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Le Pérou a choisi le Saab Gripen E pour un contrat de modernisation aérienne de 3,5 milliards de dollars, devançant les offres des F-16 et Rafale. Ce choix marque un tournant stratégique important et reflète une volonté d’adopter une plateforme à la fois performante et économique, adaptée aux spécificités géographiques et opérationnelles du pays.

Le gouvernement péruvien a annoncé l’acquisition de 24 chasseurs multirôles Saab JAS 39 Gripen E, dans le cadre d’une opération estimée à 3,5 milliards de dollars visant à renouveler une flotte vieillissante composée de MiG-29 soviétiques et de Mirage 2000 français. Ce contrat, fruit d’un appel d’offres disputé, écarte les propositions américaines de Lockheed Martin avec le F-16 Block 70 et françaises avec le Rafale F4.

La présidente du Pérou, Dina Boluarte, a qualifié l’acquisition de « pierre angulaire » pour la sécurité nationale et le développement du pays, lors d’une cérémonie célébrant les 40 ans de service du Mirage 2000 au sein de la Fuerza Aérea del Perú (FAP). Le contrat devrait être officiellement signé à l’occasion de la visite du ministre suédois de la Défense, Pål Jonson, à Lima.

Ce choix remet en question l’influence traditionnelle des États-Unis dans le marché latino-américain de la défense, offrant à Saab une place renforcée dans une région historiquement dominée par Washington. Connu pour son efficacité coûts-technologies, le Gripen E a su séduire le Pérou par sa capacité à évoluer dans des terrains difficiles comme les Andes.

Actuellement, la FAP opère une flotte variée, comprenant 11 Mirage 2000P, 8 MiG-29, 8 avions d’attaque au sol Su-25 et 20 Cessna A-37 Dragonfly, souvent âgés de plus de 40 ans. Ce parc fait face à des problèmes de disponibilité opérationnelle et d’obsolescence technologique, justifiant l’urgence d’un remplacement par un avion multirôle moderne capable d’assurer la défense aérienne tout en supportant les opérations au sol dans un environnement montagneux complexe.

Le Saab Gripen E, avion de 4,5 génération, apporte une avancée majeure avec ses systèmes avioniques avancés et un coût d’exploitation parmi les plus bas de sa catégorie. Propulsé par un moteur General Electric F414G délivrant 22 000 livres de poussée, il atteint Mach 2 et dispose d’un rayon d’action d’environ 800 miles (environ 1 300 km).

Sa configuration en delta avec canards, associée à un système de commandes de vol électriques (fly-by-wire), lui confère une maniabilité remarquable, un atout essentiel pour les missions depuis les régions côtières jusqu’aux hautes altitudes andines dépassant les 4 500 mètres. Son radar AESA Raven ES-05, conçu par Leonardo, permet la détection et le suivi simultané de multiples cibles à plus de 160 km, offrant un avantage tactique considérable.

En termes d’armement, le Gripen E est polyvalent et compatible avec un large spectre d’armes air-air et air-sol. La dotation peut comprendre :

  • Missile à très longue portée Meteor, assurant la supériorité aérienne au-delà du champ visuel,
  • Missile courte portée IRIS-T,
  • AIM-9X Sidewinder pour les combats rapprochés,
  • Missiles air-sol AGM-65 Maverick, bombes guidées de la série GBU,
  • Missile de croisière Taurus KEPD 350 pour des frappes de précision stratégiques.

Une mitrailleuse Mauser BK27 de 27 mm intégrée améliore son efficacité lors des appuis rapprochés, tandis que sa suite de guerre électronique avancée, comprenant brouilleurs et contre-mesures, renforce sa survivabilité dans des environnements contestés.

Saab met en avant une architecture avionique modulaire facilitant les mises à jour logicielles rapides et l’intégration de nouvelles technologies, un avantage important pour le Pérou, qui cherche à limiter les coûts de maintenance élevés associés aux appareils plus anciens. De plus, le Gripen E peut opérer depuis des pistes courtes de 500 m au décollage et 600 m à l’atterrissage, un critère clé pour les terrains difficiles et les infrastructures limitées du pays.

Lors du salon SITDEF 2025 à Lima, Saab a exposé une maquette grandeur nature du Gripen E aux couleurs brésiliennes, soulignant l’importance régionale et la disponibilité opérationnelle du modèle. L’industriel a aussi présenté des systèmes complémentaires comme le système de défense anti-aérienne RBS 70NG et le radar Giraffe 1X, laissant entrevoir un partenariat plus large avec la défense péruvienne.

Le facteur coût a joué un rôle déterminant dans ce contrat. Le prix unitaire du Gripen E est estimé entre 70 et 120 millions de dollars, nettement inférieur aux environ 240 millions du Rafale et aux 75-100 millions du F-16 Block 70 selon les configurations. Son coût opérationnel, autour de 4 700 dollars par heure de vol, est lui aussi très compétitif, notamment face aux 16 500 dollars du Rafale. Le calendrier de livraison annoncé est également plus rapide : 24 mois contre 60 pour ses concurrents, avec une livraison initiale prévue de deux appareils avant juillet 2026.

Malgré leurs excellentes capacités, les rivaux Lockheed Martin F-16 Block 70 et Dassault Rafale F4 n’ont pas pu égaler cette combinaison de performance, coûts et délais. Le F-16 dispose d’un radar AESA APG-83 SABR et d’une longue carrière opérationnelle (plus de 4 500 unités livrées). Il est armé de missiles AIM-120 AMRAAM et peut effectuer des frappes précises avec munitions JDAM et missiles antinavires Harpoon. Propulsé par un moteur General Electric F110-GE-129 de 29 000 livres de poussée, il vole à Mach 2 avec un rayon d’action de 340 miles en configuration externe. Néanmoins, ses coûts d’exploitation élevés (8 000 dollars/heure) et la rigidité des réglementations américaines sur les ventes militaires (ITAR) ont limité son attractivité pour le Pérou.

Le Rafale F4, chasseur bi-moteur polyvague aux capacités d’omni-rôle, est renommé pour son radar AESA RBE2 et son système OSF d’observation infrarouge. Il est capable d’emporter une charge utile importante, incluant missiles SCALP, Meteor et même des armes nucléaires ASMP-A. Malgré sa polyvalence, son coût d’acquisition estimé à 240 millions de dollars l’a rendu difficilement accessible à un pays à budget limité comme le Pérou.

Les accords négociés par Saab, qui incluent transfert de technologies et participation industrielle locale, ont rencontré de fortes résonances. La coopération de Saab avec Embraer au Brésil, incluant coproduction et formation de centaines d’ingénieurs, sert de modèle que le Pérou entend reproduire avec des entreprises telles que SEMAN.

Ce choix témoigne d’une recherche d’autonomie stratégique croissante. En diversifiant ses fournisseurs, le Pérou limite sa dépendance envers les États-Unis et la France, ouvrant la voie à une politique militaire plus indépendante. Toutefois, le Gripen E reste compatible avec la plupart des armements standards de l’OTAN, assurant une certaine interopérabilité avec les forces alliées.

Le financement de ce programme sera assuré via un prêt en deux phases de la Banco de la Nación : 2 milliards de dollars en 2025 pour la première tranche de 12 avions, puis 1,5 milliard en 2026 pour la seconde. Cette organisation budgétaire, conforme à la Loi sur la dette de 2025, facilite la gestion financière dans le contexte économique actuel.

Le Gripen E permettra à la FAP de surmonter les limites opérationnelles héritées des MiG-29 et Mirage 2000, dont le taux de disponibilité ne dépasse guère quelques appareils actifs simultanément, et dont l’équipement devient obsolète. Avec des capacités améliorées en interception, appui au sol et reconnaissance, il adaptera pleinement les forces aériennes péruviennes aux exigences contemporaines.

Par ailleurs, son aptitude à évoluer à haute altitude et depuis des bases aux infrastructures réduites s’intègre parfaitement à la topographie complexe des Andes et aux défis posés par les différends régionaux, notamment avec le Chili.

Ce succès s’inscrit dans une tendance régionale où Saab s’impose comme un acteur clé. Outre le Brésil, qui a passé commande de 36 Gripen E/F dès 2014, et la Colombie qui devrait finaliser un contrat d’ici septembre 2025, le Pérou devient le troisième pays latino-américain à franchir ce pas.

Dans un contexte mondial où les nations doivent choisir entre les coûteux chasseurs furtifs de 5e génération comme le Lockheed Martin F-35, et des avions de génération 4,5 plus accessibles, le Gripen E s’impose comme une solution équilibrée, offrant des capacités avancées à un coût maîtrisé.

La montée en puissance de Saab sur ces marchés pourrait redessiner les rapports de force internationaux dans le domaine aérien, et inciter de nombreux pays à envisager des alternatives crédibles aux grands fournisseurs européens et américains.