Article de 1197 mots ⏱️ 6 min de lecture

Face à la guerre en Ukraine, à la pression croissante des États-Unis sur les membres de l’OTAN et à d’autres facteurs, de nombreux pays européens envisagent d’augmenter leurs budgets de défense. Cette démarche bénéficie d’un soutien populaire grandissant dans plusieurs États. Les gouvernements nationaux disposent ainsi d’une opportunité pour consacrer davantage de ressources à la défense. Toutefois, pérenniser un financement stable et à long terme nécessaire au développement d’une capacité de défense autonome et robuste exigera soit de réduire d’autres dépenses, soit d’augmenter les recettes fiscales — ce qui implique de maintenir un soutien populaire sur plusieurs années.

Des experts ont été consultés pour comprendre pourquoi les opinions publiques de cinq pays clés approuvent aujourd’hui une hausse des dépenses militaires, ainsi que pour identifier les messages que les dirigeants doivent transmettre afin de conserver ce soutien durablement. Selon un rapport publié en juin par le European Council on Foreign Relations, 57 % de Britanniques, 70 % de Danois et 70 % de Polonais soutiennent une augmentation des dépenses de défense. La France (45 %) et l’Allemagne (47 %) affichent également de fortes majorités relatives en faveur de cette hausse.

Emma Salisbury
Chercheuse senior non-résidente au programme de sécurité nationale de la Foreign Policy Research Institute

Le Royaume-Uni s’est engagé en juin dernier à atteindre l’objectif fixé par l’OTAN de consacrer 3,5 % du PIB à la défense d’ici 2035. Ce revirement significatif illustre l’impact de la menace russe grandissante, ainsi que la fiabilité incertaine du soutien américain sous la nouvelle administration Trump. Les sondages montrent que 57 % des Britanniques approuvent cette augmentation et les principaux partis d’opposition y sont également favorables. Le défi reste toutefois de savoir comment financer cette hausse. Classement classique entre « dépenses militaires » et « bien-être », la question est de savoir si les citoyens accepteront une hausse des impôts ou une réduction d’autres dépenses. Je pense que oui, à condition que le gouvernement communique largement et efficacement sur l’urgence de la menace, en s’appuyant sur le fort attachement britannique à ses alliés et sa détermination historique à résister aux intimidations, notamment celles du président russe Vladimir Poutine.

Niklas Ebert
Responsable du programme transatlantique de sécurité, German Marshall Fund (Berlin)

Le soutien allemand à une hausse des dépenses militaires trahit un changement profond des convictions historiques sur la puissance militaire. Ce revirement s’explique principalement par deux facteurs : le retour de la guerre interétatique à grande échelle en Europe avec l’invasion russe de l’Ukraine, et la perception croissante que les États-Unis ne sont plus un garant fiable de la sécurité européenne.

Si les futures administrations américaines peuvent espérer améliorer les relations transatlantiques, de nombreux Allemands estiment désormais que l’Europe, et particulièrement l’Allemagne, doit pouvoir assurer sa propre défense. Malgré cette prise de conscience et la menace immédiate d’une nouvelle agression russe au-delà de l’Ukraine, il était indispensable que le parlement allemand puisse déployer des mesures de réarmement financées par la dette, plutôt que par une hausse des impôts ou une baisse d’autres dépenses, afin de préserver le soutien populaire.

Pour l’avenir, les dirigeants allemands devront lutter contre la complaisance, surtout si un accord de paix est conclu en Ukraine. Maintenir un soutien durable au réarmement nécessitera une communication claire et régulière sur la menace russe étendue, incluant les actions subversives à la limite du conflit.

Tara Varma
Chercheuse associée au programme de politique étrangère, Brookings Institution

Il n’est pas surprenant que l’opinion publique française soit largement favorable à l’augmentation des dépenses militaires, avec 45 % d’avis favorables contre 24 % d’opposants. La France s’enorgueillit de son rôle actif et engagé en matière de sécurité et de défense. Elle dispose du troisième réseau diplomatique mondial, derrière les États-Unis et la Chine. Par ailleurs, l’augmentation annoncée de son budget de défense à 64 milliards d’euros (75 milliards de dollars) d’ici 2027 représente un doublement des crédits depuis 2017. La guerre persistante de la Russie en Ukraine, la montée constante de l’extrême droite en Europe et la crainte qu’un jour les États-Unis renoncent à leur garantie de sécurité pour le continent ont éveillé en France — seul État nucléaire restant de l’Union européenne depuis le Brexit — une prise de conscience aiguë des faiblesses européennes en matière d’autodéfense.

Sten Rynning
Directeur de l’Institut danois d’études avancées
Professeur d’études de guerre à l’Université de Danemark du Sud

La brutalité tant de l’Est que de l’Ouest encourage le Danemark à renforcer fortement ses dépenses militaires. La Russie de Poutine est résolue à la guerre et pourrait rapidement engager un conflit dans la région baltique. Donald Trump et les États-Unis manifestent un intérêt marqué pour le territoire danois (le Groenland), sont durs envers l’Europe mais indulgents envers la Russie. Politiquement, le Danemark est gouverné par une coalition centriste où la Première ministre Mette Frederiksen fait preuve d’un leadership clair et ferme, tandis que les extrêmes peinent à proposer une alternative. Le Danemark bénéficie d’un fort alignement régional avec les pays nordiques et baltes (le groupe NB8), partageant histoire, identité et perspectives politiques. Son appui à une défense solide et son ancrage régional traduisent la volonté danoise de ne pas laisser les faibles subir les conséquences des décisions des plus puissants.

Monika Sus
Professeure à l’Institut d’études politiques, Académie polonaise des sciences, Varsovie
Professeure associée au Robert Schuman Center for Advanced Studies, Florence

La Pologne double ses efforts militaires en consacrant 4,7 % de son PIB à la défense en 2025, avec un objectif de 5 % en 2026. L’opinion publique soutient fortement cette politique : 70 % des Polonais approuvent un budget militaire élevé, reflet de la peur persistante d’une agression russe, qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, des provocations nucléaires répétées de Moscou ou de sa guerre hybride à l’échelle européenne. Les souvenirs douloureux de la domination soviétique renforcent encore ce sentiment de menace.

Ce consensus offre un mandat solide aux dirigeants polonais, mais il n’est pas éternel. S’engager dans un débat sur les compromis associés à ce niveau de dépenses — notamment lorsque le financement repose sur des mécanismes hors budget, augmentant les risques fiscaux — est une tâche cruciale et sensible politiquement. En parallèle, pour assurer la durabilité de la dépense militaire, la Pologne doit aussi augmenter ses investissements en recherche et développement, qui ne représentent actuellement que 0,75 % des dépenses totales, afin de favoriser sa souveraineté technologique ainsi que des retombées économiques civiles. Les responsables doivent présenter la défense non seulement comme une protection contre la Russie, mais aussi comme une garantie à long terme de la souveraineté et de la compétitivité industrielles du pays.