Pour clore ma couverture de l’AUSA, j’ai réservé l’élément que tout le monde attend avec impatience. La famille de systèmes Eagle Eye d’Anduril, un ensemble d’augmentations pour le combattant, est certainement l’un des produits de défense les plus médiatisés depuis plusieurs années. La presse grand public en raffole, mais elle ignore tout du combat au sol et de la conception ou fabrication de casques. De plus, Anduril ne communique guère sur les spécifications techniques. L’entreprise s’appuie surtout sur quelques vidéos créées par intelligence artificielle, une impressionnante liste de partenaires industriels et des démonstrations statiques, laissant chacun rêver à ce que pourrait être un casque parfait.
Lorsque l’armée américaine a transféré plus tôt cette année le programme Integrated Visual Augmentation System (IVAS) de Microsoft à Anduril, j’ai sauté de joie. Palmer Luckey, fondateur d’Anduril, maîtrise parfaitement les technologies de réalité virtuelle et augmentée. S’il y a bien quelqu’un capable de faire fonctionner ce dispositif, c’est lui.
À l’origine, l’armée voulait développer une version de nouvelle génération de l’IVAS, avant de lancer une nouvelle opportunité industrielle, nommée Soldier Borne Mission Command (SBMC), pour créer un système embarqué à même de fournir des capacités de commandement et de contrôle aux soldats sur le terrain.
Deux entreprises ont finalement été sélectionnées pour le programme SBMC : Anduril, qui a rapidement constitué un consortium de partenaires industriels, et Rivet, intégré au consortium FUSION CLAW dirigé par Wilcox.
Parallèlement, Palmer Luckey a développé sa vision du soldat de demain en créant le système Eagle Eye, constitué de trois composants physiques :
- Heads Up Display (les lunettes)
- Casque (l’élément phare et le plus commenté)
- Computer Armor (une combinaison de batterie et de calcul embarqué dans une plaque de protection, dont nous reparlerons)
Le tout est animé par Lattice, le moteur d’intelligence artificielle d’Anduril, qui constitue selon moi leur atout majeur.
Si le concept est séduisant, il comporte néanmoins des risques. Tout comme beaucoup d’innovations majeures, il vient de la vision d’un seul homme, mais aucun besoin précis n’a été formulé pour ce système complet. Eagle Eye promet beaucoup en intégrant puissance, refroidissement, capacité de calcul et biométrie dans une coiffe balistique. Peut-être que le Commandement des opérations spéciales (USSOCOM) ou l’Armée américaine formuleront prochainement un cahier des charges correspondant, mais pour l’instant, ce n’est pas le cas. Par ailleurs, Anduril n’est pas encore un nom reconnu dans le domaine des systèmes embarqués sur casque, ce qui signifie que l’utilisateur final prend un certain risque en acceptant ce produit.
Au-delà du casque et de l’affichage tête haute, Anduril a franchi un pas supplémentaire en intégrant batterie et calcul en périphérie dans une plaque de protection rigide. Cela a déjà été tenté auparavant, souvent sans succès, en partie pour des raisons matérielles mais aussi opérationnelles. Ceux qui ont porté de l’armure savent que cela soulève une longue liste de difficultés. Si ce composant n’est ni plus solide, ni plus léger, ni moins coûteux, ni plus performant que les équipements actuels, il aura peu de chances d’être adopté.
Eagle Eye fonctionne-t-il ? Selon Palmer Luckey, oui. Pourtant, la société n’a communiqué aucun chiffre sur le poids, la densité balistique, les performances de protection ou l’absorption des chocs, qui sont pourtant des critères essentiels pour les utilisateurs de casques et d’armures. Le système séduit par son aspect innovant, mais si la protection n’est pas au rendez-vous, l’acheteur institutionnel ne le financera pas et les combattants ne le porteront pas.
Personnellement, j’aimerais en savoir davantage sur Eagle Eye, au-delà des quelques maquettes réalisées à la main. Plus important encore, je suis curieux de découvrir ce que la société a développé dans le cadre du programme SBMC. La capacité collaborative de planification de mission en 3D semble particulièrement prometteuse. De même, l’intégration de capteurs de guerre électronique et d’un « désignateur laser numérique non émissif » représente un avantage considérable.
J’ai eu l’occasion de tester une version préliminaire de l’IVAS il y a plusieurs années : elle nécessitait encore beaucoup de travail. Avec Lattice, l’intelligence artificielle qui constitue la colonne vertébrale du futur système américain de commandement et contrôle, Anduril dispose d’un avantage certain. Il faut rappeler que l’objectif du SBMC est d’accroître la conscience situationnelle du soldat sur le champ de bataille en fournissant des données pertinentes, partagées via l’Android Tactical Awareness Kit, intégrées dans la vision augmentée, et alimentées aussi par d’autres capteurs, afin d’offrir une image tactique claire et unifiée.
Anduril travaille en partenariat avec des spécialistes de l’équipement porté sur la tête. Par exemple, l’association avec Oakley pour la protection oculaire est une excellente initiative : la marque est très appréciée des troupes. De la même manière, la collaboration avec Gentex, qui fournit des casques à SOCOM depuis des décennies, est un gage de sérieux. Il ne suffira pas d’utiliser une simple suspension et jugulaire Ops-Core pour convaincre. Les soldats veulent bénéficier du meilleur équipement disponible.
Concevoir un casque innovant, qui offre réellement des améliorations par rapport aux solutions actuelles, attirera forcément les clients. Il en va de même pour le concept de “computer armor”.
J’attends cela avec impatience.