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La capacité des États-Unis à dissuader la Chine dans le Pacifique dépend en grande partie de la disponibilité opérationnelle de sa flotte navale. Or, les retards chroniques dans la construction navale américaine compromettent cette disponibilité, contraignant la marine américaine à s’appuyer davantage sur des navires anciens nécessitant des maintenances fréquentes. Face à l’incapacité des chantiers navals domestiques et étrangers américains à suivre la cadence, la collaboration avec la Corée du Sud apparaît comme une solution stratégique majeure pour soutenir la présence américaine dans la région Indo-Pacifique.

Conscient de ce défi, le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a récemment annoncé un plan visant à étendre les activités de maintenance, réparation et révision dans les chantiers navals sud-coréens. D’un point de vue industriel et économique, la Corée du Sud possède les infrastructures, la capacité productive et la main-d’œuvre qualifiée dont les États-Unis manquent pour entretenir efficacement leur flotte. Sur le plan géostratégique, ce partenariat renforce une alliance clé, facilitant le soutien avancé des opérations américaines dans le Pacifique Occidental.

Exploiter pleinement cette coopération nécessitera de surmonter certains obstacles politiques et logistiques, mais les bénéfices opérationnels promettent d’être substantiels.

Un besoin de partenaires étrangers qui commence chez soi

Malgré l’utilisation actuelle de plusieurs centres de maintenance à l’étranger, notamment au Japon, la marine américaine peine à respecter ses calendriers d’entretien et de réparation. Ces retards concernent presque toutes les classes majeures de navires, prolongeant leur immobilisation à quai parfois pendant plusieurs années, ou entraînant le report d’interventions pourtant nécessaires. Si le temps passé en mer diminue pour certains bâtiments, les coûts, eux, augmentent. Ces coûts différés ont avoisiné les 2 milliards de dollars ces dernières années, somme proche de l’acquisition d’un destroyer lance-missiles flambant neuf.

Cette situation a conduit à repousser certaines mises à la retraite : en 2024, une douzaine de destroyers de la classe Arleigh Burke voient leur durée de service prolongée, tant leur valeur opérationnelle reste élevée face à la dégradation progressive de navires similaires. En revanche, d’autres catégories, notamment les navires amphibies, doivent parfois être désarmées prématurément en raison des coûts élevés de leurs réparations.

Les causes des retards et surcoûts sont multiples : vieillissement des infrastructures navales, pénuries de pièces essentielles et de main-d’œuvre qualifiée. Les efforts de modernisation des infrastructures obsolètes avancent lentement, tandis que les chaînes d’approvisionnement restent vulnérables, souffrant d’une dépendance excessive à des fournisseurs uniques. Enfin, le recrutement et la fidélisation des ouvriers spécialisés restent un défi dans un contexte où la perception des conditions de travail et des rémunérations peu attractives perdure.

Si les chiffres tendent à s’améliorer — la marine affiche désormais un taux de réalisation à temps de 71 %, un progrès notable — la volonté politique d’agir est également bien présente. L’administration précédente a fait de la construction navale une priorité, injectant des fonds dans l’industrie et attirant des investissements étrangers conséquents, notamment au Japon et en Corée du Sud. Ces investissements, bien que commerciaux, présentent des retombées stratégiques potentielles, notamment à travers l’intégration de capacités duales.

Cependant, la modernisation complète de cette base industrielle maritime est un chantier de longue haleine. Le programme d’optimisation des infrastructures navales américaines, par exemple, s’étale sur vingt ans. Dans ce contexte, des mesures intermédiaires, comme l’intégration des chantiers alliés à forte capacité, s’imposent pour combler le déficit immédiat de disponibilité opérationnelle.

Un avantage économique notable pour la Corée du Sud

Les alliés et partenaires régionaux disposent d’une capacité encore sous-exploitée pour améliorer la disponibilité de la flotte américaine, particulièrement dans l’Indo-Pacifique, où des économies maritimes robustes possèdent une infrastructure portuaire aménagée pour la réparation navale. Plus d’une centaine de ports dans la région peuvent accueillir un destroyer de type Arleigh Burke, avec des installations adaptées au soutien logistique et aux réparations côté quai.

Bien que les États-Unis exploitent déjà certains de ces foyers de maintenance, essentiellement au Japon, l’utilisation des capacités sud-coréennes demeurait limitée. Or, les entreprises sud-coréennes ont récemment mené à bien des opérations de maintenance sur des navires du Military Sealift Command, montrant leur compétence industrielle et opérationnelle.

Étendre l’usage des infrastructures sud-coréennes pour l’entretien des navires de surface semble être la prochaine étape logique. La Corée du Sud possède l’une des industries navales les plus efficaces et avancées au monde. Des acteurs majeurs comme Hanwha Ocean, Hyundai Heavy Industries ou Samsung Heavy Industries disposent de cales sèches modernes, ainsi que d’installations de soutien aux capacités de production commerciale à haut volume, parfaitement adaptées aux exigences de la marine américaine.

Si le secteur sud-coréen a également connu des difficultés de recrutement, la situation s’est améliorée depuis 2024. Cette capacité industrielle importante pourrait absorber l’arriéré des navires de surface américains, en particulier les destroyers et navires amphibies, ce qui soulagerait les chantiers américains actuellement saturés et leur permettrait de se concentrer sur des travaux plus complexes et spécifiques.

Outre la capacité matérielle, ces entreprises doivent obtenir les certifications nécessaires pour intervenir sur les navires de l’US Navy, telles que les accords-maîtres de réparation navale et les accords spécifiques pour la réparation de petites unités. Hanwha Ocean et Hyundai Heavy Industries ont d’ores et déjà obtenu ces certifications, témoignant de leur volonté et de leur aptitude à répondre davantage aux besoins de la marine américaine.

Des incitations stratégiques

Au-delà de son industrie compétitive, la Corée du Sud bénéficie d’un atout géographique crucial. La principale difficulté stratégique de la marine américaine dans les décennies à venir est la gestion de la distance entre les bases industrielles et les théâtres d’opérations. Même une capacité industrielle domestique suffisante ne réduirait pas les temps de transit des navires, durant lesquels ils sont indisponibles pour la dissuasion ou un engagement actif.

Par exemple, un destroyer stationné au Japon qui doit être réparé à San Diego ou à Hawaï sera hors service non seulement pendant la durée de la maintenance, mais aussi pour plusieurs semaines de transit sur plusieurs milliers de kilomètres. Or, s’il peut effectuer sa maintenance intermédiaire ou de niveau dépôt dans un chantier sud-coréen pleinement opérationnel, le temps économisé en transit se traduit instantanément en disponibilité opérationnelle accrue dans des zones clés telles que le Pacifique occidental ou la mer de Chine méridionale. Cette proximité géographique va donc bien au-delà d’une question de commodité : elle impacte directement la capacité de projection et la posture de dissuasion américaine.

Par ailleurs, cette diversification des installations contribue à la résilience logistique. La dépendance exclusive à certaines infrastructures augmente la vulnérabilité en cas de conflit majeur ou d’attaques ciblées. En multipliant les partenaires capables d’assurer la maintenance, la marine américaine crée des redondances essentielles. Ce volet prend une importance accrue à l’heure où la Chine développe son réseau de ports à l’étranger, alors que les États-Unis accusent un certain retard sur ce terrain.

Le partenariat plus étroit avec la Corée du Sud offre également des bénéfices réciproques : il consolide la coopération sécuritaire, dynamise l’industrie sud-coréenne et contribue à maintenir une industrie robuste et compétitive dans la région, ce qui sert les intérêts stratégiques des deux pays.

Des défis persistants

Faire appel à des chantiers étrangers ne s’improvise pas et génère des risques sécuritaires et logistiques. Il faut aussi lever des barrières politiques pour exploiter au mieux la coopération avec la Corée du Sud.

La principale difficulté reste la protection des systèmes classifiés et des technologies sensibles embarquées sur les navires de guerre. Le gouvernement américain privilégie aujourd’hui le maintien des réparations et de la fabrication de pièces dans le pays afin de préserver son industrie et de maîtriser la sécurité des technologies employées. Les expériences comme l’accord AUKUS, qui ont révélé la complexité des questions liées à la classification des informations, illustrent cette réalité. Même des opérations apparemment anodines peuvent nécessiter un accès à des systèmes sensibles. Par conséquent, l’US Navy doit définir clairement l’étendue des accès accordés aux techniciens étrangers.

Une solution possible serait de cantonner les ouvriers coréens à des tâches non sensibles, axées sur la coque ou les équipements mécaniques et électriques, mais cela limiterait l’utilisation pleine de leurs capacités. Une autre voie serait d’assouplir certaines restrictions sur le partage technologique et l’emploi de main-d’œuvre étrangère, à l’image de ce qui a été réalisé dans le cadre d’AUKUS. La Corée du Sud exploite en effet des systèmes très sensibles comme le système de combat Aegis, déjà partagé avec peu de nations, dont la Corée et le Japon. Cette base commune pourrait faciliter une extension de la coopération dans le domaine de la maintenance et de la réparation.

Un autre enjeu important concerne l’approvisionnement en pièces détachées et fournitures. La base industrielle américaine souffre déjà de pénuries, avec des chaînes logistiques peu optimisées pour alimenter un centre de maintenance situé en Corée. La préférence américaine pour des composants nationaux complique la logistique et peut retarder la disponibilité des pièces nécessaires.

Surmonter cette difficulté passe par une plus grande ouverture à la fourniture locale sud-coréenne de pièces, ou bien par la mise en place de stocks stratégiques à proximité des chantiers coréens, anticipant ainsi les demandes futures. Ces approches sont essentielles pour garantir la capacité d’intervention rapide en cas de situation de crise dans la région Indo-Pacifique.

Enfin, certains craignent aux États-Unis que ce partenariat soit perçu comme une forme de délocalisation, à contre-courant des politiques récentes insistant sur la relocalisation des industries critiques. Or, cette coopération ne doit pas être vue comme un acte exclusif diminuant le rôle de la production américaine. Au contraire, il s’agit de répondre à une problématique urgente en répartissant intelligemment la charge de travail entre alliés, le carnet de commandes restant suffisamment rempli pour tous les acteurs. Il est crucial pour la marine d’expliquer que cet effort vise à régler un retard structurel tout en poursuivant les investissements domestiques qui restent indispensables. Des clauses contractuelles peuvent assurer qu’une augmentation tangible de la capacité intérieure mènera à la réévaluation des engagements avec les firmes sud-coréennes.

Vers l’avenir

Faire appel aux chantiers sud-coréens pour la maintenance des bâtiments de surface de l’US Navy constitue une réponse pragmatique à un défi opérationnel croissant. Si les États-Unis n’ont pas aujourd’hui la capacité industrielle suffisante pour atteindre leurs objectifs en matière de disponibilité navale, l’appui des partenaires étrangers leur donne un temps précieux pour moderniser leurs infrastructures sur le long terme. Mais même en disposant de cette capacité, l’intégration étroite avec des alliés dotés d’industries avancées demeure une nécessité stratégique. Tirer parti de cette expertise alliée augmente immédiatement la disponibilité de la flotte et renforce la dissuasion avancée au sein du théâtre indo-pacifique.

Jeff Kucik est chercheur scientifique au CNA et fellow à la Wahba Initiative for Strategic Competition de l’université de New York.