombrement entre une charrette de foin et une autre de vin. Soudain, un homme robustement vêtu de vert brodé, aux cheveux roux flamboyants, surgit brusquement de la foule, s’agrippa à une roue et déchaîna une série de coups furieux. En équilibre précaire à la portière, l’agresseur taillada Henri IV au niveau des côtes, puis porta un coup profond dans un poumon, perforant son aorte. Comme dans un rêve, le premier roi Bourbon de France s’affaissa, répétant presque pour rassurer ses compagnons figés de peur : « ce n’est rien, ce n’est rien ». Le sang se mit à jaillir de sa bouche, ses yeux se voilèrent, et bientôt il sombra dans l’obscurité.

Cette attaque choqua profondément la foule. L’homme fut maîtrisé, extrait de la calèche à grand peine, son épée rouge de sang arrachée des mains moites. La mort soudaine d’Henri IV, grand artisan de l’unité française après les terribles guerres de religion, fut un séisme non seulement pour la France, mais pour toute l’Europe. Le régicide, François Ravaillac, un fanatique catholique tourmenté, fut torturé puis exécuté publiquement. Il affirma durant ses interrogatoires avoir agi seul, mais le timing – à quelques jours de la campagne militaire prévue contre l’Espagne des Habsbourg – souleva d’inévitables soupçons quant à de possibles conspirations.

La guerre imminente, déclenchée par la crise de succession à Jülich-Cleves-Berg en 1609, engageait deux grandes coalitions européennes. D’un côté, la Ligue catholique menée par l’empereur Habsbourg Rudolf II et l’Espagne, de l’autre, l’Union évangélique des princes protestants allemands, soutenue par la France. L’enjeu était immense : ces duchés, situés sur le Rhin inférieur, contrôlaient l’accès entre les Pays-Bas espagnols et l’Allemagne. Pour Henri IV, cette avancée des Habsbourg était inacceptable.

Au cœur de ces événements, Maximilien de Béthune, duc de Sully, ministre et compagnon d’enfance d’Henri IV, était le maître d’œuvre des préparatifs. Ancien soldat aguerri, blessé maintes fois durant les guerres de religion, Sully était un homme de terrain proche du roi. Le jour de l’assassinat, il était malade chez lui à l’Arsenal de Paris, où Henri IV se rendait pour examiner les derniers détails d’une campagne militaire crucialement stratégique.

Le Grand Dessein de Sully : une vision politique ambitieuse

Sully présenta dans ses mémoires, écrites près de trente ans après la mort du roi, le « Grand Dessein » – une stratégie de réorganisation radicale de la géopolitique européenne. Ce plan visait, selon lui, non seulement à contenir l’hégémonie des Habsbourg, mais à remodeler durablement l’équilibre du continent au bénéfice du « bien public ».

Dans cette vision, l’Europe serait réorganisée en quinze entités politiques : six royaumes héréditaires (France, Angleterre, Espagne, Danemark, Suède et Lombardie, issue de la fusion de la Savoie et du Milanais), cinq États ou monarchies électives (le Saint-Siège, le Saint Empire, la Pologne, la Hongrie et la Bohême) et quatre républiques (Venise, la Suisse, la Belgique et une nouvelle République italienne). Un grand conseil, s’inspirant de l’Amphictyonie antique grecque, réunirait les représentants européens afin d’arbitrer les différends et de lever des forces communes pour mener une croisade contre les Ottomans, perçus comme la principale menace extérieure.

Sully préconisait notamment de réduire les Habsbourg à leurs seules possessions espagnoles, limitées géographiquement, tout en leur permettant de conserver leur empire colonial. L’idéal européen, dans sa pensée, était celui d’une famille politique régulée, unie face à la menace turque, à l’instar d’une guerre perpétuelle contre les infidèles, afin de canaliser l’énergie guerrière européenne loin des divisions internes.

Il considérait aussi la Russie comme à la marge, « appartenant autant à l’Asie qu’à l’Europe », et envisageait, en cas de refus de coopération, de la cantonner à l’Asie, comme un ennemi périphérique engagé dans ses propres conflits contre les Ottomans et les Perses.

Une fiction politique remarquablement influente

Si ce Grand Dessein se révèle en partie une construction posthume et idéalisée par Sully – avec des exagérations et des distortions relevées par les historiens –, il a profondément influencé la pensée stratégique européenne et les projets d’intégration, inspirant des penseurs de Saint-Pierre à Kant, en passant par Alexandre Ier et Winston Churchill. Il constitue ainsi une référence importante dans l’histoire de la diplomatie et de l’équilibre des puissances en Europe.

Vers un nouveau Grand Dessein européen ?

À l’heure où l’Allemagne, la Pologne, et même la Suède renforcent massivement leurs capacités militaires, la structure traditionnelle de la défense européenne dominée par la France et le Royaume-Uni est bousculée. Cette nouvelle multipolarité militaire induit des tensions potentielles sur l’influence stratégique, mais aussi des opportunités pour une meilleure coopération et convergence.

Face à la menace centrale qu’incarne désormais la Russie, les consensus stratégiques progressent, bien qu’ayant mis du temps à se forger, en raison des différences historiques, économiques et culturelles entre les États membres. Le rôle unificateur d’une menace extérieure est donc une constante historique qu’il s’agit de revisiter dans le contexte actuel.

Sur le plan transatlantique, le rôle des États-Unis reste majeur mais se transforme. Si Washington a longtemps soutenu une intégration européenne sous contrôle, favorisant la primauté de l’OTAN, les pressions économiques et politiques récentes, ainsi que la volonté européenne d’une autonomie stratégique accrue, redessinent la coopération. Les États-Unis pourraient ainsi devenir un partenaire plus égalitaire.

Cette évolution est par ailleurs encouragée par les efforts européens récents pour accroître leurs capacités de défense et réduire leur dépendance aux États-Unis, même si des défis industriels et technologiques importants subsistent.

Les défis pour l’avenir

Le Grand Dessein historique de Sully soulignait déjà la nécessité d’économies d’échelle et d’une coordination plus fine des forces européennes. Aujourd’hui, la fragmentation industrielle et les divergences politiques demeurent un obstacle majeur à une défense européenne intégrée efficace. Par ailleurs, les États européens doivent convaincre leurs opinions publiques de l’importance d’investissements massifs en matière de défense, avec la promesse de retombées économiques nationales.

Enfin, le partage du leadership militaire et stratégique au sein de l’Europe doit être repensé afin d’éviter les rivalités et optimiser la coopération, notamment autour de la question du commandement de l’OTAN et des projets d’autonomie stratégique au sein de l’Union européenne.

Le rêve d’unité stratégique européenne porté il y a plus de quatre siècles par Sully, bien qu’empreint d’idéalisme et de contradictions, continue d’éclairer les débats contemporains sur la défense et la sécurité du continent face à de nouvelles menaces, et dans un monde en mutation géopolitique rapide.