Article de 1254 mots ⏱️ 6 min de lecture

Dans un contexte marqué par l’aggravation des menaces aériennes provenant des bases chinoises situées en altitude le long de la Ligne de Contrôle Réel (LAC), l’Organisation indienne de recherche et de développement pour la défense (DRDO) mène le développement de radars montagneux spécialisés. Ces systèmes sont conçus pour détecter et suivre les chasseurs furtifs opérant depuis le plateau tibétain. Cette initiative, fruit d’une innovation locale, vise à contrer les avantages de faible détectabilité des avions de cinquième génération tels que le J-20 chinois, renforçant ainsi les capacités d’alerte précoce de l’Inde dans l’un des terrains les plus difficiles au monde. Face aux tensions persistantes à la frontière, ces radars constituent une couche essentielle dans l’architecture de défense multidomaine de l’armée indienne, en cohérence avec la politique Atmanirbhar Bharat, promouvant l’autonomie en matière de systèmes de surveillance.

Ce projet s’appuie sur l’expertise éprouvée de la DRDO dans les radars adaptés au terrain, comme la version montagneuse allégée du Radar de Localisation d’Armes (WLR), déjà configurée pour un déploiement en haute altitude. Les nouvelles installations devraient intégrer les progrès réalisés par l’Établissement de développement électronique et radar (LRDE) de Bengaluru, en combinant des technologies anti-furtivité telles que l’opération en bande VHF (Very High Frequency) et le traitement photonique des signaux. Ces innovations permettent de contourner les techniques de réduction de la section efficace radar (RCS) employées par les avions furtifs. Les prototypes sont programmés pour des essais dès 2027, avec une intégration prévue au sein du Système Intégré de Commandement et de Contrôle Aérien (IACCS) de l’Indian Air Force (IAF). Ils fourniront des données en temps réel à des systèmes comme le S-400 Triumf et les missiles indigènes Akash-NG.

Un défi technique majeur adapté au milieu himalayen

Ces radars montagneux exploitent les spécificités physiques de la furtivité, tout en s’adaptant aux conditions exigeantes de l’Himalaya. Les avions furtifs, tels que le J-20, réduisent leur détection par les radars traditionnels en bandes X ou S grâce à un façonnage angulaire, à des matériaux absorbant les ondes radar (RAM) et à une technique de furtivité par plasma, qui dissipent ou absorbent les ondes radio à haute fréquence. Cela peut réduire leur RCS à seulement 0,01 m², soit une taille apparente équivalente à une balle de golf sur les écrans radar. Les radars conventionnels, utilisant des longueurs d’onde courtes (fréquences élevées), peinent à détecter ces cibles, avec des portées souvent limitées à quelques dizaines de kilomètres.

La réponse de la DRDO se concentre donc sur les ondes à plus grande longueur d’onde, en bandes VHF ou UHF (entre 30 et 300 MHz), où les dispositifs furtifs sont moins efficaces. Ces fréquences plus basses génèrent des ondes dont la taille est comparable aux dimensions des avions, ce qui induit une diffraction autour des bords et une diffusion résonante sur la structure, « éclairant » ainsi l’appareil indépendamment de son façonnage. Par exemple, le radar Anti-Furtif en bande VHF, produit en série limitée par Bharat Electronics Limited (BEL), peut suivre des cibles à faible RCS à plus de 185 km (100 milles nautiques). Cela permet aux chasseurs Su-30MKI équipés du radar AESA Virupaksha à base de GaN d’engager des cibles hors de portée visuelle avec des missiles Astra MkIII.

Innovation photonic pour un saut qualitatif

Pour optimiser la performance en milieu montagneux, ces radars intègrent une technologie photonique développée par la DRDO, dévoilée cette année. Contrairement aux radars traditionnels qui traitent les signaux électroniquement, les radars photoniques utilisent des lasers et des fibres optiques pour générer et analyser des signaux ultra-large bande. Cette technologie offre :

  • Une imagerie haute résolution : grâce au traitement photonique, les faisceaux sont plus fins et permettent une cartographie 3D précise, distinguant les avions furtifs des nuisances comme les oiseaux ou les échos du relief, même à plus de 4 500 mètres d’altitude où l’atténuation atmosphérique est importante.
  • Une portée étendue et une résistance au brouillage : les composants optiques minimisent les interférences électromagnétiques, assurant des détections jusqu’à 200-300 km pour des cibles RCS autour de 0,01 m², tout en maintenant une faible probabilité d’interception pour échapper aux contre-mesures électroniques ennemies.
  • Un fonctionnement multi-mode : les radars supporteront des modes passifs, exploitant les signaux ambiants (émetteurs civils ou radar ennemis) pour un suivi discret, ainsi que des modes actifs pour fournir des données précises de vitesse et de trajectoire. Ces informations alimenteront des algorithmes prédictifs basés sur l’intelligence artificielle, intégrant notamment les menaces hypersoniques.

Flexibilité et mobilité adaptées au terrain difficile

Ces radars modulaires et légers, démontables en unités portatives par l’homme ou transportables par animaux, pèsent moins de 500 kg par système. Ils disposent d’antennes segmentées permettant un montage rapide en moins de 30 minutes. Alimentés par des systèmes solaires hybrides, ils peuvent fonctionner longtemps en autonomie. L’utilisation d’ondes continues à fréquence escalonnée (SFCW) assure la pénétration du « bruit » terrain, garantissant une fiabilité même dans des vallées frappées par le brouillard ou sur des sommets enneigés.

Priorité de déploiement sur les secteurs sensibles du LAC

Le déploiement initial priorisera les secteurs est et ouest du LAC, là où l’immense plateau tibétain, d’une superficie dépassant un million de km² et situé entre 4 000 et 5 000 mètres d’altitude, constitue une rampe de lancement naturelle pour les incursions chinoises. Les points stratégiques retenus incluent :

  • Est Ladakh et Arunachal Pradesh : Les bases avancées de Daulat Beg Oldi (DBO) et Tawang accueilleront entre 10 et 15 nœuds radar, formant un « rideau » connecté pour surveiller les trafics aériens en provenance des aérodromes de Hotan et Ngari Gunsa en Chine. Les positions élevées sur des chaînes comme le Karakoram offriront une ligne de vue étendue couvrant le « renflement » de l’Aksai Chin.
  • Sikkim et Uttarakhand : Les déploiements à moyenne altitude dans les vallées Chumbi et Spiti contreront les vols à basse altitude depuis l’aéroport de Lhasa Gonggar, s’intégrant avec les missiles sol-air longue portée du projet Kusha pour une couverture continue.
  • Unités mobiles de haute altitude : Des équipes héliportées ou transportées par animaux permettront un repositionnement rapide. Plus de 50 systèmes sont prévus d’ici 2030, afin de créer des zones de couverture superposées, résistant aux attaques massives chinoises.

Ce déploiement progressif, avec une vingtaine d’unités opérationnelles prévues d’ici 2028, complétera des équipements existants comme le Swathi WLR et les radars légers 3D à basse altitude (LLLR). Ils apporteront également des flux de données aux plates-formes de détection et de contrôle aéroportées (AEW&C) telles que le Netra Mk1A. Lors d’exercices comme Gandiv Vijay, ces radars ont montré un taux de détection de 90 % contre des profils furtifs simulés, confirmant leur rôle crucial dans la dissuasion des tactiques dites de « salami slicing ».