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Peu avant minuit dans la nuit du 9 au 10 septembre, les opérateurs radar de l’aviation polonaise et de l’OTAN ont détecté plusieurs avions traversant l’espace aérien polonais depuis l’Ukraine et la Biélorussie. Le commandement de l’aviation polonaise a immédiatement déclenché une alerte de réaction rapide, mobilisant des chasseurs F-16 polonais et F-35 néerlandais pour identifier la menace et, si nécessaire, l’intercepter. L’OTAN a également déployé un avion de commandement et de contrôle aérien italien et a alerté les unités sol-air Patriot allemandes. Pendant les sept heures suivantes, les forces de l’OTAN ont suivi et engagé une dizaine de drones russes, en abattant au moins quatre, marquant le premier engagement direct entre l’OTAN et la Russie depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par le Kremlin. Quelques jours plus tard, un autre drone russe a pénétré à vingt kilomètres dans l’espace aérien roumain avant d’être accompagné par des F-16 roumains en reculant vers l’Ukraine. Dans la nuit du 19 septembre, des avions russes ont violé l’espace aérien estonien pendant 12 minutes dans une incursion qualifiée par Tallinn d’« exceptionnellement audacieuse ». Enfin, le 23 septembre, plusieurs drones ont survolé l’aéroport de Copenhague, provoquant sa fermeture pendant plusieurs heures dans le cadre d’une opération attribuée par les autorités danoises à la Russie.

Les intentions russes et le principe de « la rasoir de Hanlon »

La question centrale est de comprendre pourquoi la Russie envoie soudainement des drones et avions dans l’espace aérien de l’OTAN. Moscou est restée évasive, assurant ne pas viser d’attaque sur le territoire polonais. La Biélorussie, alliée de la Russie, a affirmé que ces drones avaient été détournés de leur trajectoire par des brouillages électroniques et que l’incursion était non intentionnelle. Minsk a même revendiqué avoir prévenu la Pologne et abattu certains drones.

Certaines figures occidentales, y compris l’ancien président américain Donald Trump, semblent ouvertes à cette interprétation. Lorsqu’on l’a interrogé sur l’incursion en Pologne, Trump a déclaré qu’elle « pourrait être une erreur ». La réponse polonaise a été nette et immédiate : le ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski a répondu sur les réseaux sociaux en affirmant « Non, ce n’était pas une erreur. » En temps de guerre, la confusion et les erreurs sont courantes, comme l’illustre la notion de « brouillard de guerre » de Clausewitz. Le principe de « la rasoir de Hanlon », qui conseille de ne jamais attribuer à la malveillance ce qui peut s’expliquer par l’incompétence, est donc pertinent. L’armée russe, marquée par la corruption, un encadrement parfois abusif, un capital humain limité et un matériel défaillant, commet de nombreuses erreurs.

Cependant, le ministre polonais a probablement raison : cette incursion n’était pas une erreur mais une sonde délibérée visant à tester la résolution politique et les capacités militaires de l’OTAN. Jusqu’alors, des drones russes isolés avaient déjà pénétré et parfois chuté dans des pays membres de l’OTAN, souvent suite à des brouillages ukrainiens ou des tirs. Mais la présence simultanée de 19 drones en Pologne sur sept heures consécutives est difficilement accidentelle. D’autant plus que tous les drones récupérés étaient du même modèle, le Gerbera, une version russe non armée du drone iranien Shahed, généralement utilisée comme leurre. Les missions russes de drones combinent en général reconnaissance, attaque et leurres, rendant improbable une flotte homogène de 19 appareils. Par ailleurs, les incursions successives en Roumanie puis en Estonie — celle-ci étant manifestement intentionnelle — dessinent un schéma confirmant la nature délibérée de la sonde polonaise.

L’usage du Gerbera présente plusieurs avantages pour Moscou. D’abord, il est non armé, excluant le risque d’explosion provoquant des victimes au sol, une escalade que la Russie ne souhaite probablement pas à ce stade. Ensuite, il est peu coûteux, autour de 10 000 dollars l’unité. En comparaison, les F-35 néerlandais qui ont abattu au moins quatre drones sont équipés de missiles AIM-9X Sidewinder et AIM-120C-7 AMRAAM dont le prix varie entre 500 000 et 1 million de dollars pièce. Ainsi, l’OTAN dépense entre 50 et 100 fois plus pour neutraliser chaque drone russe.

Les premières analyses concluent que la manœuvre russe a atteint ses objectifs. La réaction peu ferme de Trump a creusé des tensions politiques au sein de l’alliance, suscitant inquiétude et désarroi parmi les dirigeants européens. Un responsable allemand de haut rang a déclaré : « Avec cette administration américaine, nous ne pouvons compter sur rien. Mais nous devons faire comme si c’était le cas. » Un diplomate d’Europe de l’Est a ajouté : « Le silence de Washington a été presque assourdissant. » Pour moins de 200 000 dollars, la Russie a forcé l’OTAN à dépenser des millions en munitions et carburant, tout en obtenant un aperçu précieux des capacités militaires alliées, un renseignement crucial si le conflit venait à s’intensifier en un affrontement direct entre Moscou et l’Occident.

Comment l’OTAN doit-elle réagir ?

Face aux incursions russes, l’OTAN a lancé l’Opération Eastern Sentry, que le commandant suprême allié en Europe, le général Alexus Grynkewich, décrit comme « une mesure de dissuasion et de défense plus ciblée et flexible, où et quand cela sera nécessaire pour protéger nos populations et prévenir de nouveaux actes imprudents et dangereux. » Jusqu’à présent, le Danemark, la France et l’Allemagne ont annoncé le déploiement de chasseurs en Pologne, et l’OTAN prévoit également d’installer des systèmes de détection et d’interception des drones.

Cette réponse reste toutefois insuffisante. La volonté affichée de « dissuasion ciblée et flexible » est peu concrète, et les moyens consacrés à Eastern Sentry sont limités. En continuant à se défendre uniquement depuis le territoire de ses membres, l’OTAN s’expose à la possibilité de pertes humaines sur son sol, posant un dilemme politique majeur. La Pologne a d’ailleurs activé l’Article 4 du traité de l’OTAN, qui engage une consultation entre alliés sur la réponse à apporter. Une incursion russe causant des victimes dans un pays de première ligne – comme les Républiques baltes, la Pologne ou la Roumanie – pourrait déclencher une invocation de l’Article 5.

Il faut rappeler que l’Article 5 n’oblige pas automatiquement à une riposte militaire collective, mais seulement à envisager l’attaque dirigée contre un membre comme une attaque contre tous. Chaque pays conserve sa liberté de réponse, ce qui crée une incertitude. Sans engagement clair des États-Unis, toute réaction militaire de l’OTAN manquerait de puissance. L’administration Trump, en particulier, a affiché de nombreuses fois son désintérêt pour l’OTAN et la sécurité européenne. Ainsi, une non-intervention américaine face à une attaque sur un allié fragiliserait durablement la cohésion transatlantique, au bénéfice stratégique de Moscou. À l’inverse, un engagement américain fort augmenterait le coût militaire pour la Russie, mais aussi les risques d’escalade vers une guerre ouverte entre l’OTAN et la Russie.

Plutôt que de se limiter à la défense derrière leurs frontières, les alliés devraient renforcer la défense aérienne à l’intérieur même de l’Ukraine. Deux options s’offrent : fournir à Kiev plus de moyens pour contrer les drones et missiles russes, ou déployer des forces de l’OTAN sur place pour protéger l’espace ukrainien. Une défense efficace contre les attaques aériennes russes repose sur une architecture en couches combinant guerre électronique, systèmes cinétiques courts portés (mitrailleuses antiaériennes, systèmes portables de défense aérienne), drones intercepteurs et systèmes de défense aérienne longue portée (comme Patriot et NASAMS). Cette approche permettrait aux équipements électroniques de perturber les drones, tandis que les systèmes cinétiques élimineraient les survivants, réservant les missiles aux drones rapides et missiles difficilement interceptables autrement.

Chaque nuit, cette bataille complexe se joue au-dessus de l’Ukraine, avec des adaptations rapides de part et d’autre. L’Ukraine a désormais la capacité de produire localement plusieurs types de systèmes de guerre électronique, de défense courte portée et de drones intercepteurs. Mais elle a encore besoin d’aide face à la diversité et à la taille croissante des raids russes, qui combinent fréquemment centaines de drones, de leurres, drones de reconnaissance, drones d’attaque ainsi que dizaines de missiles de croisière et balistiques, destinés à saturer les défenses ukrainiennes.

Pour l’OTAN, aider l’Ukraine à protéger son espace aérien présente davantage d’opportunités que de risques. En interceptant les drones et missiles à l’intérieur de l’Ukraine, le risque qu’ils atteignent le territoire des alliés est réduit, qu’il s’agisse d’incursions accidentelles ou volontaires. De plus, cela permet à l’OTAN de tirer profit de l’expérience ukrainienne, qui dispose d’un système de défense aérienne plus performant que la plupart de ses membres. Enfin, les systèmes nécessaires sont disponibles et n’exigent pas une forte présence au sol, même si des équipages alliés étaient déployés. Dans le cas où les Ukrainiens manœuvreraient ces systèmes, un soutien de conseillers alliés serait indispensable pour former les opérateurs et recueillir des informations utiles.

Les batteries Patriot illustrent bien ce potentiel. L’Ukraine possède actuellement six batteries opérationnelles, mais assurer une protection modérée de ses principales villes nécessiterait entre 18 et 27 batteries, selon des évaluations basées sur leur couverture géographique. Les États-Unis seuls disposent d’environ 60 batteries Patriot, avec plusieurs dizaines chez d’autres alliés, ce qui permettrait de fournir facilement entre 12 et 21 batteries supplémentaires à l’Ukraine sans compromettre d’autres missions stratégiques. Par ailleurs, l’Ukraine dispose aussi d’autres systèmes longue portée, comme le NASAMS et le S-300. Cette disponibilité est également valable pour d’autres équipements nécessaires à une défense en couches.

Il existe bien sûr des limites. Les batteries Patriot ne manquent pas, mais les missiles interceptors le sont. Une montée en production rapide de ces munitions est donc nécessaire. Par ailleurs, la défense ne se limite pas aux missiles sol-air, mais nécessite un ensemble complet de technologies incluant la guerre électronique, les systèmes cinétiques et les drones intercepteurs. L’Ukraine a déjà développé des capacités remarquables dans ces domaines et sa filière pourrait produire davantage avec un soutien occidental accru.

Enfin, la Russie menace de cibler toute force de l’OTAN opérant dans ou au-dessus de l’Ukraine. Ce type de menace demeure en grande partie dissuasif. En effet, depuis plus de deux ans, aucun système Patriot déployé en Ukraine n’a été définitivement mis hors service par des attaques russes. Le véritable danger serait que l’OTAN, dissuadée, laisse les drones et missiles russes atteindre des populations civiles sur son propre territoire. Ce serait alors non pas la défense aérienne alliée opérant en Ukraine mais l’inaction de l’Alliance face au danger qui pourrait déclencher une escalade militaire ou une rupture au sein du pacte atlantique.

Robert (Bob) Hamilton, Ph.D., est président du Delphi Global Research Center. Ancien colonel de l’armée américaine, il a servi 30 ans et enseigné pendant six ans au U.S. Army War College. Il est titulaire d’un doctorat en relations internationales de l’Université de Virginie.