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À l’heure où les menaces asymétriques telles que les essaims de drones et les salves de roquettes guidées transforment les conflits modernes, les mégapoles indiennes de Mumbai et Delhi se positionnent comme des cibles privilégiées. Face à une escalade récente des tensions aux frontières montrant la vulnérabilité des centres urbains à des attaques massives et peu coûteuses, la question se pose : combien de batteries de défense aérienne sont nécessaires pour offrir une protection efficace ? Cette analyse, fondée sur les capacités de défense, la géographie urbaine et les évaluations des menaces, estime les besoins de ces deux villes clés, en mettant l’accent sur les systèmes indigènes comme Akash et QRSAM.

Les conflits actuels à travers le monde — de l’Ukraine au Moyen-Orient — démontrent qu’une seule attaque composée de 50 à 100 drones ou roquettes non guidées peut submerger des défenses non préparées et provoquer des perturbations majeures. Pour l’Inde, la protection des centres économiques, tels que les ports et quartiers financiers de Mumbai ou les enceintes gouvernementales et diplomatiques de Delhi, exige une architecture de défense aérienne à couches multiples et à haute densité. Si les systèmes longue portée comme le S-400 assurent la surveillance périphérique, les batteries à courte portée restent indispensables pour l’interception finale de menaces agile et volant à basse altitude.

Pour évaluer les besoins en défense, il faut d’abord examiner le terrain. Le Territoire de la Capitale Nationale de Delhi s’étend sur environ 1 484 km², incluant des centres urbains denses, des aéroports et des sites stratégiques tels que le Rashtrapati Bhavan et l’aéroport international Indira Gandhi. Mumbai, quant à elle, couvre environ 600 km² concentrés sur l’île principale abritant des infrastructures critiques : l’aéroport international Chhatrapati Shivaji Maharaj, les docks navals, et le centre financier du Bandra-Kurla Complex. (La région métropolitaine de Mumbai s’étend jusqu’à 6 328 km², mais la protection prioritaire cible cette zone urbaine compacte et à forte valeur.) Ces déluges urbains regroupent chacun plus de 20 millions d’habitants, nécessitant une couverture croisée pour contrer des attaques venant de multiples vecteurs — par la mer pour Mumbai, par voie terrestre ou aérienne pour Delhi. La défense efficace ne dépend pas uniquement de la superficie protégée, mais aussi de la capacité à intercepter des attaques saturantes, où l’ennemi pourrait lancer 50 à 200 projectiles en quelques minutes, comme observé lors des récents affrontements drone au Pakistan.

L’arsenal indigène indien propose des solutions modulables. Le missile sol-air Akash, avec une portée de 45 km et une vitesse de Mach 3,5, est performant contre drones, missiles de croisière et roquettes. Chaque batterie Akash — composée d’un radar Rajendra et de quatre lanceurs totalisant 12 missiles — peut suivre 64 cibles et engager simultanément 12 menaces. Le missile à réaction rapide QRSAM, avec une portée de 30 à 40 km et une couverture radar à 360 degrés, est optimisé pour un déploiement rapide contre les menaces volant bas, y compris les UAV. À titre de comparaison, le système israélien Iron Dome, éprouvé contre des salves similaires de roquettes, déploie des batteries couvrant environ 150 km² chacune, chaque unité comprenant trois à quatre lanceurs et 60 à 80 intercepteurs capables de gérer 20 à 30 menaces simultanément. Bien que les systèmes indiens soient plus économiques (le coût unitaire d’un missile Akash avoisinant les 5 crores contre 50 000 dollars pour l’Iron Dome), ils égalent leurs homologues en limites d’engagement tout en bénéficiant d’une meilleure intégration locale.

Le calcul des besoins en batteries repose sur trois critères principaux : la couverture géographique, la capacité à faire face à la saturation et la redondance.

  1. Couverture géographique : En supposant un rayon de protection effectif de 8 à 10 km par batterie (tenant compte du relief, de l’urbanisation et des menaces à 360 degrés), chaque unité protège environ 200 à 300 km². Cette estimation est prudente ; la portée de 45 km d’Akash offrirait une protection plus large, mais en milieu urbain, des maillages denses sont nécessaires pour limiter les angles morts.
    • Delhi (1 484 km²) : environ 5 à 7 batteries pour une couverture de base.
    • Mumbai (600 km²) : environ 2 à 3 batteries.
  2. Capacité face à la saturation : Pour contrer une salve plausible d’environ 50 à 100 drones ou roquettes, plusieurs engagements simultanés doivent être pris en charge. Chaque batterie peut gérer 12 menaces, il faudrait donc au moins 8 à 10 unités fonctionnant en parallèle, en tenant compte du rechargement (chaque batterie disposant de missiles limités et nécessitant 10 à 15 minutes pour être réapprovisionnée).
  3. Redondance et multilayering : Pour atteindre un taux d’interception de 90 % (en partant d’une réussite de 70 à 80 % par tir), il convient de prévoir un chevauchement de 50 % pour une couche de défense multiple (par exemple, anneau intérieur QRSAM et anneau extérieur Akash). Il faut ajouter 20 % supplémentaires pour la maintenance et la rotation des batteries.

Au cumul, le modèle de base donne :

Ville Batteries pour couverture de base Majorations saturation Total avec redondance Mix recommandé
Delhi 6 (Akash / QRSAM) +4 10 6 Akash + 4 QRSAM
Mumbai 3 (Akash / QRSAM) +2 5 3 Akash + 2 QRSAM

Ces chiffres concordent avec des précédents historiques : en 1995, l’Inde avait déployé six batteries S-300 pour Delhi et d’autres villes contre les menaces balistiques. Aujourd’hui, avec des risques centrés sur les drones, il faut davantage d’unités à courte portée. Israël, quant à lui, protège environ 1 000 km² urbains avec 10 batteries Iron Dome, ce qui donne un ordre de grandeur cohérent avec les estimations indiennes.

Un déploiement de 15 batteries pour les deux mégapoles, avec un investissement estimé entre 15 000 et 20 000 crores, s’intégrerait aux dispositifs existants : le parapluie de défense antimissile balistique (BMD) phase 1 de Delhi et les couches navales Barak-8 autour de Mumbai. Le projet Kusha du DRDO, visant à développer des intercepteurs indigènes de 150 à 400 km d’ici 2030, pourrait à terme réduire le nombre de batteries nécessaires, mais la lutte immédiate contre les essaims de drones requiert encore des technologies de pointe telles que les armes à énergie dirigée laser.

Les défis restent nombreux, notamment l’intégration urbaine (radars installés sur les toits dans des environnements de gratte-ciel), la chaîne d’approvisionnement des intercepteurs et la formation des opérateurs. Toutefois, les bénéfices sont importants : neutraliser une salve de 100 drones permettrait d’éviter des pertes économiques se chiffrant en milliards — les ports de Mumbai assurent 50 % du commerce extérieur indien, et Delhi représente environ 10 % du PIB national.

Protéger Mumbai et Delhi nécessite donc entre 5 et 10 batteries par ville, privilégiant les systèmes Akash et QRSAM, adaptés à une défense agile et économique. Face à une menace qui évolue — comme le démontrent les échanges de drones en mai 2025 entre l’Inde et le Pakistan — cet effort ne se résume pas à un simple achat mais incarne une stratégie de résilience Atmanirbhar (« auto-suffisance »). Grâce aux innovations du DRDO et à l’essor du secteur privé, notamment Bharat Dynamics, l’Inde peut bâtir un bouclier urbain quasi impénétrable, garantissant la pérennité de ses mégapoles dans un contexte de turbulence croissante. Le défi à relever est clair : engager rapidement les acquisitions et exercices pour concrétiser ces estimations.