Dans les milieux universitaires, gouvernementaux, à Silicon Valley, sur les réseaux sociaux et dans les revues influentes, intellectuels et dirigeants politiques débattent ouvertement de ce qui succédera au libéralisme. Pourtant, au sein de la profession militaire, cette conversation est souvent ignorée ou balayée par des mesures superficielles, des critiques de Samuel P. Huntington et des appels à un meilleur dialogue civilo-militaire. Ce qui manque, c’est une réflexion sérieuse sur la manière dont un ordre politique post-libéral, s’il devait émerger un jour, pourrait remodeler la profession militaire elle-même.
Le libéralisme, ici, englobe à la fois le « libéralisme classique » des Lumières, fondé sur les droits individuels et une démocratie limitée, ainsi que sa déclinaison « progressiste » de la fin du XXe siècle, dominée par un bureaucratisme procédural. Le post-libéralisme, dans cette hypothèse, ne renvoie pas à un programme idéologique unique mais à un ensemble d’arguments suggérant que le libéralisme pourrait être arrivé à son terme. La question de savoir si une Amérique post-libérale resterait une « Amérique » aristotélicienne selon sa constitution et ses principes fondamentaux est un débat à part. L’enjeu ici est de comprendre comment la profession militaire pourrait s’adapter si les normes libérales ne la soutiennent plus.
Otto Hintze affirmait il y a plus d’un siècle que l’organisation militaire n’est jamais indépendante, mais reflète toujours l’ordre politique de l’État qu’elle sert. Le modèle hungtonien de la profession militaire, enraciné dans la démocratie libérale, s’avère donc historiquement contingent et non universel. Si le libéralisme s’affaiblit, la profession des armes s’adaptera inévitablement à l’ordre civique qui le remplacera. Puisque la légitimité militaire dépend toujours du régime en place, les officiers doivent se préparer à redéfinir leur professionnalisme dans des contextes post-libéraux au lieu de supposer que les normes actuelles perdureront.
Huntington et le socle libéral
Dans son ouvrage de 1957 The Soldier and the State, Huntington a tenté de jeter les bases d’un canon pour la profession militaire libérale-démocratique. Il définit le professionnalisme comme une triade composée d’expertise, de responsabilité et de corporatisme. L’officier y est un expert neutre : hautement qualifié dans la gestion de la violence, responsable envers l’État et isolé des conflits partisans. Cependant, Huntington ne réduit pas le corps des officiers à de simples technocrates armés d’obusiers. Il insiste au contraire sur la nécessité d’une culture institutionnelle distincte au sein de l’armée, lui permettant de résister à l’individualisme de la société libérale, afin de servir le libéralisme sans en être submergé. Une « touche de Sparte au milieu de Babylone », comme il louait l’Académie militaire américaine de West Point.
Les civils déterminent la politique, les militaires l’exécutent. « Je suis un soldat », résumait George S. Patton. « Je combats là où l’on me dit et je gagne là où je combats. » En retour, l’État protège le soldat des conséquences politiques et juridiques de la violence déployée en son nom. Le corps des officiers américain a longtemps considéré ce modèle de « contrôle objectif » comme une norme naturelle, protégée non pas par la lettre mais par des normes tacites.
Pourtant, The Soldier and the State fut écrit à l’apogée de l’autosatisfaction libérale, dans un monde de guerre froide où les institutions démocratiques semblaient durables et inévitables, opposées à une Armée rouge soviétique entièrement politisée. Le modèle de Huntington reste un cadre utile mais propre à un moment historique donné. Le considérer comme intemporel, c’est confondre une prescription temporaire avec une loi universelle. Ce qui est « politique » oscille avec le temps, de même que la notion de « neutralité ». Une critique récente souligne que l’armée américaine contemporaine utilise Huntington comme un écran pour que les officiers puissent se réfugier derrière des normes vidées de leur substance tandis que la politisation s’intensifie sans contrôle.
Au-delà de Huntington
Plusieurs théoriciens conscients de la nature volatile des relations civilo-militaires ont cherché à réviser l’approche de Huntington. Dans The Professional Soldier, publié dix ans après Huntington durant les années 1960, Morris Janowitz décrit l’armée au cœur de courants sociaux et politiques changeants. Pour lui, le corps d’officiers est moins une guilde d’experts neutres qu’une « force de police » en perpétuelle renégociation de sa légitimité sociale : adaptation plutôt que séparation.
James Burk va plus loin, arguant que le professionnalisme militaire est intrinsèquement lié à la culture où il s’ancre. Si la démocratie libérale décline, la conception hungtonienne du contrôle objectif décline également. Le professionnalisme ne disparaît pas mais prend la couleur du régime qui lui succède.
Rebecca Schiff, avec sa théorie de la concordance, suggère que la légitimité ne résulte pas de la séparation mais d’un accord mutuel entre militaires, élites politiques et citoyens, à travers l’examen des professions militaires hors des démocraties libérales occidentales. Elle identifie quatre indicateurs des interventions militaires domestiques : la composition sociale du corps des officiers, le processus décisionnel politique, le mode de recrutement et le style militaire.
Peter Feaver propose une nouvelle lecture des relations civilo-militaires comme un problème « principal-agent » où la supervision politique façonne constamment le professionnalisme, avec les civils élus comme « principaux » et l’armée comme « agents ». Deborah Avant et Michael Desch mettent en lumière comment les institutions nationales et les pressions globales impactent la profession de façon souvent imprévue par Huntington. Desch souligne que ce sont principalement les menaces extérieures, plus que les normes professionnelles, qui garantissent un contrôle civil fort, rendant le modèle américain historiquement atypique. Ensemble, ces auteurs montrent que la profession militaire est moins un équilibre immuable qu’un compromis mouvant entre officiers, civils et ordre politique du moment.
Eliot Cohen va encore plus loin en contestant les lignes nettes de la théorie hungtonienne. Dans son ouvrage Supreme Command, il démontre que quatre grands civils dirigeants (Lincoln, Clemenceau, Churchill, Ben-Gourion) n’ont pas évité l’ingérence dans l’armée, mais ont dicté la stratégie par un engagement direct. Pourtant, tous ces penseurs restent dans un cadre libéral, présumant la primauté de l’individu autonome et porteur de droits.
Les défis actuels du libéralisme
Le débat existe car le libéralisme est de plus en plus sous tension. Les citoyens considèrent de plus en plus le gouvernement comme distant, peu réceptif et « injustement biaisé en faveur des élites ». Les mouvements populistes de gauche comme de droite alimentent cette perte de légitimité. Des manifestations de masse ou une montée de la violence politique remplacent souvent l’organisation communautaire ou l’engagement civique. Les marchés mondialisés et une méritocratie implacable ont creusé des inégalités inédites sur la planète. La société promet le pluralisme mais produit de l’homogénéité. La science et la technologie, censées être au service de l’humanité, la manipulent désormais. Les systèmes conçus pour nous libérer des lois naturelles ont engendré une crise écologique, l’effondrement de la fertilité, et une dépendance numérique. L’État, autrefois conçu comme limité, se transforme en État-sécurité et surveillance. Les seules réponses politiques proposées restent libérales : soit l’intervention accrue prônée par les progressistes, soit le retrait et la liberté de marché défendus par les conservateurs ou libertariens.
Une philosophie politique fondée sur des individus détenteurs de droits, protégés par un État limité et dynamisés par des marchés, après 300 ans de maturation, a produit ses contraires : inégalités, aliénation et sentiment d’enfermement. Même les postulats de base du libéralisme classique concernant la rationalité humaine et la quête de la vérité universelle sont contestés dans le postmodernisme. Le « scepticisme à l’égard des métarécits » a remis en cause ces certitudes. La « vérité » est désormais perçue comme un produit du conditionnement sociolinguistique. Il n’existe pas de point de vue neutre. La raison et les institutions sont devenues des instruments de pouvoir. Les individus sont façonnés et contraints par les discours et la culture dans lesquels ils naissent.
Le postmodernisme ne se limite pas au monde académique, il a gagné les classes professionnelles et la société. Médecins et avocats peuvent encore s’appuyer sur l’amour ou la justice pour guider leur exercice. Le militaire postmoderne, lui, n’a plus d’ancrage solide. Philosophiquement détaché de sa prétendue « neutralité » et de plus en plus incapable d’exprimer en quoi la profession des armes participe d’un telos, il se sent perdu dans un paysage politique instable. « Sans vision, le peuple périt. »
Douglas MacArthur déclarait : « Il n’y a pas de substitut à la victoire. » Aujourd’hui, l’armée américaine semble avoir dépassé ces notions. La victoire est devenue une construction sociale. Si la finalité de la guerre ne repose plus sur des principes universels, alors les moyens doivent s’auto-justifier. La stratégie dégénère en technique. La valeur de l’officier se mesure non plus tant à son caractère, sa sagesse ou son jugement, mais à sa capacité à optimiser des processus.
Il n’est pas surprenant que les officiers américains se définissent de plus en plus comme des gestionnaires de systèmes. Les ingénieurs, chercheurs opérationnels et planificateurs du RAND sont devenus l’archétype : des experts STEM rationnels, dont la valeur réside dans la gestion de la complexité. Dans cet État-managérial, les officiers s’attachent d’abord à leur expertise, aisément transférable d’un commandement militaire à une banque comme J.P. Morgan.
L’expertise éclipse les notions huntoniennes de responsabilité et de corporatisme. Les officiers échappent souvent à toute responsabilité face aux échecs stratégiques. La politisation pénètre les murs de la séparation. Le serment s’oriente en pratique moins vers la Constitution et les instances politiques que vers la technocratie des armes. Risa Brooks écrit que la notion même de professionnalisme est aujourd’hui instable, fragilisant ainsi la relation avec l’autorité civile. Feaver, Avant et Desch rappellent que le modèle civilo-militaire américain est historiquement atypique et sujet aux influences extérieures. L’officier contemporain continue de parler le langage hungtonien, mais les systèmes de promotion et les incitations relèvent d’un ordre différent.
Le contrôle civil, sous le modèle actuel, devient subjectif plutôt qu’objectif. Il s’exerce via l’alignement culturel et idéologique. Le professionnalisme implique désormais l’excellence technique et l’adhésion aux récits culturels dominants.
C’est le défi actuel : un corps d’officiers qui prétend à la neutralité en se réfugiant dans les procédures, mais doit en même temps promouvoir les orthodoxies idéologiques dominantes. Le résultat est une armée isolée de la société par un jargon technocratique opaque, tout en étant politiquement intriquée par la surveillance idéologique. Un professionnalisme creux, brillant mais vide, qui pourrait préfigurer ce à quoi ressemblera l’armée si le libéralisme disparaît.
Le post-libéralisme
Le terme « post-libéral » ne signifie pas autoritarisme ni gouvernement à la hongroise. Il désigne une famille de projets intellectuels estimant que le libéralisme est à bout de souffle, victimes de l’atomisation sociale, de l’érosion des valeurs communes et de l’incapacité des règles procédurales à résoudre les clivages culturels profonds. Cela a engendré un déconstructivisme menaçant la cohésion du monde libéral. Des théoriciens de droite et de gauche comme Patrick Deneen, Adrian Vermeule, Gladden Pappin, Alasdair MacIntyre, Chantal Mouffe et John Gray avancent qu’un ordre politique durable pourrait nécessiter le rétablissement de biens communs substantiels, de fortes traditions morales, voire des souverainetés alternatives allant du localisme renouvelé à l’aristopopulisme.
Ces débats ne sont pas marginaux. Le livre de Deneen, Why Liberalism Failed, a été recommandé par Barack Obama. Curtis Yarvin était présent à la deuxième investiture de Donald Trump.
Ces penseurs influencent les futurs décideurs qui occuperont le Congrès, la Maison-Blanche et décideront des ordres militaires. Le corps des officiers ne peut plus se contenter d’assumer par défaut la viabilité du cadre hungtonien. L’exemple de l’Allemagne impériale rappelle le danger de subordonner la politique aux fins militaires, créant ce que Ritter appelle une « machine infernale politique ». James Burk rappelle que le professionnalisme dépend du contexte. À mesure que le libéralisme décline, son modèle militaire s’efface également.
Voici cinq modèles possibles pour un corps d’officiers post-libéral, classés par familiarité. Huntington intitulait son livre The Soldier and the State, mais l’État – son ordre politique, ses principes fondateurs – précède toujours l’armée, y compris dans la Prusse historique. Ces modèles dérivent des ordres politiques dans lesquels ils pourraient s’enraciner. Comme chez Huntington, ils ne sont pas exclusifs et peuvent coexister à divers niveaux selon les exigences sociales, à l’instar de la Russie contemporaine mêlant patrimonialisme et mercenariat. Il ne s’agit pas de prédire l’effondrement inéluctable du libéralisme ni son adaptation, mais d’explorer comment la profession militaire pourrait diverger de ses repères traditionnels. L’objectif est de présenter l’éventail des possibilités imposées par un ordre post-libéral à ses soldats, sans privilégier aucune voie tant elles présentent toutes leurs failles.
Ces modèles diffèrent également quant à leur vision de l’État. Libéralisme et État-nation moderne sont nés ensemble. Il est difficile d’imaginer l’un s’effacer sans remettre en cause l’autre. Les modèles néo-prussien, heinleinien et patrimonial supposent un État unitaire mais idéologiquement transformé. Les modèles mercenaire et chevaleresque envisagent plutôt une érosion partielle vers des réseaux multinationales ou territoriaux. Cela éclaire non seulement le type d’officiers à l’horizon, mais aussi la nature de la communauté qu’ils serviraient.
Le modèle patrimonial
Le patrimonialisme est le modèle vers lequel les relations civilo-militaires tendent naturellement si les institutions ne le combattent pas activement. Face à une polarisation politique accrue et à une défiance envers les institutions, les détenteurs du pouvoir peuvent décider que la loyauté envers le parti prime sur celle envers la Constitution. Un dirigeant, inspiré par les exemples d’ingérence politique réussie comme ceux évoqués par Cohen, pourrait exercer un contrôle direct sur l’armée pour centraliser le pouvoir en état d’urgence prolongé. Les promotions cesseraient de dépendre du mérite professionnel pour refléter la pureté idéologique et l’allégeance personnelle. Les officiers supérieurs seraient contraints publiquement d’adopter une ligne politique. Les unités seraient utilisées pour appliquer les ordres partisans. Les garde-fous institutionnels protégeant la séparation armée-politique s’effondreraient.
Ce modèle est de loin le plus répandu hors Occident. L’autorité s’acquiert par rapprochements factionnels, népotisme et tests politiques, non par le mérite. L’État et l’armée se confondent presque. Les Gardiens de la Révolution iraniens, la fusion civilo-militaire chinoise et les siloviki russes sont des exemples actuels.
Cependant, l’éthique professionnelle américaine, bien que mise à rude épreuve, est profondément ancrée. L’héritage puissant de non-partisanerie et de méritocratie constitue un rempart notable contre une politisation totale. Le serment à la Constitution reste un facteur unificateur. Par ailleurs, la taille de l’armée américaine rend difficile une purge idéologique complète sans provoquer démissions massives ou rébellion.
Une armée patrimoniale est une profession compromise, devenue bras armé du régime plus qu’institution nationale. Parfois, ce système obtient du succès par l’innovation organisationnelle (les janissaires ottomans) ou par la masse et la brutalité (Armée rouge soviétique). Le plus souvent, il corrode les compétences, car les nominations reposent sur des faveurs plutôt que des standards internes d’excellence. Le résultat est une baisse progressive de l’efficacité au combat et un risque accru que l’armée se retourne contre sa propre population ou factions concurrentes.
Le modèle mercenaire
Ce modèle pourrait naître d’un retrait politique et financier des responsabilités impériales. Face au coût insoutenable d’une armée globale, l’État externaliserait ses besoins auprès de compagnies militaires privées, vantées pour leur efficacité et leur moindre coût politique. Le complexe militaro-industriel s’orienterait vers ces sociétés comme clients principaux. Les meilleurs officiers, désabusés par leur salaire et la bureaucratie, y trouveraient des opportunités plus lucratives. L’armée étatique deviendrait une force réduite et spécialisée, tandis que la projection de puissance serait assurée majoritairement par des acteurs privés.
De la condottiérisme aux Compagnies des Indes, ces soldats professionnels ne sont fidèles qu’à leur entreprise, régulant eux-mêmes leur privilège de recourir à la violence contre paiement. Ils servent des régimes sous contrat, à l’image d’Executive Outcomes ou du Africa Corps post-Wagner. Pour eux, le professionnalisme signifie investir en parts sociales, non servir la nation. Or, l’idée d’une armée privée nationale soulève d’énormes objections constitutionnelles et éthiques, notamment aux États-Unis. La Constitution confie à Kongrès le pouvoir de lever et d’entretenir une armée, compétence que nul ne souhaite céder à des entreprises privées. Sans une armée permanente efficace, un groupe militaire privé puissant pourrait prendre le dessus sur l’État et l’ordre public, comme l’histoire récente et les récits dystopiques le montrent. L’opinion publique resterait méfiante envers des « soldats sans frontières » et l’impunité dont certaines compagnies privées ont pu bénéficier dans des opérations antérieures.
Si ce modèle prévalait, le gouvernement perdrait le monopole de la force — un principe fondateur de l’État moderne. Sa politique étrangère serait menée non par des serviteurs publics mais par des firmes à but lucratif. Cela pourrait conduire à un manque total de transparence et à l’absence de toute forme de responsabilité. En cas de crise, le gouvernement deviendrait dépendant d’un acteur privé privilégiant son profit au détriment de la sécurité nationale.
Le modèle heinleinien
Ce modèle doit son nom à Robert A. Heinlein, diplômé de l’Académie navale américaine et auteur d’œuvres d’influence telles que Starship Troopers. Une calamité sociale majeure, comme une défaite catastrophique ou un effondrement sociétal, pourrait créer un besoin urgent d’unité nationale. L’idée que la renaissance passe par le service deviendrait dominante, portée par un mouvement populiste-nationaliste. L’armée, institution la plus respectée et visible, serait alors l’arbitre de la vertu civique. Une réforme constitutionnelle pourrait lier droits de vote, accès aux fonctions publiques et autres privilèges au service militaire. Le corps des officiers deviendrait une nouvelle aristocratie morale.
À la différence du fascisme du XXe siècle, ce modèle valorise le service plutôt que le parti, l’État ou la communauté ethnique. Sa philosophie illibérale repose sur la restriction des droits civiques aux seuls militaires. Les officiers veillent à la tradition et à la survie du corps politique. Le professionnalisme s’unit à la notion de virtus, s’inspirant du cursus honorum de la République romaine : toute personne peut être citoyenne, à condition de servir.
Le but du modèle heinleinien est donc radicalement différent de celui de l’État libéral, qui vise à garantir les droits individuels et à arbitrer les biens communs. Ici, l’État cultive et entretient une armée vertueuse.
Cependant, ce modèle contredit les principes de suffrage universel et de droits individuels garantis par la Constitution. Réduire une large partie de la population au statut de civils privés de droits déclencherait une vaste opposition politique et judiciaire, voire une rébellion selon le degré de privation imposé. L’idée d’une classe inférieure désignée est à ce jour étrangère au mode de vie américain. De plus, l’armée actuelle n’est pas conçue pour jouer ce rôle de filtre à la citoyenneté. La plupart des officiers supérieurs refuseraient une telle évolution, même si certains jeunes gradés pourraient y voir une opportunité.
Un tel système pourrait être cohésif, motivé, racialisé de manière diverse et fondé sur la confiance, mais au prix d’un militarisme prononcé, d’un autoritarisme à la singapourienne et d’une sous-exploitation d’une partie notable de la population. L’armée redeviendrait alors la principale institution, non seulement en matière de sécurité, mais aussi en politique et culture. Ce qui pourrait aboutir à un régime stable mais profondément illibéral où l’influence militaire serait incontestée.
Le modèle néo-prussien
Un dirigeant charismatique promettant ordre et grandeur nationale face à l’échec perçu exigerait la loyauté personnelle plutôt que celle envers les institutions. Désabusé par l’inefficacité politique et bureaucratique, le corps des officiers pourrait troquer son allégeance à un système défaillant pour une relation directe avec un leader fort. Le professionnalisme deviendrait un outil impitoyable de la puissance étatique. L’armée obéirait sans question aux ordres, considérant le débat politique comme un « souci civil » à éviter. Contrairement au modèle patrimonial corrompant le professionnalisme pour éviter toute opposition militaire, le modèle néo-prussien repose sur une forte interdépendance et confiance entre officiers et régime. Les dirigeants seraient systématiquement militaires.
Le corps des officiers serait une caste professionnelle, loyale envers le leader et l’État, non envers une constitution abstraite. Le serment serait prêté au souverain, avec un professionnalisme défini par des standards stricts d’excellence et fidélité. Ce modèle a une séduction particulière dans la culture militaire américaine : « l’efficacité prussienne » est depuis longtemps la référence, depuis Friedrich von Steuben, Emory Upton, jusqu’à la tactique d’auftrag et l’admiration de Clausewitz. Toutefois, les mécanismes de contrôle du gouvernement américain et le serment constitutionnel visent précisément à prévenir cette évolution. La nature décentralisée du commandement et l’existence de plusieurs centres de pouvoir rendent impossible la fidélité personnelle à un seul leader. Il y aurait aussi une résistance interne importante, qualifiant ce modèle d’inconstitutionnel.
Cette voie promet une armée puissante et historiquement efficace, mais servante du dirigeant plutôt que du peuple. Elle conduirait à un État stable mais autoritaire, avec une armée comme exécutrice de la volonté du leader. Le corps des officiers serait très cloisonné et autorégulé, mais aurait renoncé à son rôle de serviteur neutre de la république.
Le modèle chevaleresque
Avec la diversité grandissante de l’armée et une société divisée par une guerre culturelle, certains officiers pourraient estimer que l’État a perdu sa boussole morale. Ils chercheraient alors une finalité transcendante hors du professionnalisme neutre, dans une tradition religieuse, une école philosophique ou un ensemble de principes fondateurs qu’ils jugeraient délaissés par l’État. Leur loyauté se porterait vers cet ordre supérieur, la Constitution n’étant vue que comme un document légitimant cet ordre. En cas de conflit, leur engagement moral primerait sur l’obligation légale. L’effondrement de la société civile pourrait pousser ces officiers à agir selon leurs idéaux transcendantes.
À l’instar des chevaliers médiévaux, qui juraient fidélité à la fois à leur suzerain et à l’Église catholique, s’engageant envers un souverain temporel et un ordre moral supérieur, ces officiers porteraient un double serment. Quand ces allégeances s’opposent, c’est l’ordre transcendant qui prévaut.
Cependant, la pluralité et le multiculturalisme de l’armée américaine rendent improbable une adhésion commune à un seul « ordre transcendant » sauf à provoquer un sursaut fervent comparable à la Deuxième Réveil religieux. Un corps d’officiers prêtant serment à des dogmes religieux spécifiques entrerait en conflit direct avec la liberté religieuse et la séparation institutionnelle de l’Église et de l’État. Ce modèle mènerait vraisemblablement à des troubles profonds et à une crise de commandement, pouvant exiger une révision ou un abandon constitutionnel complet. Comme pour le mercenaire, il risque aussi d’entraîner la perte du monopole étatique de la violence, les nouveaux « chevaliers » exerçant un pouvoir autonome sur leurs « fiefs » personnels, menant à un système féodal ressemblant à un âge sombre moderne.
Une armée chevaleresque serait alors une force très motivée et morale lorsqu’unie, mais dispersée, décentralisée et difficile à contrôler sans un chef très fort, à l’image du contraste entre Richard Cœur de Lion et son frère Jean Sans Terre. Des schismes internes apparaîtraient autour de questions doctrinales, ainsi que des rébellions ouvertes si les officiers jugeaient l’État dévoyé.
Quel modèle choisir ?
Ces scénarios ne sont pas de simples abstractions. On observe déjà des signes de promotion patrimoniale, de militaires transnationaux et des débats d’anciens généraux sur un ordre transcendant dans la presse. On constate un glissement du contrôle objectif par des frontières institutionnelles claires vers un contrôle subjectif via la conformité idéologique et culturelle. Selon les points de vue, les labels changent, mais le mécanisme est vérifiable.
Rappelons que ces modèles ne sont pas des prophéties mais des exercices de pensée visant à préparer intellectuellement la profession aux ordres civiques susceptibles de succéder au statu quo.
Il est en effet difficile d’imaginer une Amérique, cette grande expérience historique du libéralisme, abandonnant explicitement ses bases constitutionnelles sans devenir un pays totalement différent. Perdre le libéralisme pourrait signifier, en dernière instance, perdre l’Amérique telle que nous la connaissons. Ce pourrait être la limite ultime de ces modèles.
Sed contra
Il ne s’agit pas ici d’affirmer que le libéralisme s’effondrera, mais que les officiers doivent s’y préparer intellectuellement et spirituellement. Certains plaideront pour un retour au « vrai » libéralisme américain, à la Jeffersonienne démocratie méfiante envers les armées permanentes et favorable aux milices d’État. Ce modèle promet une fidélité aux intentions des Pères fondateurs et une protection accrue contre la militarisation politique fédérale.
Toutefois, trois obstacles majeurs se dressent. D’abord, revenir en arrière exigerait de démanteler l’ordre constitutionnel post-guerre civile et peut-être d’abroger le XIVe Amendement, un bouleversement plus susceptible de mener à un « César » plutôt qu’un « Cincinnatus ». Ensuite, le modèle de milice de Jefferson et Jackson ne constitue pas une armée professionnelle et dépasse donc ce débat. Enfin, défendre une nation aujourd’hui sans armée professionnelle permanente est illusoire, ne serait-ce que pour maintenir la dissuasion nucléaire. Aucune souveraineté viable n’existe sans elle.
D’autres objecteront que renoncer au libéralisme signifie abandonner l’État de droit et l’éthique professionnelle militaire. Mais comme l’observe Adrian Vermeule, l’État de droit n’est pas une invention libérale. Les traditions juridiques romaines, médiévales et modernes précoces fonctionnaient indépendamment de l’individualisme libéral, tout en maintenant ordre, justice et légalité. Vermeule rappelle : « La vraie question n’est pas si l’État de droit est possible en l’absence du libéralisme, car il l’est. La vraie question est s’il l’est dans la [présence] continue du libéralisme. »
Cela invite à tempérer les craintes d’un déclin menant nécessairement à l’anarchie. Comme Burk le souligne, le professionnalisme militaire est peu susceptible de se dissoudre en quelque chose d’irrecognissable. Une profession des armes post-libérale serait toujours régie par un code de conduite, la discipline et la justice, tout comme les légions romaines, les ordres de chevalerie et les armées bourgeoises de Louis XIV l’ont été, ou encore l’Armée populaire de libération aujourd’hui — toutes sans être « libérales » au sens moderne.
La fragilité réelle ne réside pas dans le serment des officiers, mais dans l’ordre civique qui le soutient. Les officiers prêtent serment à une constitution qui ne peut s’interpréter elle-même. Si les juges fédéraux ne s’accordent pas sur le sens de la Constitution, pourquoi imaginer que les soldats le pourraient ? Si les autorités civiles semblent renier leurs obligations envers la loi ou les citoyens, l’armée se trouve dans un dilemme : obéir et risquer de devenir l’instrument des tyrans, ou résister et briser l’ordre politique auquel elle a juré fidélité.
Cette tension n’est pas hypothétique. Elle est le dilemme vécu par chaque officier, d’Alcibiade à Zumwalt.
La tentation est de s’enfermer dans une stricte séparation : civils d’un côté, politique de l’autre, armée à part. Mais la véritable tâche est plus exigeante et humaine : les professions durent non par isolement mais en cultivant des frontières solides, capables de résister à l’invasion, tout en restant suffisamment poreuses pour s’enrichir mutuellement.
Après le libéralisme
Comme le fils prodigue, bien que l’Occident ait renié les vérités éternelles au nom d’un recul isolé, cynique et ironique, il s’aperçoit que le résultat n’est ni nourrissant ni convaincant. Nous scrutons un avenir où cohabitent « licence extrême » et « oppression extrême ». Certains cherchent la vérité, ancienne ou nouvelle. D’autres veulent tirer profit des bouleversements annonciateurs d’un déclin du libéralisme, à l’image des troubles du XVIIe siècle qui ont précédé sa renaissance au XVIIIe siècle. En fonction des espoirs de la société, la politique se façonnera en conséquence.
L’armée suivra, ou le devra. Si l’effondrement civique est profond, elle pourrait abandonner la profession hungtonienne, prendre le pouvoir et tenter d’imposer son propre ordre politique.
Burk et Brooks nous rappellent que notre modèle civilo-militaire a toujours été fragile, contesté et culturellement dépendant. Un État cohérent et intentionnel peut cultiver une subordination néo-prussienne ou un heinleinisme civique et vertueux. Une société fragmentée peut dériver vers le factionnalisme ou la décentralisation chevaleresque.
L’officier américain du futur ne sera pas l’idéal hungtonien du XXe siècle. Il sera forgé par ce qui vient après, qu’il soit libéral, autoritaire, aristopopuliste, communautariste ou non encore nommé. La question n’est pas tant sa survie — elle est assurée — que notre volonté d’y réfléchir sérieusement avant que l’Histoire ne nous y contraigne.
Peter Mitchell est officier dans l’armée américaine et auteur.
Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne reflètent pas les positions de l’armée américaine, du Département de la Défense ou du gouvernement des États-Unis.