Alors que l’Inde poursuit avec détermination sa politique d’autonomie dans la fabrication de défense sous l’initiative « Atmanirbhar Bharat », la poursuite de son recours à un missile antichar d’origine soviétique soulève des questions cruciales sur le transfert de technologie, les accords de licences et les détails souvent méconnus des partenariats militaires internationaux. Le 9M113 Konkurs, missile guidé antichar filoguidé de deuxième génération acquis de l’Union soviétique dans les années 1980, est désormais produit intégralement en Inde par l’entreprise publique Bharat Dynamics Limited (BDL). Pourtant, malgré les affirmations d’une complète indigenisation, l’Inde verse toujours des redevances à la Russie pour chaque exemplaire fabriqué.
Ce lien financier continu, inscrit dans des accords de licence à long terme, illustre la complexité des collaborations héritées de la guerre froide et les obstacles persistants à une souveraineté technologique totale.
Le missile Konkurs, dénommé AT-5 Spandrel par l’OTAN, a été conçu dans les années 1970 par le bureau d’études soviétique Tula KBP comme une arme polyvalente destinée à l’infanterie mécanisée. Conçu pour neutraliser les véhicules blindés, y compris ceux équipés d’un blindage réactif explosif (ERA), il utilise un guidage semi-automatique par commande à la ligne de visée (SACLOS), permettant à l’opérateur de suivre la cible via une liaison filaire, tandis que le missile effectue le guidage vers celle-ci. Avec une portée pouvant atteindre 4 km et une ogive tandem antichar à haute pénétration capable de traverser 750 à 800 mm de blindage homogène laminé après ERA, le Konkurs reste un élément clé de l’arsenal de l’armée indienne, notamment sur les véhicules de combat d’infanterie BMP-2 Sarath et des systèmes portables. La version améliorée Konkurs-M, introduite dans les années 1990, renforce son efficacité contre des menaces modernes telles que les chars en mouvement et les hélicoptères à basse altitude.
La relation de l’Inde avec le Konkurs remonte à la guerre froide, période où l’Union soviétique est devenue le principal fournisseur d’armes de New Delhi. Dans les années 1980, dans un contexte tendu notamment avec le Pakistan et la Chine, l’Inde a acquis plusieurs milliers de ces missiles antichars via des accords d’aide militaire. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, dans le cadre d’un transfert de technologie avec l’URSS puis la Russie, des droits de production ont été accordés à Bharat Dynamics Limited, basé à Hyderabad. Cette licence a permis à BDL d’établir une usine dédiée à Bhanur, dans le Telangana, pour assembler puis fabriquer localement ces missiles. Le contrat initial, estimé à environ 50 millions de dollars, avait pour objectif de limiter les importations directes en garantissant une production autonome, tout en réduisant la vulnérabilité aux ruptures d’approvisionnement.
Aujourd’hui, BDL a largement indigenisé le Konkurs, revendiquant une « indigenisation maximale » dans ses récents contrats. Depuis 2008, plus de 25 000 unités du Konkurs-M ont été fournies à l’armée indienne, incluant des commandes majeures telles que le contrat de 3 131,82 crores de roupies (398 millions de dollars) signé en février 2022 pour un nombre non divulgué de missiles, lanceurs et équipements de test. Un autre accord de 760 crores (110 millions de dollars) date de 2019. En 2025, le carnet de commandes de BDL dépasse 11 400 crores, soutenu notamment par la production du Konkurs. Les missiles sont désormais lancés depuis des plateformes indigènes telles que le BMP-2 et les trépieds terrestres 9P135M-1, complétés par des améliorations récentes, notamment les viseurs thermiques infrarouges longue onde Sarisa développés par Tonbo Imaging pour les opérations nocturnes. BDL exporte également ce système à des pays partenaires, positionnant ainsi l’Inde comme un acteur spécialisé sur le marché international des missiles antichars.
Pourquoi alors l’Inde continue-t-elle de verser des redevances à la Russie ? La réponse tient à la nature du contrat de licence original, une pratique courante dans les collaborations internationales où les droits de propriété intellectuelle (PI) sont rigoureusement protégés. Contrairement à une vente pure ou un transfert de technologie complet qui abandonnerait toute revendication future, les licences incluent généralement des clauses de redevances perpétuelles permettant au détenteur initial de percevoir une compensation continue pour l’utilisation de ses plans, savoir-faire et brevets.
Dans le cas du Konkurs, l’accord soviétique/russe impose des paiements de redevances estimés entre 2 et 5 % du coût de production par missile à l’organisme Rosoboronexport ou à KBP pour chaque unité fabriquée en Inde. Cette disposition assure à la Russie une source de revenus stable, alors même que BDL réalise entre 90 et 95 % de la production en interne, depuis les ogives et l’électronique de guidage jusqu’aux structures du missile.
Des experts soulignent que si BDL a réussi une forte indigenisation — avec des matériaux, sous-ensembles et une partie des systèmes de guidage produits localement — la conception de base, les algorithmes de guidage SACLOS et la configuration propriétaire des ogives restent la propriété intellectuelle russe. Un rapport de 2013 du Contrôleur et Auditeur Général (CAG) mettait en lumière les retards dans l’assimilation complète de la technologie, notant que la Russie avait retenu les plans détaillés et les protocoles de test, contraignant l’Inde à importer des kits pour certains composants cruciaux au début. Aujourd’hui encore, plusieurs dépendances subsistent, notamment pour des alliages spécialisés ou des outils d’étalonnage répondant aux spécifications russes, déclenchant ainsi les obligations de redevances. Le CAG avait également critiqué l’incapacité de BDL à augmenter la production selon les besoins, ce qui a occasionné une pénurie de plus de 13 000 missiles en 2013, obligeant alors l’armée à recourir à des importations provisoires.
Ce problème de redevances ne se limite pas au seul Konkurs. Des clauses similaires grèvent d’autres productions sous licence, comme les chars T-90 Bhishma (fabriqués sous licence russe sans transfert technologique complet) ou les avions de chasse Su-30 MKI (co-produits avec Hindustan Aeronautics Limited). Dans ces cas, les redevances peuvent augmenter les coûts de 10 à 20 %, pesant sur le budget de défense et limitant les ambitions d’autonomie stratégique. L’audit du CAG de 2020 sur l’indigenisation militaire a d’ailleurs recommandé une renégociation des accords anciens afin d’éliminer progressivement ces redevances dès que les seuils d’assimilation technologique sont atteints. Cependant, les réalités géopolitiques compliquent ces démarches : la Russie demeure le principal fournisseur d’armes de l’Inde, représentant 58 % de ses importations d’armement (selon les données du SIPRI), et en contexte de conflit en Ukraine, New Delhi privilégie la stabilité des relations à des négociations potentiellement conflictuelles.
Les critiques estiment par ailleurs que verser des redevances pour une technologie vieille de plus de 50 ans, alors même que l’Inde dispose aujourd’hui d’ATGM de troisième génération plus performants comme le Nag ou le MPATGM (Man-Portable Anti-Tank Guided Missile), est anachronique. Le Konkurs, fiable mais sans capacité « tirer et oublier » ni guidage avancé comme ceux des systèmes israéliens Spike ou américains Javelin, reste cependant utilisé massivement, avec un parc de plus de 40 000 missiles intégrés notamment aux BMP-2. La commande de 2 330 unités de MPATGM attendue d’ici 2025 montre une volonté de renouvellement, mais le Konkurs demeurera en service encore une décennie. Des affrontements récents, comme lors des escarmouches frontalières de 2025 entre Inde et Pakistan où des blindés adverses ont été détruits par des Konkurs, confirment son utilité tactique. Pourtant, le coût des redevances, potentiellement plusieurs centaines de crores chaque année, nourrit les revendications d’une propriété intellectuelle pleinement acquise par l’Inde.
Le ministère de la Défense a reconnu ces enjeux dans sa feuille de route d’indigenisation pour 2025, qui prévoit l’arrêt de l’importation de 310 articles dépendants de l’étranger, représentant une valeur de 7 lakh crore de roupies. Pour les systèmes hérités comme le Konkurs, la stratégie privilégie des mises à jour hybrides : BDL intègre des viseurs thermiques indigènes et un guidage assisté par intelligence artificielle pour améliorer les performances sans générer de nouvelles redevances. Toutefois, sans un levier diplomatique fort — à l’image des coentreprises comme BrahMos, où l’Inde détient une majorité — les redevances risquent de perdurer. Comme l’a illustré un analyste de la défense, « les licences sont comme des mariages : conclues pour un bénéfice mutuel, mais les beaux-parents (détenteurs des droits de PI) continuent de percevoir la dot indéfiniment ».