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19 octobre 2025. Après avoir découvert l’École Internationale de Formation au Vol lors d’une précédente visite à Rome en novembre 2024, j’ai souhaité approfondir la compréhension de l’approche italienne innovante en matière de formation à la puissance aérienne. L’opportunité s’est présentée en octobre 2025, lors de mon retour en Italie pour rencontrer des officiers de l’Aeronautica Militare à Rome, avant de visiter les installations de l’IFTS sur la base aérienne de Decimomannu en Sardaigne. Ce que j’y ai découvert dépasse largement mes attentes, offrant un écosystème de formation complet qui incarne l’avenir de l’enseignement militaire aérien.

Une vision concrétisée

La collaboration progressive entre l’armée de l’air italienne (Aeronautica Militare) et l’industriel Leonardo pour créer l’IFTS a débuté avec un objectif ambitieux : bâtir un centre de formation des pilotes militaires reconnu mondialement. Ce projet, de l’idée à sa réalisation, s’est développé méthodiquement sur six ans, témoignant de l’engagement nécessaire pour atteindre l’excellence.

Le partenariat a été initié en juillet 2018 par une lettre d’intention signée entre l’Aeronautica Militare et Leonardo, marquant le premier engagement de ce projet transformateur. En mars 2020, la collaboration s’est renforcée avec l’accord industriel final entre Leonardo et CAE, intégrant l’expertise en simulation de CAE au consortium. Puis, en juillet 2020, un accord formel entre l’armée de l’air italienne et Leonardo sur la base de Decimomannu a établi le cadre opérationnel de développement de l’école.

En décembre 2020, une cérémonie a lancé officiellement la construction d’une infrastructure de formation à la pointe de la technologie. En mars 2021, Leonardo CAE Advanced Jet Training a été constituée comme entité exploitante de l’IFTS. Les premiers stagiaires ont commencé les cours à Galatina en juin 2021, avant l’ouverture des sessions à Decimomannu en juillet 2022. Enfin, au premier trimestre 2024, l’école a atteint sa pleine capacité opérationnelle, suite au transfert complet des activités vers Decimomannu.

Cette transformation, étalée sur six ans, a permis de concrétiser une vision stratégique en un centre de formation pleinement opérationnel, destiné à fixer de nouvelles références mondiales en matière de formation des pilotes militaires.

Une gouvernance militaire appuyée par l’industrie

Le modèle partenarial adopté repose sur le principe « Military Led, Industry Powered », assurant un équilibre unique entre expertise opérationnelle et innovation technologique.

L’armée de l’air italienne apporte la direction militaire, fondée sur plus de 70 ans d’expérience aéronautique. Elle pilote notamment la conception des programmes scolaires, la normalisation, les évaluations, ainsi que la supervision de la formation en vol et au sol. La sélection des instructeurs, qu’ils soient militaires ou civils, est également assurée par l’armée de l’air afin de garantir des standards rigoureux.

Du côté industriel, deux acteurs majeurs interviennent. Leonardo agit comme principal fournisseur de systèmes intégrés de formation, fournissant notamment les avions T-346, le soutien logistique, les simulateurs au sol et la gestion du campus. CAE complète ces capacités en apportant son expertise pointue dans les systèmes de simulation.

Cette collaboration vise à créer un centre d’excellence mondial qui allie la connaissance opérationnelle de l’armée de l’air à la technologie la plus avancée, ainsi qu’à des infrastructures performantes. L’armée définit les exigences et les standards de formation, tandis que Leonardo et CAE mettent en œuvre les plateformes technologiques et supportent la mission.

Au cours de ma visite, j’ai pu constater à quel point l’IFTS offre une formation de niveau IV, destinée aux pilotes déjà brevetés et en phase finale d’entraînement avant leur affectation en escadron opérationnel. Cette étape avancée représente un moment crucial de transition, où les aptitudes de base au pilotage se muent en capacités opérationnelles prêtes au combat.

L’effet « Ready Room »

Sur place, j’ai parcouru la ligne de vol, séjourné sur le campus et échangé longuement avec les instructeurs, officiers et partenaires industriels. Parmi les stagiaires, nombreux sont les élèves issus des 12 nations actuellement formées dans cet établissement, créant ainsi un environnement véritablement international.

Cette immersion m’a rappelé un point souvent souligné par mon collègue, l’ancien commandant d’escadron du Corps des Marines américain Ed Timperlake, concernant la valeur pédagogique de la « ready room » – la salle de préparation des pilotes – dans la formation au combat aérien.

Selon Timperlake, cette salle est un centre d’apprentissage informel fondamental à plusieurs titres :

  • Transfert et partage des connaissances : elle permet aux pilotes, selon leurs niveaux d’expérience, de discuter des vols, d’échanger sur leurs vécus et d’apprendre de leurs pairs confrontés à différentes trajectoires et situations opérationnelles. Ce brassage accélère l’apprentissage bien au-delà de ce que pourrait offrir une instruction formelle.
  • Développement culturel et professionnel : la ready room est aussi un lieu où se forge la camaraderie et où les pilotes comprennent leur appartenance à une communauté aéronautique, échangeant sur des sujets aéronautiques essentiels et renforçant la cohésion indispensable pour les opérations de combat.
  • Innovation tactique et standardisation : plusieurs débats, parfois très animés, y ont lieu concernant les méthodes de formation ou procédures opérationnelles non encore formalisées dans les manuels. Ces discussions favorisent l’innovation et permettent d’établir des bonnes pratiques qui seront ensuite standardisées.
  • Évolution vers le travail d’équipe : la salle pousse les pilotes à dépasser la focalisation individuelle pour intégrer la dimension collective et comprendre leur rôle au sein d’une force de combat coordonnée, pierre angulaire du succès en opération.

Ces échanges informels sont donc au cœur de la construction des capacités et des doctrines d’entraînement du combat aérien.

Un écosystème de formation vivant

L’IFTS favorise ces interactions entre stagiaires de différentes nationalités et entre élèves et instructeurs. Mais l’innovation va plus loin. Deux fois par an, les instructeurs du programme M-346, des unités de conversion opérationnelle sur Eurofighter, Tornado, F-35 ainsi que des pilotes d’escadrons actifs se réunissent à Decimomannu. Ils effectuent des vols conjoints, révisent les procédures, et ajustent les programmes de formation à partir des retours d’expérience opérationnels.

Ce mécanisme crée une boucle de rétroaction continue où les enseignements du terrain nourrissent le système de formation. Les unités déployées sur les missions de l’OTAN identifient des évolutions tactiques ou procédurales en fonction de la menace et du contexte. Ces retours sont transmis à l’IFTS pour adapter les cursus et les priorités, assurant ainsi une formation dynamique, calibrée sur les besoins réels, et non statique ni obsolète.

La fondation numérique

J’ai eu l’occasion de visiter et d’être briefé sur les quatre salles de simulation du centre de formation au sol. Chacune joue un rôle précis dans un système intégré qui, à travers l’interconnexion des simulateurs, crée un véritable univers digital interopérable avec les opérations de vol en direct.

Cette expérience fut plus instructive qu’une simple lecture. Les simulateurs ne fonctionnent pas de manière isolée ; ils sont en réseau et permettent de concevoir des scénarios impliquant plusieurs appareils, divers environnements de menace et contextes tactiques complexes. Les stagiaires peuvent ainsi s’entraîner à des missions trop dangereuses, coûteuses ou difficiles à réaliser en vol réel, tout en obtenant une expérience réaliste directement transposable au pilotage.

L’intégration entre la formation au sol et les vols en direct constitue une progression harmonieuse. Les compétences développées en simulation sont perfectionnées en vol, tandis que les leçons tirées des opérations sont réinjectées dans les scénarios simulés. Ce flux bidirectionnel optimise ainsi l’efficacité et la pertinence de l’entraînement.

Un système et pas uniquement une école

Au cours de cette visite, j’ai compris une réalité fondamentale : le « S » de l’IFTS représente en fait un système dynamique, non simplement une école. Cette nuance dépasse la sémantique puisqu’elle reflète la conviction que la formation aéronautique de combat demande bien plus que de l’instruction. Elle nécessite un écosystème complet, adaptable, intégrant technologies, savoir-faire humain, coopération internationale et retours opérationnels continus.

L’IFTS illustre un nouveau modèle de formation militaire qui prend en compte la complexité des combats aériens modernes et la nécessité d’un système d’entraînement capable d’évoluer aussi rapidement que l’environnement opérationnel. En combinant expertise opérationnelle de l’Aeronautica Militare, innovation industrielle, diversité internationale des stagiaires et intégration digitale avec les vols réels, l’IFTS propose une approche véritablement novatrice.

Les infrastructures de Decimomannu ne se limitent pas à former des pilotes ; elles font progresser la science même de la formation au pilotage, instaurant un modèle observé de près par d’autres nations. À une époque où la supériorité aérienne reste un facteur clé de succès militaire, et où technologies et tactiques aériennes évoluent constamment, l’IFTS prouve que la méthode d’entraînement la plus efficace est celle qui considère la formation comme un système intégré et vivant, et non comme un programme figé.

En quittant la Sardaigne, je gardais en tête une reconnaissance profonde du chemin parcouru par l’Italie. L’IFTS est la preuve qu’une vision militaire claire, conjuguée à la capacité industrielle et à la coopération internationale, peut préparer efficacement la future génération de pilotes de combat aux défis de demain.