La marine indienne envisage d’adopter des réacteurs nucléaires compacts développés par le Bhabha Atomic Research Centre (BARC) pour assurer la sécurité énergétique de ses principales bases navales. Ces petits réacteurs modulaires, transportables sur remorque, sont conçus pour des applications industrielles à forte demande et pourraient servir de solution de secours rapide en cas de coupures du réseau électrique, qu’elles résultent de catastrophes naturelles, d’attaques cybernétiques ou d’agressions ennemies. Face aux vulnérabilités révélées par les tensions régionales récentes, cette initiative vise à réduire au minimum les interruptions de fonctionnement des bases stratégiques, garantissant ainsi une continuité opérationnelle pour les navires de guerre, les sous-marins et les centres de commandement.
Selon des sources proches de la Defence Research Wing (IDRW) indienne, l’intérêt de la marine découle des limites des systèmes actuels reposant sur le diesel, notamment dans les installations portuaires et les avant-postes insulaires tels que l’archipel des Andaman-et-Nicobar. Bien que des solutions de secours multiples soient en place, une solution nucléaire « plug-and-play » pourrait rétablir la pleine capacité en quelques heures au lieu de plusieurs jours, transformant une vulnérabilité en résistance stratégique durable.
BARC, principal centre indien de recherche et développement nucléaire, est à la pointe de la miniaturisation de l’énergie atomique pour une utilisation polyvalente. Sa gamme de petits réacteurs modulaires comprend des modèles aussi compacts qu’un camion remorque, capables de produire de 50 à 200 MWe afin de répondre aux besoins énergétiques importants d’industries telles que les aciéries ou les centres informatiques.
Ces unités reposent sur une technologie de réacteurs à eau pressurisée (REP) perfectionnée depuis plusieurs décennies. Elles intègrent des dispositifs de sécurité passifs, notamment le refroidissement par circulation naturelle, la résistance sismique et la protection contre les inondations, ce qui les rend particulièrement adaptées aux déploiements dans des zones isolées ou à risques élevés. Trois variantes ont été annoncées récemment : un réacteur Bharat Small Modular Reactor (BSMR) de 200 MWe pour la production de base, une offre intermédiaire de 50 MWe, et une micro-unité de 5 MWt pour des besoins spécifiques.
Les responsables insistent sur le fait que ces réacteurs sont « assemblés en usine », ce qui signifie qu’ils sortent des lignes de production prêts à être transportés et raccordés, réduisant ainsi les délais d’installation de plusieurs mois à quelques jours seulement. Initialement destinés au secteur civil, ces réacteurs bénéficient également de collaborations navales de BARC, notamment dans la propulsion nucléaire des sous-marins, ouvrant la voie à des applications terrestres.
La marine indienne s’étend le long de 7 500 km de côtes et sur des archipels éloignés où la fiabilité du réseau électrique est aléatoire. Des centres majeurs comme Visakhapatnam, Mumbai, Kochi et Port Blair dépendent de réseaux civils vulnérables aux sabotages ou aux surcharges en temps de conflit. Les générateurs diesel, utilisés en secours standard, démarrent rapidement mais consomment beaucoup de carburant, génèrent des émissions polluantes et ne tiennent pas la charge sur le long terme, comme l’ont montré des simulations de scénarios de « décapitation » du réseau par un ennemi.
Des sources de l’IDRW soulignent que les bases insulaires, cruciales pour la guerre anti-sous-marine et la surveillance, présentent des risques élevés : un seul missile de croisière pourrait plonger la zone dans l’obscurité, immobiliser les navires et perturber les radars. Les redondances actuelles – groupes électrogènes multiples et banques de batteries – permettent de gagner du temps, mais insuffisamment pour assurer une activité continue. C’est là que les SMR de BARC prennent tout leur sens : mobiles, inviolables et capables de produire des gigawattheures d’électricité pendant plusieurs années sans besoin de ravitaillement, ils pourraient s’interfacer facilement avec les micro-réseaux des bases, alimentant aussi bien les usines de dessalement que les silos à missiles.
Leur intérêt est stratégique : dans une situation comparable à celle du détroit de Taïwan, une base des Andaman privée d’électricité pourrait retrouver sa pleine capacité en moins de 48 heures, maintenant ainsi la capacité de déni maritime face à d’éventuelles incursions. « Le diesel est un pont, le nucléaire est une forteresse », résume un expert, soulignant la transition d’une résilience réactive vers une posture proactive.
La marine indienne ne part pas de zéro dans ce domaine. Forte de deux décennies d’expérience dans l’exploitation de réacteurs à eau pressurisée de 83 MW embarqués sur les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la classe INS Arihant, et avec les sous-marins d’attaque nucléaires (SSN) de la série S4 à venir, elle dispose d’une équipe de plus de 500 techniciens spécialisés, dont beaucoup sont également formés aux opérations à terre. Les réacteurs conçus par BARC, dérivés de la technologie sous-marine, sont parfaitement compatibles : les unités de 190 à 200 MWe prévues pour les futurs porte-avions et bâtiments d’attaque partagent leur architecture avec ces prototypes terrestres, ce qui facilite les certifications et la formation.
Cette expertise permet également d’atténuer les préoccupations liées à la prolifération, les réacteurs étant équipés de scellés anti-manipulation et de combustibles protégés sous la surveillance de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Les déploiements cibleraient en priorité les bases « Tier-1 » – celles qui hébergent des groupes de porte-avions ou des actifs stratégiques –, avec un projet pilote possible dès 2028 dans une base continentale.