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Dans le contexte évolutif de la sécurité indo-pacifique, la coopération militaire entre l’Inde et le Japon s’affirme comme un pilier de leur alignement stratégique. Face aux activités maritimes de plus en plus assertives de la Chine, les deux pays ont renforcé leurs liens par des exercices conjoints, des échanges technologiques et des dialogues de haut niveau. Parmi ces initiatives, un projet longtemps à l’arrêt — l’acquisition des hydravions amphibies ShinMaywa US-2 — pourrait connaître une nouvelle dynamique.

Autrefois symbole des relations bilatérales en pleine expansion sous l’impulsion de l’ex-ministre indien de la Défense Manohar Parrikar, le dossier avait buté sur des surcoûts et des obstacles dans le processus d’achat. En septembre 2025, dans un contexte de renouveau des relations indo-japonaises, ce projet « oublié » pourrait être relancé pour renforcer les capacités de surveillance maritime de l’Inde.

Le ShinMaywa US-2 est un grand hydravion amphibie à décollage et atterrissage courts (STOL) développé par la société japonaise ShinMaywa Industries (anciennement Shin Meiwa). Conçu principalement pour les opérations de recherche et sauvetage en mer (SAR) pour la Force maritime d’autodéfense japonaise (JMSDF), il remplace la flotte vieillissante de US-1A introduite dans les années 1970. Propulsé par quatre turbopropulseurs Rolls-Royce AE 2100J, le US-2 offre une autonomie maximale de 4 700 km, une vitesse de croisière de 480 km/h et la capacité unique d’amerrir sur des vagues pouvant atteindre 3 mètres de hauteur (états de mer 4-5). La technologie de contrôle de la couche limite (BLC) améliore la portance et prévient le décrochage, permettant des opérations dans des environnements difficiles inaccessibles aux avions conventionnels.

Au-delà du sauvetage, le US-2 se distingue par sa polyvalence : surveillance maritime, soutien à la lutte anti-sous-marine, lutte aérienne contre les incendies (avec une capacité de 15 tonnes d’eau), ainsi que logistique dans des zones reculées. La JMSDF exploite jusqu’à 14 exemplaires, avec une production limitée à deux appareils par an en raison des capacités restreintes de ShinMaywa. Une version civile destinée à la lutte contre les incendies, dévoilée en 2010, illustre le potentiel multi-rôles de cet avion. Pour un pays comme l’Inde, avec ses vastes territoires archipélagiques et ses longues côtes, le US-2 représente un multiplicateur de force pour les opérations dans les îles Andaman et Nicobar ainsi que dans l’ensemble de la région de l’océan Indien (IOR).

L’intérêt indien pour le US-2 remonte au début des années 2010, lorsque la marine indienne a lancé une demande d’information (RFI) pour 12 à 18 avions amphibies à des fins de recherche et de sauvetage (SAR) et de surveillance, pour un montant estimé à 1,65 milliard de dollars. La Garde côtière indienne a également manifesté son intérêt pour trois appareils. Les négociations ont débuté en 2011, coïncidant avec la levée par le Japon de son auto-interdiction sur les exportations d’armes en 2014 — un tournant politique sous le Premier ministre Shinzo Abe, faisant du US-2 le premier grand candidat d’exportation de défense japonaise.

Le dossier a progressé lors de la visite du Premier ministre Narendra Modi au Japon en 2014, où les deux dirigeants ont convenu d’explorer les transferts de matériel militaire. En 2015, le US-2 a été mis en avant dans les documents de vision bilatéraux, avec des plans d’assemblage local en Inde pour réduire les coûts de 25 % et soutenir l’initiative « Make in India » de Modi. ShinMaywa a proposé un partenariat avec des acteurs indiens tels que Mahindra Defence pour la fabrication, la maintenance, la réparation et la révision (MRO), avec l’ambition de transformer l’Inde en un hub exportateur mondial de l’appareil.

Cependant, les avancées se sont interrompues sous le mandat de Manohar Parrikar (2014-2017). En mars 2015, Parrikar avait précisé qu’aucune décision finale n’avait été prise, insistant sur la nécessité d’évaluations opérationnelles. Fin 2016, ShinMaywa avait réduit le prix unitaire de 133 millions à 113 millions de dollars, ravivant l’espoir d’un accord gouvernement à gouvernement (G2G) lors de la visite de Shinzo Abe en novembre. Pourtant, lors d’une réunion du Defence Acquisition Council (DAC), Parrikar a reporté l’approbation en invoquant l’utilité limitée de l’appareil au-delà du seul SAR — surtout dans un contexte où l’Inde dispose déjà du Boeing P-8I Poseidon pour la lutte anti-sous-marine et la surveillance. Les critiques soulignaient que l’endurance moyenne du US-2 et l’absence de capteurs avancés rendaient l’appareil redondant pour les scénarios à haute menace, tandis que son coût de 1,3 à 1,65 milliard pesait lourd face à d’autres priorités comme les sous-marins et les avions de combat.

Après le départ de Parrikar, les discussions ont continué de manière sporadique. En avril 2018, un protocole d’accord (MOU) a été signé entre ShinMaywa et Mahindra lors de DefExpo pour la MRO et l’assemblage local, témoignant d’une volonté croissante. En 2019, des désaccords sur les prix et la controverse Rafale — soulevant des inquiétudes sur la transparence des contrats de défense — ont encore retardé les négociations. Vers 2021, les pourparlers se sont interrompus en raison du tarif unitaire dépassant 115 millions de dollars sans transfert complet de technologie (ToT). Depuis, le projet n’a plus été une priorité, la marine indienne mettant l’accent sur les plateformes indigènes et les besoins urgents liés au déficit de ses escadrons.

Plusieurs facteurs expliquent cette impasse : le coût élevé, malgré les remises successives, est incompatible avec les contraintes budgétaires indiennes. La marine considère le US-2 comme un appareil niche pour le SAR dans les Andamans, mais insuffisant en matière de lutte anti-sous-marine ou de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) face à l’expansion chinoise dans l’IOR. Sans équipements comme un détecteur d’anomalies magnétiques (MAD) ou des radars avancés, l’avion ne peut rivaliser avec le P-8I. Les politiques d’achat compliquent la situation : l’Inde vise un schéma « Buy and Make (Global) » avec transfert de technologie et production locale, mais les règles d’exportation japonaises, basées sur les « Trois Principes de transfert de matériel et technologie de défense », limitent les partages de technologies sensibles. La faible capacité industrielle de ShinMaywa empêche d’accroître la production sans sous-traitance indienne, mais un transfert complet est jugé irréalisable face à la spécialisation du fuselage.

Géopolitiquement, l’opération reflète le premier pas du Japon dans les exportations d’armes depuis la Seconde Guerre mondiale, mais suscite encore des réactions pacifistes internes. Pour l’Inde, le scandale Rafale en 2018-2019 a accru la méfiance envers les accords G2G opaques. Avec la pandémie et les tensions frontalières sino-indiennes, les priorités se sont déplacées vers des équipements éprouvés comme les drones et les sous-marins.

Facteur Défis rencontrés Impact sur le dossier
Coût Prix initial de 133 M$ réduit à 113 M$, mais 1,65 Md$ total jugé excessif pour un rôle SAR limité. Reporté par le DAC en 2016 ; différends sur les prix ont bloqué les discussions en 2021.
Capacités EXcellent STOL sur l’eau, mais endurance limitée face au P-8I ; absence de MAD et ISR avancé. Valeur remise en question par la marine ; relégué à une priorité basse.
ToT & production Réticence japonaise au transfert complet de technologie ; exigence indienne d’assemblage local. MOU avec Mahindra en 2018, mais aucune avancée sur les lignes de production.
Politique/Politique Levée de l’interdiction japonaise en 2014 ; inquiétudes sur la transparence post-Rafale. Blocage en raison de revues bureaucratiques et scandales.

En 2025, la coopération en défense indo-japonaise a fortement progressé. Le dialogue ministériel 2+2, les sommets annuels et le cadre du Quad ont renforcé les échanges. En août 2025, lors de la visite de Modi à Tokyo, les deux gouvernements ont signé 21 protocoles d’accord pour 68 milliards de dollars d’investissements japonais, couvrant notamment les semi-conducteurs, l’énergie propre et la technologie de défense. Un accord clé, nommé « Unicorn Masts », prévoit le co-développement de systèmes radar avancés avec Bharat Electronics Limited (BEL), marquant la première coproduction indienne d’équipements de défense japonais.

Le commerce bilatéral a atteint 22,8 milliards de dollars en 2023-2024, le Japon étant le 5ᵉ investisseur direct étranger (IDE) en Inde avec 43,2 milliards cumulés. Parmi les points forts figurent l’élargissement des exercices navals JIMEX, le Malabar avec les partenaires du Quad, et des initiatives conjointes en intelligence artificielle et cybersécurité. Le Japon a promis 10 000 milliards de yens (68 milliards de dollars) sur dix ans pour les secteurs high-tech, incluant un potentiel MRO pour le US-2. Face aux droits de douane américains de 50 % sur les produits indiens, le partenariat indo-japonais offre une diversification, Suzuki investissant 8 milliards de dollars dans la fabrication locale.

Dans ce contexte, le US-2 retrouve un intérêt prononcé. ShinMaywa poursuit la production pour la JMSDF (avec une demande budgétaire pour un appareil supplémentaire en 2025 à 21,9 milliards de yens). La marine indienne souffre d’un déficit de ses escadrons (31 appareils contre 42 nécessaires) et des vulnérabilités dans l’IOR, où la base dans les Andamans pourrait permettre une meilleure surveillance sans besoin de pistes conventionnelles. La récente emphase du Quad sur la conscience de domaine maritime renforce la pertinence stratégique de l’appareil.

Le relancement du projet US-2 en 2025 semble envisageable, motivé par des objectifs indo-pacifiques communs. Le Japon cherche à réussir ses premières exportations depuis l’invitation à développer le chasseur GCAP avec l’Inde, tandis que cette dernière ambitionne un transfert de savoir-faire pour la technologie amphibie, en phase avec l’indigénisation (90 % du fuselage, 60 % de la propulsion et 50 % des capteurs développés localement). La production locale via Mahindra pourrait aussi viser l’export vers des pays comme l’Indonésie ou la Thaïlande, compensant ainsi les coûts élevés.

Un accord à échelle réduite — par exemple 6 à 9 appareils avec une priorité MRO — serait plus compatible avec les contraintes budgétaires, surtout s’il est combiné avec les radars « Unicorn Masts » pour des améliorations multi-rôles. La voie G2G garantirait la transparence, évitant les erreurs du dossier Rafale. Le timing est stratégique, le sommet Modi-Ishiba d’août 2025 ayant exprimé une « inquiétude sérieuse » face aux actions chinoises, plaçant le US-2 au cœur de la dissuasion dans l’IOR.

Plusieurs défis demeurent cependant : les budgets sont toujours concentrés sur les chasseurs et sous-marins ; les négociations sur le transfert de technologie pourraient s’éterniser ; la capacité de production limitée de ShinMaywa reste un frein, tout comme la volonté de l’Inde de privilégier des projets locaux comme l’avion embarqué TEDBF développé par le DRDO. Sans modernisations importantes, le US-2 pourrait perdre de sa pertinence stratégique.

Opportunité Obstacle Possibilité d’atténuation
Adéquation stratégique Besoins de surveillance dans l’IOR face à la Chine. Intégration aux exercices du Quad ; implantation dans les Andamans.
Économique Investissements japonais importants (68 Md$) ; potentiel d’export. Achats G2G avec compensations ; hub MRO Mahindra.
Transfert de technologie Compatibilité avec l’initiative « Make in India ». Traitement au cas par cas selon les principes japonais ; co-développement de variantes.
Politique Diversification post-tarifs douaniers US. Exploitation du dialogue ministériel 2+2 pour une approbation rapide.