Londres, 27 août 2025. Les étiquettes de transport ne correspondent que rarement au contenu réel des cargaisons. Des caisses quittent Nampo ou arrivent à Bandar Abbas avec leurs numéros de série effacés. Des ingénieurs échangent des informations dans les halls d’hôtels ou lors de délégations dites « culturelles ». La piste est conçue pour disparaître au moindre contact. Pourtant, les contours d’un partenariat – d’abord centré sur les missiles, avec une dimension nucléaire toujours présente – réapparaissent régulièrement lorsque gouvernements et inspecteurs confrontent leurs observations.
La famille des missiles à propergol liquide iraniens porte une empreinte clairement nord-coréenne. Le Shahab-3, déployé au début des années 2000, est largement considéré comme la version iranienne du No-dong nord-coréen, adaptée et perfectionnée localement. Cette filiation est importante car elle établit non seulement un modèle mais aussi une méthode : des plans, des moteurs et des données d’essais transitent de Pyongyang vers Téhéran, puis sont développés sur place.
Le missile Khorramshahr, présenté plus tard, est probablement dérivé du Musudan (Hwasong-10) nord-coréen – lui-même issu du missile soviétique R-27. Sa portée annoncée d’environ 2 000 km, ses capacités de charge lourde et ses véhicules de rentrée en évolution correspondent à cette généalogie, même si les communications officielles iraniennes insistent sur l’autonomie nationale.
Bien avant que le terme « axe » ne s’impose dans le discours géopolitique, un réseau pakistanais jouait un rôle central reliant deux pôles. L’entreprise A.Q. Khan a transféré des plans et composants de centrifugeuses vers l’Iran et la Corée du Nord, tandis que la technologie de missile nord-coréenne alimentait le Pakistan (le système Ghauri/Hatf-V s’inspire largement du No-dong). Des analyses issues de sources ouvertes et des témoignages officiels décrivent un échange : assistance dans l’enrichissement et savoir-faire nucléaire d’un côté, matériel balistique de l’autre.
Le voyage de Benazir Bhutto à Pyongyang en 1993 demeure l’épisode le plus marquant de cette période. Les rapports, bien que contestés au Pakistan, sont jugés crédibles par plusieurs experts en prolifération. Ils indiquent qu’elle aurait apporté des données sensibles sur l’enrichissement à la Corée du Nord et serait revenue avec du matériel et des plans de missiles que le Pakistan a adaptés pour le programme Ghauri. Dans des entretiens ultérieurs, elle-même reconnaissait avoir acheté de la technologie balistique en Corée du Nord à la suite de cette visite.
Même après le renforcement des sanctions, la coopération n’a jamais totalement cessé. En 2020, un haut responsable américain affirmait que l’Iran et la Corée du Nord avaient « repris la coopération sur un projet de missile longue portée », incluant le transfert de pièces critiques. Un rapport d’un panel de l’ONU chargé de surveiller les sanctions contre la RPDC, publié début 2021, confirmait cette évaluation, citant un État membre. Le mandat de ce panel a expiré en 2024 à cause d’un veto au Conseil de sécurité, mais ce constat demeure l’un des signaux multilatéraux les plus clairs de la réactivation de cette chaîne de transfert.
Le lien ne se limite pas aux missiles balistiques. L’accès de la Corée du Nord aux centrifugeuses s’est appuyé sur le même réseau pakistanais que celui exploité par l’Iran auparavant, créant ainsi des empreintes d’approvisionnement parallèles que les services de renseignement tentent encore de démêler. En clair : de nombreux intermédiaires, matériaux et méthodes se retrouvent simultanément dans les fichiers des deux pays.
À cela s’ajoute l’aspect des groupes parrainés et la complexification des réseaux. Les forces israéliennes ont signalé la présence d’armes légères nord-coréennes à Gaza ; les analystes de Washington et Séoul ont documenté la présence d’équipements provenant de la RPDC auprès de groupes liés à l’Iran au fil des années. Cela rappelle que la technologie introduite en Iran peut ensuite se diffuser, et que le matériel nord-coréen peut transiter par des circuits iraniens.
Pour New Delhi, ce dossier est loin d’être un simple conflit éloigné. L’Inde se trouve au croisement de plusieurs éléments clés :
- Développement des forces pakistanaises : la série Ghauri d’Islamabad provient du même stock nord-coréen No-dong qui a alimenté la ligne Shahab iranienne. Cela a réduit le temps d’alerte indien à la fin des années 1990 et au début des années 2000, tout en influençant le rythme des programmes Agni et défense antimissile (BMD).
- Chemins de prolifération : le réseau A.Q. Khan liant Téhéran et Pyongyang opérait via des hubs en Asie, dans le Golfe et en Europe. La communauté de sécurité indienne a observé comment les articles à double usage circulaient sous couvert d’envois apparemment innocents. Cette réalité reste d’actualité pour la régulation des exportations en Inde.
- Stabilité régionale et énergie : toute reprise des échanges balistiques entre l’Iran et la RPDC risque d’affecter le Golfe au moment même où l’Inde renforce ses connexions via Chabahar et cherche à sécuriser ses approvisionnements en hydrocarbures. Une instabilité dans le Golfe et le Levant se traduirait par une hausse des coûts énergétiques et des difficultés diplomatiques accrues.
Les missiles ne sont pas les ogives, mais ils constituent la moitié du problème. Aujourd’hui, l’Iran déploie plusieurs systèmes de moyenne portée considérés comme entrant dans les critères d’acquisition du MTCR (« Missile Technology Control Regime ») pour une capacité nucléaire (produit charge utile × portée). Des instituts indépendants spécialisés dans les missiles soulignent que les variantes du Khorramshahr, avec leurs véhicules de rentrée de grand diamètre et leur guidage amélioré, seraient des candidats naturels pour un éventuel rôle de vecteur nucléaire, si Téhéran décidait un jour de s’engager dans cette voie. L’expérience approfondie de la Corée du Nord – du No-dong au Musudan, jusqu’aux familles plus récentes de Hwasong – offre à l’Iran un répertoire de concepts de conception, de chimie des moteurs et de régimes d’essais.
C’est là la véritable coopération dans l’ombre : il ne s’agit pas d’un laboratoire conjoint d’armes nucléaires, mais de programmes parallèles s’inspirant mutuellement de leurs succès et échecs, brouillant ainsi les origines et accélérant les calendriers.
À surveiller de près :
- Preuves de trafic de pièces : un nouveau rapport de l’ONU reste improbable à court terme, mais des divulgations émanant d’États membres peuvent surgir via des sources crédibles. Tout rapport mentionnant des composants de moteurs, des systèmes de guidage ou des matériaux spéciaux échangés serait un signal d’alerte majeur.
- Essais en vol et véhicules de rentrée (RV) du Khorramshahr : il faut rechercher des images crédibles et des analyses indépendantes des véhicules de rentrée, notamment toute évolution vers des RV manœuvrables ou des ogives plus légères sacrifiant une partie de la charge pour accroître la portée.
- Prolifération secondaire : les découvertes sporadiques d’armes nord-coréennes au Moyen-Orient apparaissent parfois avec plusieurs mois de retard par rapport aux activités réelles. Ces schémas peuvent révéler des réseaux en amont liés à l’Iran.
- La variable pakistanaise : les échanges passés d’Islamabad avec Pyongyang complexifient la dynamique de dissuasion en Asie du Sud. Toute mise à jour technologique – même improbable – aurait des répercussions sur la planification des cibles indiennes et des défenses antimissiles.
Au final, cette histoire est moins une conspiration qu’une habitude : deux États sanctionnés, souvent acculés, qui empruntent régulièrement dans les boîtes à outils de l’autre. Pour l’Inde, qui a connu les conséquences indirectes de ces transferts via le Pakistan et en observe l’écho avec l’Iran, la leçon est claire : il faut scruter de près autant les moteurs que les intermédiaires, au même titre que l’enrichissement nucléaire. L’avenir nucléaire s’écrit souvent dans les détails de la tuyauterie des missiles.