Depuis fin 2023, la marine américaine a tiré pour près de 1 milliard de dollars de munitions afin de protéger ses navires en mer Rouge contre des drones et missiles houthis à bas coût. Les gros titres qui ont suivi ont souligné à juste titre l’absurdité d’employer des missiles valant plusieurs millions de dollars pour neutraliser des drones peu coûteux. Pourtant, ces analyses passent à côté d’une réalité plus globale.
Derrière chaque interception se cache un vaste et onéreux écosystème : le groupe aéronaval et ses escorteurs, la logistique qui assure le ravitaillement, la formation des équipages et les réseaux de commandement et contrôle qui rendent l’engagement possible. En réalité, le coût pour abattre un drone ne se limite pas à quelques millions de dollars, mais s’élève à plusieurs centaines de millions en dépenses opérationnelles et de maintien en condition. Pourtant, ce tir coûteux a peut-être permis d’éviter une perte bien plus lourde : un destroyer de classe Arleigh Burke évalué à 2,5 milliards de dollars, ainsi que ses marins.
Ce décalage entre le coût d’une action et la valeur de son résultat illustre le concept clé du Pentagone : le « coût par effet ». Il n’est pas évident de définir ce que recouvrent précisément le « coût » et un « effet » significatif, contrairement à ce que simplifient les gros titres. Si le département de la Défense évalue mal ce ratio, il risque de privilégier des systèmes apparemment bon marché sur le papier, mais nécessitant une infrastructure coûteuse, ou d’acquérir des équipements abordables mais si opérationnellement limités qu’ils compromettent l’effet attendu.
Que signifie réellement le « coût » ?
Lorsque les analystes évoquent le coût d’une capacité, ils ne parlent pas toujours le même langage. Les indicateurs les plus courants — souvent repris en une phrase dans les médias — correspondent généralement au coût d’acquisition. Par exemple, le coût unitaire d’acquisition programmé regroupe les dépenses de développement et d’achat divisées par le nombre d’unités. Ces chiffres sont utiles pour le financement, mais ne reflètent pas ce que coûte réellement l’utilisation du système en conditions opérationnelles.
Pour illustrer, les missiles SM-2 et SM-6 de la marine, utilisés pour abattre les drones houthis, valent respectivement environ 2,2 millions et 4,3 millions de dollars. Mais ce montant ne constitue qu’une part du coût total. Il faut ajouter celui du destroyer tireur, de l’équipage qui manœuvre le système, du carburant, de la maintenance et de toute la chaîne logistique indispensable pour permettre chaque tir. Bien sûr, il serait excessif d’attribuer la totalité de ces frais à une seule interception, mais les ignorer conduit à sous-estimer lourdement le vrai coût d’un effet tactique apparemment simple.
Ce problème provient en partie de l’absence de méthode standardisée au sein du Département de la Défense pour comparer les coûts opérationnels entre capacités. Chaque armée applique sa propre méthodologie, laquelle varie considérablement selon les sources. Plusieurs organismes se réclament aussi d’une autorité en matière d’évaluation des coûts pour une même capacité. Des agences indépendantes, telles que l’Office of Cost Assessment and Program Evaluation ou l’Air Force Cost Analysis Agency, élaborent des évaluations plus réalistes, appelées « évaluations de coûts non favorables », et servent de références pour comparer les capacités.
La définition de l’« effet »
Si définir le coût est complexe, définir l’effet l’est encore davantage. La doctrine interarmées considère un effet comme le simple résultat d’une action. Cette définition large englobe une multitude de situations, depuis l’emploi de la force (destruction d’une cible) jusqu’à d’autres moyens comme les opérations cybernétiques. L’effet peut être tactique (une cible neutralisée) ou stratégique (empêcher un ennemi de remporter un conflit). De plus, certains effets sont intangibles ou ne se mesurent que sur le long terme. Par exemple, comment évaluer l’effet d’une opération de dissuasion ?
Dans le cas de la mer Rouge, les effets étaient multiples, allant de la défense tactique des navires à la préservation stratégique des voies de navigation. En se focalisant sur les tirs de missiles, l’effet tactique était clair : protéger les forces navales contre les drones. Pour cela, la marine disposait de capacités diverses : missiles à longue portée, mitrailleuses Gatling, armes légères, ou encore armes non cinétiques. Si les armes plus petites sont moins coûteuses, elles constituent la dernière ligne de défense avant le navire. Une défense en couches s’est avérée plus efficace, faisant des missiles la première et meilleure option. Aucun commandant ne miserait son navire à 2,5 milliards de dollars et la vie de centaines de marins sur la solution la moins chère. On utilise toujours l’outil le plus performant, même s’il est onéreux.
Appliquer correctement le coût par effet
Pour que l’analyse coût par effet soit pertinente, il faut intégrer l’ensemble des coûts pour obtenir l’effet escompté — pas seulement le prix d’un missile. Cela nécessite d’abord de définir clairement l’effet visé — ici, protéger les forces navales américaines contre des menaces aériennes — puis d’identifier tous les coûts associés pour y parvenir.
Bien sûr, tous les coûts ne doivent pas être retenus. Une approche consiste à s’éloigner des coûts bruts d’acquisition pour s’orienter vers un cadre comparatif. Les coûts bruts demeurent essentiels au budget, mais l’analyse coût par effet doit éclairer les arbitrages, pas établir le montant des crédits à allouer. Une erreur fréquente au Pentagone consiste à attacher de la valeur aux coûts irrécupérables, quelle que soit l’utilité actuelle d’un programme. Par exemple, les missiles déjà en stock ont déjà absorbé les frais de recherche et développement, ces coûts passés ne doivent pas fausser les évaluations futures d’efficacité économique. L’armée de Terre a récemment montré l’exemple en supprimant plusieurs programmes désormais obsolètes pour s’adapter aux conflits contemporains.
Un autre défi réside dans la distinction entre coûts directs, indirects et communs. Les coûts directs se rapportent précisément à une capacité, comme les ravitailleurs en vol ou capteurs qui la soutiennent. Les coûts indirects ne peuvent pas être rattachés directement à un équipement ou personnel spécifique, comme les frais d’entretien dans le port d’attache d’un destroyer. Ces derniers sont trop difficiles à inclure exhaustivement. Les coûts communs, eux, sont identiques pour toutes les capacités comparées, par exemple l’utilisation des satellites pour le commandement et le contrôle dans un groupe aéronaval. Enfin, les coûts négligeables, inférieurs à 1 % du total, aident à limiter la profondeur de l’analyse : à un certain point, chercher à quantifier des coûts minimes ne vaut pas l’effort consacré.
Au-delà du champ de bataille
Jusqu’ici, ce cadre s’est focalisé sur la performance opérationnelle d’une capacité. Pourtant, l’analyse coût par effet doit aussi intégrer l’impact des modifications tactiques, techniques ou procédurales capables d’atteindre les mêmes résultats. Parfois, adapter les modes de combat s’avère plus rentable que de déployer de nouvelles capacités.
Un autre aspect souvent négligé est la capacité à produire et maintenir les équipements à grande échelle. Le conflit en Ukraine a rappelé à l’industrie de la défense que les solutions bon marché, adaptatives et rapidement productibles l’emportent dans les guerres d’attrition. Le scénario en mer Rouge illustre la même leçon : la différence de coût entre missiles millionnaires et drones à bas prix ne raconte qu’une partie de l’histoire. Il ne faut pas oublier le temps nécessaire à la production de ces missiles et leur capacité à être fabriqués en nombre suffisant. Une arme est d’autant plus efficace qu’elle peut être produite, recomplétée et adaptée rapidement en conditions de guerre.
Pourquoi cette analyse est cruciale
Si elle est bien conduite, l’analyse coût par effet peut orienter vers des investissements et des choix opérationnels plus judicieux. Une approche globale peut démontrer que des missiles à longue portée, malgré leur coût élevé, sont plus rentables dans certaines situations grâce à leur efficacité supérieure. Inversement, elle peut révéler que des systèmes moins onéreux ou un changement tactique permettent d’obtenir le même résultat pour un coût bien moindre.
Mais tant que ce travail n’est pas effectué, les titres accrocheurs opposant missiles à plusieurs millions à drones à quelques milliers de dollars ne sont que du bruit. Dénigrer des missiles à 4 millions de dollars occulte une vérité plus large : ces missiles sont parfois la meilleure option, même si elle est coûteuse. Le vrai problème n’est pas que les commandants utilisent des intercepteurs onéreux, c’est qu’aucune alternative moins chère et aussi efficace n’existe encore.