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Les explosions au-dessus de Kyiv et d’autres centres de population ukrainiens rappellent quotidiennement que les missiles russes peuvent frapper au cœur des territoires visés, avec une grande puissance. Au-delà des implications immédiates pour le conflit en Ukraine, ces salves soulèvent une question cruciale pour l’Europe : comment répondre à une Russie qui utilise sa capacité de frappe conventionnelle à longue portée comme un outil de coercition et de guerre.

Un consensus s’est formé parmi les décideurs et analystes : la montée en puissance des missiles russes ne peut rester sans réponse. En réaction, les États européens ont lancé un vaste programme d’expansion de leurs systèmes de défense antimissile, couvrant des systèmes à courte, moyenne et longue portée, destinés à contrer tout, des drones volant bas et des missiles de croisière aux missiles balistiques à courte et moyenne portée opérant à haute altitude. Cependant, l’actuelle focalisation de l’Europe sur la défense antimissile s’avère une stratégie perdante.

Malgré une augmentation de la production d’intercepteurs en Europe et chez ses alliés, la capacité européenne ne suit pas le rythme de la production russe de missiles. Alors que la Russie fabrique environ une fois et demie à deux fois plus de missiles balistiques et de croisière que l’Europe ne produit d’intercepteurs, elle surpasse largement l’Europe dans la production de drones à longue portée. Par ailleurs, la dépendance à des intercepteurs coûteux de génération actuelle rend la stratégie européenne non seulement inefficace en termes de coûts, mais aussi insoutenable à long terme.

Au regard de l’ampleur du stock de missiles russe et de l’absence de moyens efficaces pour s’en protéger, une stratégie de défense basée uniquement sur le refus d’impact est désormais irréaliste. L’Europe devrait adopter une stratégie de riposte punitive conventionnelle, dissuadant la Russie en démontrant qu’elle est capable de répondre de manière équivalente à toute utilisation coercitive ou massive de missiles. Bien que cette approche comporte des risques et des défis tant dans sa mise en œuvre que dans la gestion des réactions russes, elle reste la meilleure option parmi un choix restreint.

Le renforcement russe de son arsenal de missiles

Au cours des deux décennies précédant l’invasion de l’Ukraine, la Russie a modernisé et étendu son arsenal conventionnel de missiles. À l’éclatement du conflit, elle déployait un ensemble redoutable de missiles de croisière lancés depuis les airs et la mer, accompagné d’un stock croissant de missiles balistiques à courte et moyenne portée.

Sur le plan qualitatif, les missiles russes ne rivalisent pas avec la sophistication technologique de certains systèmes occidentaux, comme en témoignent les taux d’erreur élevés et un manque d’exactitude relevés dès les premières phases du conflit. Toutefois, la Russie bénéficiait d’un avantage majeur : des lignes de production établies et facilement extensibles. Par exemple, la production annuelle estimée avant-guerre était d’environ 72 missiles balistiques tactiques 9M723, un chiffre qui a rejoint au moins 720 unités d’ici juin 2025. De même, la production des missiles de croisière Kh-101, autrefois autour de 56 unités par an, excède désormais 700.

Au total, la Russie produit probablement jusqu’à 2 000 missiles de croisière par an, adaptés aux frappes terrestres, incluant des systèmes comme le 3M-14 Kalibr, Kh-59 et P-800 Oniks. Par ailleurs, elle fabrique annuellement entre 800 et 1 000 missiles balistiques de courte et moyenne portée, notamment les 9M723 et Kh-47M2 Kinzhal.

Un autre succès industriel russe est la production massive de drones d’attaque à longue portée fonctionnant à sens unique. La Russie exporterait aujourd’hui plus de 30 000 drones Geran-2 annuellement, avec un projet d’augmentation de 40 % supplémentaire, ainsi qu’un nombre grandissant de drones leurres Gerbera, destinés à saturer et submerger les défenses aériennes et antimissiles ennemies.

Si ces missiles et drones n’ont pas réussi à briser la capacité de combat ou la volonté de l’Ukraine, ils posent un obstacle significatif à sa défense. Les attaques constantes forcent Kiev à disperser ses ressources limitées de défense aérienne et antimissile, exposant ainsi certaines troupes et équipements aux bombes à glissement et missiles balistiques à courte portée russes. Les frappes ont aussi contribué à perturber sérieusement l’industrie ukrainienne de l’armement et infligent un lourd fardeau psychologique à la population civile, notamment par les attaques contre des infrastructures critiques.

La réponse européenne

Face à la menace croissante posée par les missiles russes, l’Europe s’est presque exclusivement concentrée sur l’acquisition de nombreux systèmes de défense antimissile. Depuis l’invasion, l’Allemagne et la Pologne ont passé des commandes importantes de lanceurs Patriot, tandis que sept pays européens ont acquis des systèmes IRIS-T SLM et quatre ont renforcé leur défense aérienne avec des systèmes NASAMS. La France et l’Italie ont également renouvelé leurs parcs de systèmes SAMP/T, tandis que plusieurs autres pays ont choisi des systèmes israéliens pour compléter leurs capacités de défense moyenne et longue portée.

Malgré ces efforts ambitieux, ces acquisitions n’atténuent pas suffisamment la menace russe pour trois principales raisons :

  • Premièrement, il y a une pénurie d’intercepteurs, particulièrement pour les missiles balistiques. La production combinée annuelle d’intercepteurs en Europe et aux États-Unis est estimée entre 600 et 700 unités, bien en deçà du volume de 800 à 1 000 missiles balistiques russe. Or, pour une probabilité élevée d’interception, deux intercepteurs sont généralement nécessaires par missile adverse, ce qui creuse davantage le déficit.
  • Deuxièmement, même avec un stock suffisant d’intercepteurs, le manque d’unités de tir et lanceurs limite la capacité de couvrir efficacement tout le territoire européen. Par exemple, l’Allemagne prévoit 17 batteries Patriot et une douzaine d’IRIS-T SLM, insuffisant pour protéger l’ensemble de son espace aérien.
  • Troisièmement, la défense actuelle montre une faiblesse face aux drones à longue portée russes. Comme en Ukraine, l’Europe devra choisir entre dépenser ses intercepteurs coûteux contre des drones accessibles et moins protégés, ou laisser passer ces menaces. Les systèmes spécialisés nécessaires pour faire face efficacement aux drones à grande échelle sont encore peu nombreux et loin d’être produits en masse.

« Frapper l’archer, pas la flèche » ?

Face à l’ampleur du défi, l’Europe a théoriquement déplacé son attention vers la capacité de frappe préventive, suivant le principe de “frapper l’archer, pas la flèche”. Cette stratégie viserait les lanceurs de missiles russes, afin de réduire la menace à la source.

Par exemple, les forces armées allemandes insistent sur la nécessité de détruire les “lanceurs de missiles longue portée”. La mission principale du missile hypersonique Dark Eagle, dont le déploiement est prévu à partir de 2026, est aussi supposée inclure la suppression des tirs ennemis à longue portée. Les experts soulignent que cette capacité est indispensable pour contrer les missiles russes lancés depuis la terre et la mer, notamment mobiles.

Cependant, le conflit ukrainien montre la difficulté persistante à neutraliser des cibles mobiles. Malgré plusieurs années de conflits et l’usage intensif par la Russie de systèmes mobiles, l’Ukraine n’a pu confirmer visuellement qu’un seul succès contre ce type de lanceurs. Même les cibles semi-mobiles, comme les batteries de missiles Patriot ou les radars mobiles TRML-4D, ont résisté efficacement aux attaques.

Cela souligne que la chaîne d’élimination complète (le « kill chain ») des cibles mobiles reste un défi majeur à distance, particulièrement sur plusieurs centaines de kilomètres. Cette réalité s’applique aussi aux pays européens, qui ne disposent ni d’une infrastructure robuste de renseignement et de surveillance, ni de systèmes d’armes de haute vélocité et re-ciblables en nombre suffisant pour assurer cette mission face à un adversaire russe bien équipé.

Le seul scénario crédible pour neutraliser massivement les lanceurs mobiles imposerait à l’Europe d’établir une supériorité aérienne solide, permettant à ses avions de chasse de pénétrer en profondeur dans l’espace aérien russe pour des frappes directes, comme l’ont réalisé les forces israéliennes contre les lanceurs iraniens pendant la Guerre de 12 jours. Or, la capacité des forces aériennes européennes à mener une telle campagne d’interdiction aérienne, notamment en l’absence d’un important soutien américain, reste douteuse.

De surcroît, atteindre un tel niveau de dominance aérienne risque d’entraîner une réaction nucléaire russe, qu’elle soit stratégique ou non-stratégique, un facteur qu’il faut absolument intégrer dans l’équation stratégique.

Vers une posture de riposte conventionnelle

Face à ces constats, quelle est la meilleure stratégie pour l’Europe afin de dissuader la menace croissante des missiles russes ? Puisqu’une posture de déni — basée sur la défense antimissile ou l’interdiction préventive des lanceurs — s’avère non crédible, l’Europe doit privilégier une stratégie conventionnelle de contre-attaque punitive.

Cette posture repose sur l’idée de signaler clairement que tout avantage résultant d’une utilisation coercitive ou massive des missiles par la Russie sera éclipsé par des coûts représentant plusieurs fois cet avantage, par des représailles équivalentes ou supérieures. Plutôt que de dépendre de systèmes défensifs coûteux et parfois inefficaces, l’Europe dissuaderait via la menace de frappes de riposte ciblant des infrastructures russes à forte valeur, sans forcément viser les villes ou populations civiles, qui resteraient hors de portée même en cas d’attaque russe.

Cette stratégie viserait notamment à menacer les industries soutenant l’effort de guerre russe ainsi que des secteurs clés de son économie d’État, notamment les infrastructures pétrolières et gazières.

Une telle approche présente ses défis. L’Europe devra investir dans des centaines, voire des milliers, d’armes de frappe longue et profonde, tout en développant les infrastructures logistiques nécessaires. En revanche, ce positionnement est facilité par la nature statique de la plupart des cibles à haut valeur, qui sont cartographiées à l’avance et donc aisées à surveiller.

Malgré l’effort requis, des raisons d’optimisme existent. L’industrie européenne des missiles en offensive est encore sous-exploitée, et les récentes innovations ont permis la montée en production rapide de missiles à faible coût et de drones longue portée. Le conflit actuel a démontré la difficulté pour la Russie de contrer ces armements, surtout en quantité suffisante.

Selon cette logique, comparer cette stratégie à celle basée presque exclusivement sur des intercepteurs coûteux et difficiles à produire sonne comme un choix plus pragmatique et efficace. C’est également une stratégie plus crédible que de reposer sur la dissuasion nucléaire européenne, dont l’usage n’est envisageable qu’en cas de scénarios extrêmes.

Pour éviter toute confusion, les États européens devront clairement relier leurs acquisitions d’armes conventionnelles aux messages et signaux politiques, en insistant sur le fait que l’OTAN n’a pas l’intention d’agresser la Russie ni d’utiliser préventivement ces armes, mais qu’elle répondra de manière massive et conventionnelle à toute attaque russe. La distinction entre missiles conventionnels et nucléaires sera d’autant plus facile que la plupart des systèmes seront détenus par des puissances européennes non nucléaires.

Il ne faut cependant pas ignorer que le déploiement massif d’arsenaux conventionnels pourrait ne pas apparaître comme stabilisant, reflétant ainsi les difficultés de stabilité en temps de crise associées à l’ère des armes de frappe conventionnelles à longue portée, aujourd’hui largement diffusées.

En définitive, aucune alternative crédible ne semble exister. Une stratégie de déni est vouée à l’échec à moyen terme, et un traité de maîtrise des armements européens avec la Russie paraît improbable, compte tenu du non-respect manifeste par Moscou des accords antérieurs et de la situation politique interne russe.

Si la dissuasion reste la seule voie réaliste, une posture punitive conventionnelle ainsi adoptée apparaît être le meilleur choix parmi des options suboptimales. Cette posture pourrait convaincre la Russie que toute agression contre l’OTAN serait trop coûteuse, et jouerait un rôle crucial pour limiter une escalade horizontale visant les infrastructures et populations européennes, évitant ainsi les atrocités observées aujourd’hui en Ukraine.

Fabian Hoffmann est chercheur doctorant à l’Oslo Nuclear Project de l’Université d’Oslo et chercheur associé non-résident au Center for European Policy Analysis à Washington D.C. Ses travaux portent sur la technologie des missiles, la stratégie nucléaire et la dissuasion européenne. Il est l’auteur du blog professionnel Missile Matters, dédié à l’analyse en temps réel des technologies de missiles et des événements liés au nucléaire en Ukraine, en Europe et au-delà.