Le sommet entre Narendra Modi et Vladimir Poutine qui se tient à New Delhi suscite une attention particulière à Washington, où les experts en politique étrangère analysent tant les apparences que les résultats de cette rencontre très médiatisée.
Plusieurs analystes de premier plan ont indiqué que la communauté américaine de la sécurité nationale sera particulièrement attentive au ton de la visite, au contenu des éventuels accords, ainsi qu’à la réaction politique de la Maison-Blanche.
Lisa Curtis, ancienne conseillère à la sécurité nationale sous la première administration Trump et actuellement directrice du programme de sécurité Indo-Pacifique au Centre pour une Nouvelle Sécurité Américaine, a clairement exprimé que « les États-Unis ne trouveront pas cette réunion utile », surtout dans un contexte où « le président Poutine intensifie sa guerre contre l’Ukraine et menace même l’Europe par des incursions de drones et des cyberattaques ».
Pour autant, Curtis souligne que cette rencontre envoie un signal diplomatique à Washington. L’Inde « ne se laissera pas intimider », a-t-elle souligné, en faisant référence aux récentes pressions américaines, notamment l’instauration de droits de douane à hauteur de 50 % sur certains produits indiens, ainsi qu’au rapprochement avec les autorités militaires pakistanaises.
Elle considère que la décision du Premier ministre Modi d’accueillir Vladimir Poutine – marquant la première visite du dirigeant russe en Inde depuis l’invasion de l’Ukraine – illustre la détermination de New Delhi à ne pas sacrifier sa souveraineté stratégique ni céder aux pressions américaines.
Concernant la réaction possible de l’ancien président Trump, Curtis appelle à la prudence. Elle qualifie sa réponse de « quelque peu imprévisible », notant que bien qu’il ait réagi assez négativement à la rencontre entre Modi et le président chinois Xi Jinping plus tôt dans l’année, l’administration est actuellement engagée dans des « discussions très sensibles entre les États-Unis et la Russie ».
Selon elle, Washington devrait éviter une « réaction excessive », en rappelant que « l’Inde et la Russie ont traditionnellement entretenu des relations solides ».
Tanvi Madan, chercheuse senior à la Brookings Institution, souligne que Washington observera particulièrement deux aspects du sommet : le degré de protocole réservé à Poutine, mais aussi les résultats concrets dans les domaines de la défense et de l’énergie.
« Quelle sorte de tapis rouge sera déroulé… mais aussi, quelle est la substance ? Quels sont les accords signés ? » s’interroge-t-elle, en précisant que les analystes américains se pencheront sur « les accords de défense, même ceux conclus en marge du sommet ».
Madan attire aussi l’attention sur les importations indiennes de pétrole russe, un sujet qui fera l’objet d’une analyse fine des chiffres liés aux volumes importés.
Concernant la réaction possible de l’administration Trump, elle note une certaine incertitude. Rappelant que le président lui-même a déjà échangé avec Vladimir Poutine, notamment à travers la visite récente de Jared Kushner et de l’homme d’affaires Steven Witkoff à Moscou sur la guerre en Ukraine, elle souligne cependant que les tarifs douaniers américains – perçus en Inde comme des « sanctions » – sur les flux pétroliers russes restent en vigueur. Trump a qualifié ces importations, y compris celles de l’Inde, d’obstacles à « la fin de ce conflit ». La réaction de Washington dépendra, selon elle, des « accords effectivement signés entre l’Inde et la Russie ».
Richard Fontaine, ancien haut responsable du Département d’État et actuel directeur du Centre pour une Nouvelle Sécurité Américaine, estime que la réponse gouvernementale américaine sera difficile à prévoir. Il rappelle que Washington suivra de près cette visite, dans un contexte où la Russie poursuit son agression en Ukraine et où certains espèrent consommer un éloignement accru de New Delhi à l’égard de Moscou.
« On peut imaginer une réaction assez vive à la vue d’un tapis rouge déployé pour Vladimir Poutine », explique-t-il, « mais d’un autre côté, le président a justement dépêché hier son envoyé spécial et son gendre à Moscou pour discuter directement avec Poutine ».
Qu’il s’agisse d’une provocation ou d’un simple engagement diplomatique, la Maison-Blanche devra attendre pour mesurer l’impact de cette rencontre.
Enfin, Lindsey Ford, ancienne collaboratrice du Conseil de sécurité nationale sous l’administration Biden et aujourd’hui chercheuse senior à ORF America, insiste sur le fait que les autorités américaines s’intéressent plus aux détails de la coopération qu’aux seuls symboles.
Elle se dit encouragée par la diminution du commerce énergétique entre la Russie et l’Inde, tout en reconnaissant la nature « bien établie » des relations et de la coopération en cours entre New Delhi et Moscou.
Cependant, les inquiétudes demeurent particulièrement marquées dans des secteurs « comme la technologie et la défense », qu’elle considère comme « des piliers essentiels de la relation entre les États-Unis et l’Inde ».
Ford refuse de spéculer sur la réaction imminente de la Maison-Blanche, précisant simplement : « Je pense qu’il faut attendre de voir ce qui ressort du sommet avant de tirer des conclusions. »
Cette rencontre entre Narendra Modi et Vladimir Poutine intervient à un moment où la politique américaine vis-à-vis de la Russie est en pleine évolution. Avec l’ancien président Trump cherchant à se positionner comme médiateur potentiel dans le conflit ukrainien et des envoyés américains s’adressant directement à Moscou, Washington doit concilier sa volonté de maintenir une pression sur la Russie avec l’importance stratégique de ses liens avec l’Inde, partenaire clé dans la région indo-pacifique et acteur central de la stratégie américaine face à la Chine.
Pour l’heure, les analystes estiment que la réaction américaine dépendra principalement de deux critères : la manière dont New Delhi affichera publiquement son accueil envers Vladimir Poutine, et la nature des accords conclus dans les domaines de la défense, de l’énergie et de la technologie. Ces deux éléments orienteront la décision de Washington entre une réponse ferme, une posture mesurée ou un silence stratégique.