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Bien que l’Inde ait lancé ses opérations de porte-avions dès 1961, soit plus d’un demi-siècle avant la marine chinoise, la marine indienne se trouve aujourd’hui largement dépassée en matière de capacité aéronavale par son voisin chinois détenteur de l’arme nucléaire.

Cette réalité a été récemment illustrée avec la mise en service du Fujian, le troisième porte-avions de la marine chinoise, un navire de 80 000 tonnes équipé d’un système de lancement électromagnétique développé localement. Pendant ce temps, la marine indienne reste embourbée dans des comités et débats sans fin concernant son propre troisième porte-avions, soulignant crûment que Pékin construit des navires tandis que New Delhi accumule les dossiers.

Le fossé se creuse encore, alors que les chantiers navals chinois lancent un porte-avions environ tous les quatre ans, tandis que les élites indiennes stagnent dans les processus d’approbation, de révision et de refonte de l’Indigenous Aircraft Carrier-2 (IAC-2). Ce retard met en lumière l’écart patente entre la modernisation navale chinoise et l’inertie administrative indienne.

Sur le plan historique, le contraste est encore plus frappant. L’Inde a eu le mérite d’inaugurer ses opérations aéronavales il y a plus de 60 ans avec le porte-avions INS Vikrant, un navire britannique de la classe Majestic acquis en 1957. Pendant 36 ans de service, le Vikrant a permis à la marine indienne d’acquérir une expertise précieuse avant d’être retiré en 1997, soit quinze ans avant la mise en service en Chine du premier porte-avions Liaoning en 2012.

Pourtant, malgré cet héritage, la marine indienne est aujourd’hui dépassée par la marine chinoise qui a déployé le Fujian, une avancée technologique majeure par rapport aux porte-avions précédents Liaoning et Shandong (65-70 000 tonnes, mis en service en 2019). Les analystes estiment que la marine chinoise disposera de cinq à six porte-avions d’ici le début des années 2030, chaque navire étant plus avancé que le précédent, incluant des variantes nucléaires offrant une autonomie et une puissance de frappe accrues.

De son côté, la marine indienne est toujours au stade de conception pour son deuxième porte-avions indigène (IAC-2). Bien que le ministère de la Défense ait alloué 30 crores de roupies en 2015 à la Direction de la conception navale, les progrès sont restés essentiellement théoriques, enfermés dans des dossiers plus que dans la fabrication. Selon des indications récentes, la marine pousse pour une approbation en 2026, avec un projet baptisé INS Vishal, un porte-avions CATOBAR de 65 000 tonnes, mais aucun calendrier précis de construction n’est arrêté à la fin de l’année 2025.

Par ailleurs, en 1987, la marine indienne avait mis en service le INS Viraat, un deuxième porte-avions acquis au Royaume-Uni (ancien HMS Hermes, 23 900 tonnes), resté en service 30 ans jusqu’en 2017. Ce navire a été une plateforme clé pour développer les doctrines de l’aviation embarquée, les procédures de gestion des ponts et les manœuvres de flotte, embarquant notamment la génération des chasseurs Sea Harrier.

En 2013, la marine indienne a accueilli son troisième porte-avions, INS Vikramaditya, un navire d’origine soviétique de 45 000 tonnes rénové pour 2,3 milliards de dollars, enrichissant encore l’expérience aéronavale indienne. Puis, en septembre 2022, l’INS Vikrant indigène est entré en service, marquant une étape majeure malgré un retard de six ans, des surcoûts et une mise en service sans groupe aérien dédié.

L’ancien chef de la marine indienne, l’amiral Arun Prakash, avait critiqué cette déconnexion historique dans le processus décisionnel indien : “Nous savions que le navire serait probablement commissionné cette année; le choix des chasseurs embarqués aurait donc dû commencer bien plus tôt, trois à quatre ans avant,” expliquait-il en 2022.

Cette lacune opérationnelle a finalement été comblée en avril 2025, lorsque l’Inde a signé un contrat de 63 000 crores de roupies avec la France pour l’acquisition de 26 chasseurs Rafale-M, capables d’opérations embarquées. Les premières livraisons sont attendues autour de mi-2028, avec une finalisation des livraisons prévue vers 2030-31.

La question du troisième porte-avions reste néanmoins dans l’impasse, malgré le besoin reconnu par la marine indienne d’avoir trois plateformes (deux en service, une en maintenance) pour assurer une présence crédible à la fois dans la mer d’Arabie et le golfe du Bengale. Même si un jour approuvé, ce navire ne ferait que remplacer l’INS Vikramaditya, dont la durée de vie a été prolongée jusqu’en 2035 environ.

Un ancien officier supérieur de la marine indienne qualifie ce projet de “mythique” et estime qu’il ne servira qu’à “maintenir” plutôt qu’à “renforcer” la puissance aéronavale indienne, un simple substitut sans effet multiplicateur sur la force.

Ce débat est aussi alimenté par des questions budgétaires et la montée en puissance des capacités anti-accès et déni d’espace (A2/AD), développées notamment par la Chine et le Pakistan. Ces stratégies reposent sur un déploiement combiné de missiles balistiques et de croisière à longue portée, de drones d’attaque ou d’armes cybernétiques installées sur les côtes, bâtiments et sous-marins pour dissuader les opérations des porte-avions adverses.

Ce dispositif vise à créer une “bulle sécurisée” difficile à pénétrer pour les groupes aéronavals, sous peine d’affronter une menace létale. Les avancées technologiques dans les missiles de croisière rendent désormais ces stratégies plus accessibles et efficaces, au point que même la marine américaine considère la stratégie A2/AD chinoise comme un défi sérieux pour sa flotte de porte-avions nucléaires.

À l’intérieur de la marine indienne, certains officiers doutent de la rentabilité d’investir dans un nouveau porte-avions au détriment du renforcement du parc de sous-marins diesel-électriques, jugés plus adéquats en contexte A2/AD. La flotte actuelle compte 17 sous-marins, dont 11 d’origine russe et allemande, souvent âgés de 19 à 33 ans et plus proches de la retraite, alors que le plan maritime ambitieux prévoyait 24 sous-marins d’ici 2030.

Le déficit est également criant pour les navires de surface tels que corvettes, chasseurs de mines, destroyers et frégates, tout comme pour les hélicoptères embarqués, drones aériens et missiles divers. Ce débat reflète une réflexion stratégique mondiale sur le choix entre la “dénégation de mer” par les sous-marins et le “contrôle de mer” via de coûteux groupes aéronavals complexes à protéger.

Un autre obstacle majeur à un troisième porte-avions vient de l’Indian Air Force, constamment en compétition pour une part des budgets de défense toujours plus contraints, alors qu’elle doit pallier ses propres besoins en chasseurs, hélicoptères et avions de transport. Selon l’analyste militaire Air Marshal V.K. Bhatia (retraité), la priorité doit être le matériel adapté aux menaces régionales dans un contexte de ressources financières en diminution.

Des officiers de l’armée de l’air estiment d’ailleurs qu’il est plus efficace et économique de projeter la puissance aérienne maritime via des chasseurs basés à terre comme les Jaguar IM/IS anglo-français ou les Sukhoi Su-30MKI russes dotés d’une capacité de frappe maritime étendue, grâce notamment au ravitaillement en vol. La flotte maritime Jaguar IM dispose par exemple de missiles Harpoon AGM-84L et est équipée de radars AESA adaptés aux opérations en mer.

En 2020, l’Indian Air Force a formé un escadron de Su-30MKI stationné sur la côte sud-est, armé du missile supersonique BrahMos-A (portée 292 km) pour surveiller les façades maritimes indiennes et la région Indo-Pacifique. Le Su-30MKI bénéficie d’une portée opérationnelle de 1500 km sans ravitaillement, encore accrue avec celui-ci, renforçant la capacité d’engagement à longue distance.

Toutefois, la contrainte budgétaire reste le principal frein à l’IAC-2. La marine a dû réduire ses ambitions, passant de la projection initiale de 200 navires de guerre d’ici 2027 à seulement 175, et diminuer ses commandes de chasseurs de mines et d’avions de patrouille maritime P-8I Neptune.

Le Fujian, quant à lui, représente un saut technologique majeur. Contrairement aux précédents porte-avions chinois utilisant des tremplins de catapultage de conception soviétique, il est équipé d’un système de lancement électromagnétique, plaçant la Chine au même niveau que les porte-avions nucléaires américains les plus récents.

Pour Pékin, cette capacité va bien au-delà du prestige : elle vise à assurer une présence maritime durable, à projeter sa puissance navale, et à remodeler les équilibres régionaux dans le Pacifique et l’océan Indien. Le développement des groupes aéronavals s’inscrit aussi dans le prolongement de l’initiative “Belt and Road”, renforçant la dimension maritime de ce projet géoéconomique et stratégique.

Propulsé par des turbines à vapeur conventionnelles et des générateurs diesel, le Fujian embarque une flotte aérienne comprenant au moins 40 appareils : des chasseurs J-35 de 5e génération, des J-15T modernisés de 4,5e génération, des avions de surveillance KJ-600 ainsi qu’une dizaine d’hélicoptères destinés à la lutte anti-sous-marine, aux opérations de recherche et sauvetage et missions utilitaires.