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La guerre urbaine est souvent invoquée comme un prétexte : un terrain dense, un ennemi enraciné, des boucliers humains, des renseignements imparfaits. Ces conditions sont réelles, mais elles n’expliquent pas à elles seules les résultats observés. Chaque armée moderne engagée en milieu urbain fait face à l’incertitude, à la présence de civils et à des adversaires qui exploitent ces contraintes. Ce qui distingue les campagnes militaires, ce n’est pas l’existence de ces problèmes, mais la manière dont les commandants choisissent d’y répondre, la priorité donnée aux risques, et les formes de dommages considérées comme acceptables.

Le conflit à Gaza a causé un nombre de décès civils d’une ampleur qui ne peut être expliquée par la fatalité seule. Plus de 73 000 personnes — dont plus de 71 000 Palestiniens et près de 2 000 Israéliens — ont perdu la vie dans un théâtre d’opérations plus petit que la ville de Philadelphie.

Ce bilan n’est pas le résultat inévitable d’un combat contre le Hamas dans un environnement urbain dense. Il résulte de choix institutionnels quant à l’emploi de la force dans un contexte d’incertitude. Les pratiques israéliennes en matière de ciblage ont défini de manière extensive la valeur militaire des objectifs, adopté une tolérance face aux lacunes du renseignement et déporté les risques loin des forces israéliennes vers la population civile. Ces choix ont directement influé sur l’ampleur des dégâts humanitaires et mettent aujourd’hui en danger la position stratégique d’Israël.

Ayant commandé des forces américaines dans des combats urbains, j’ai constaté combien la marge entre nécessité militaire et catastrophe civile peut être étroite. L’incertitude n’est pas absente en guerre, mais elle devrait au contraire resserrer les contraintes, non ouvrir la voie à la destruction. À Gaza, l’incertitude a souvent conduit à l’effet inverse. Le résultat ne se limite pas à un dommage tragique, mais traduit un schéma de décès civils révélant comment les décisions ont été prises, quels standards ont été appliqués et quelles conséquences les chefs militaires s’attendaient à assumer.

Les chiffres seuls ne suffisent pas à établir la responsabilité. Pour déterminer si le préjudice infligé aux civils à Gaza était conforme au droit, évitable ou excessif, il faut analyser les processus plutôt que les intentions, les pratiques institutionnelles plutôt que la rhétorique. Cela implique d’examiner non seulement la sophistication des outils israéliens de ciblage, mais aussi leur usage sous pression, la gestion de l’incertitude du renseignement, et l’allocation des risques lorsque la population civile ne peut être dissociée du champ de bataille.

Ce que révèlent les chiffres

Malgré des différences méthodologiques, les rapports indépendants de l’ONU, les enquêtes des droits humains et les études démographiques publiées dans des revues scientifiques aboutissent à la même conclusion : la majorité des victimes à Gaza sont des civils. Les estimations les plus prudentes, même en supposant que tous les hommes adultes étaient combattants, attribuent environ deux tiers des décès recensés à des civils.

Début 2025, The Lancet estimait que les décès civils liés à des traumatismes étaient sous-évalués d’environ 40 % et que la plupart des morts indirectes n’étaient pas comptabilisées, portant ainsi le total plausible de décès palestiniens à plus de 100 000.

D’autres analyses indépendantes, y compris des rapports du renseignement israélien cités par les médias internationaux et le Washington Institute, suggèrent que la part des civils dans ce nombre pourrait dépasser 80 %.

Cependant, les chiffres ne tranchent pas la question de l’inéluctabilité des dommages. Celle-ci nécessite de s’intéresser au processus d’utilisation de la force et au cadre dans lequel cela s’est fait.

Quand les dommages civiles sont licites

La question centrale est donc de savoir si l’armée israélienne a pris toutes les mesures raisonnablement attendues pour réduire le plus possible les dommages civils tout en poursuivant des objectifs militaires légitimes. Le droit international humanitaire fixe des critères précis. Ses principes fondamentaux de distinction et de proportionnalité exigent que les attaques soient dirigées contre des objectifs militaires légitimes et interdisent les dommages civils excessifs au regard de l’avantage militaire anticipé.

Le terme « excessif » n’est pas une limite mathématique stricte, mais un jugement contextuel dépendant de la valeur de la cible, de la qualité du renseignement, des moyens employés et des alternatives disponibles. L’incertitude est inhérente à la guerre : elle ne doit pas empêcher d’agir, mais guider l’application de la force en resserrant les contraintes lorsque le doute est grand, et non en justifiant de transférer le risque aux civils.

Sans refuge possible

Pour que les normes légales soient effectives, il faut d’abord qu’une armée mènent tous les efforts raisonnables pour protéger les civils.

La densité de population à Gaza avant le conflit — plus de 8 000 habitants au kilomètre carré — s’est aggravée par des ordres d’évacuation qui ont poussé la majorité des habitants vers une portion de territoire de plus en plus réduite. Dans la zone d’al-Mawasi, les agences humanitaires ont relevé des densités dépassant les 34 000 habitants par kilomètre carré, avec une infrastructure quasiment absente.

Par ailleurs, Gaza était pratiquement hermétiquement fermée. La population civile pouvait être déplacée à l’intérieur du territoire, mais sortir était exceptionnellement rare. Les responsables de l’ONU ont répété que « nulle part à Gaza n’est sûr », les bombardements suivant les habitants d’une zone désignée à une autre.

D’autres armées ont affronté ces dilemmes. À Falloujah et Mossoul, les forces américaines et de la coalition ont mis en place des efforts prolongés pour faciliter l’évacuation des civils.

Israël disposait de capacités techniques et opérationnelles pour établir dès le début des zones de sécurité sous surveillance internationale. Des couloirs d’évacuation auraient pu être stabilisés via des plages horaires de déplacement clairement annoncées et contrôlées. Cela n’aurait pas supprimé la souffrance à Gaza, mais aurait pu limiter le nombre de civils pris au piège entre les ordres d’évacuation et la violence.

Au contraire, les ordres d’évacuation ont concentré les civils dans des zones fréquemment frappées par des attaques répétés. Utiliser cette densité démographique pour justifier les pertes civiles, au lieu d’exiger plus de retenue, déforme la problématique opérationnelle réelle.

Comment les armées exercent la retenue

Lorsque les civils ne peuvent être totalement dissociés du combat, leur protection dépend en dernier ressort de la manière dont la force est employée.

Les forces américaines suivent un processus formel d’évaluation des dommages collatéraux. Une frappe ne peut être menée que si la prévision de dommages civils reste sous un seuil autorisé. Sinon, les commandants doivent modifier ou abandonner l’attaque.

J’ai observé ce processus en pratique. En Irak, où je commandais un bataillon d’infanterie, les frappes étaient souvent annulées dès que la présence de civils était détectée, même en présence d’insurgés. Plus tard, lors de la campagne de Mossoul, en tant que chef d’une force spéciale des opérations commandées, j’ai approuvé des centaines de frappes. En cas d’indication de la présence possible de civils — figures obscures sur un retour de drone, voix interceptées dans des communications — la frappe était systématiquement retardée.

Cette retenue n’était pas absolue, mais elle était mise en balance avec la mission et la nécessité de protéger les forces irakiennes engagées dans la reconquête de territoire détenu par l’État islamique. Lorsque le risque pour les civils dépassait la valeur tactique, la protection de la population primait sur l’élimination de l’ennemi.

Cette exigence entraînait des conséquences réelles : les frappes ayant causé des dommages civils évitables ou révélant des défaillances dans la discipline du ciblage donnaient lieu à des enquêtes, des retraits d’autorisation de frappe et des sanctions graves compromet­tant les carrières des responsables.

Une apparence de retenue

Cette différence est au cœur d’une défense souvent avancée pour le comportement d’Israël dans ce conflit : Israël utiliserait un processus de ciblage à l’américaine et devrait donc être évalué selon ces critères. John Spencer, vétéran de l’armée américaine et spécialiste de la guerre urbaine, est un défenseur clé de cette position, affirmant que l’armée israélienne a déployé des mesures sans précédent pour éviter les dommages civils. Il souligne l’existence de cellules formelles de ciblage, l’usage de munitions guidées de précision et des mesures étendues d’alerte et d’évacuation comme preuves.

Cependant, cet argument rejoint une tendance plus large à prendre l’existence de procédures comme preuve de retenue, tout en décourageant l’examen critique de leur application réelle sous pression. Or, la question essentielle n’est pas la simple existence de ces systèmes, mais leur fonctionnement opérationnel dans un contexte intense. Et sur ce point, la réalité est différente.

Depuis des années, Breaking the Silence, une organisation regroupant d’anciens et actuels soldats israéliens, a recueilli des témoignages montrant que la définition des cibles repose souvent sur un renseignement fragmentaire ou périmé, des définitions larges et permissives d’« infrastructure militaire », et une mise à jour limitée de la présence civile en temps réel. Des soldats expliquent que des blocs résidentiels entiers sont désignés comme objectifs légitimes sur la base d’indices peu solides plutôt que la présence confirmée d’un objectif militaire.

Ces signalements ne sont pas isolés. Depuis les attaques du 7 octobre, j’ai personnellement interviewé plus de 50 officiers israéliens engagés à Gaza, parmi lesquels des commandants de combat, des officiers du renseignement et du personnel impliqué directement dans la désignation et la conduite des frappes. Ces entretiens, bien que confidentiels et non publiables nominativement, confirment souvent les pratiques relevées par Breaking the Silence : définitions permissives des cibles, forte dépendance à des inférences plutôt qu’à des certitudes, et quasi-absence de mises à jour concernant la présence civile après approbation de la cible. Même les officiers du renseignement israéliens reconnaissent que des bâtiments peuvent être désignés entrepôts d’armes sans savoir s’ils en contiennent réellement — ou même aucun matériel du tout. Lorsque la valeur militaire d’une cible est hypothétique, le calcul de proportionnalité devient par principe fragile.

Pris dans leur ensemble, ces pratiques traduisent plus qu’une tolérance au risque : il s’agit d’un effondrement de l’application des principes de distinction et de proportionnalité tels qu’ils sont habituellement compris et appliqués par les armées occidentales modernes.

John Spencer estime que les observateurs extérieurs « ne peuvent pas dire » si une munition plus légère aurait suffi et donc ne peuvent se prononcer sur la proportionnalité. Mais cette position rate l’essentiel : les commandants travaillent nécessairement avec des hypothèses. La question est de savoir si ces hypothèses sont fondées sur un renseignement actualisé et corroboré, ou sur des évaluations dépassées ne tenant pas compte des changements.

Cette nuance est cruciale. Dans mon expérience, l’incertitude quant aux dommages potentiels aux civils n’autorise pas la frappe, elle la retarde. Un renseignement douteux, un schéma de vie dépassé ou une image ambiguë ne sont pas des détails mineurs, mais des motifs sérieux de report ou d’abandon d’une attaque. L’incertitude est inévitable ; considérer qu’elle justifie l’acceptation de dommages civils est un choix.

Spencer souligne aussi que l’usage par Israël de munitions guidées de précision témoigne d’un soin particulier. La précision dans la délivrance ne garantit cependant pas la précision dans le ciblage. Une arme peut frapper exactement là où prévue et néanmoins causer des dommages civils excessifs si la définition de la cible est trop large, que le renseignement est périmé ou que la présence civile est mal évaluée.

Cela vaut aussi pour les mesures d’alerte comme le « roof knocking », présentées comme des innovations humanitaires. Pourtant, les témoignages issus des sources israéliennes, au-delà des défenseurs extérieurs, remettent en cause cette description. Les soldats qualifient cette pratique d’inefficace et souvent dangereuse. En pratique, le « roof knocking » consiste à utiliser des explosifs comme avertissement. Fort de mon expérience sous bombardements d’artillerie et aériens, je peux affirmer que distinguer un avertissement d’une munition létale n’est ni intuitif ni fiable.

Des avertissements qui ne déplacent pas efficacement les civils ne réduisent pas significativement les dommages. Dans un théâtre d’opérations où l’électricité, les réseaux cellulaires et internet ont été délibérément coupés, les affirmations sur des appels téléphoniques, des SMS ou des frappes d’avertissement sonnent creux. Dans ce contexte, ces mesures jouent moins le rôle de protection que celui de justification pour mener l’attaque.

Perte de contrôle

Le mouvement des civils en zone urbaine est imprévisible. Un immeuble paraissant vide le matin peut abriter des familles à midi. À Gaza, les ordres d’évacuation répétés accroissaient cette volatilité, tandis que les cibles israéliennes étaient souvent définies à partir de renseignements vieux de plusieurs jours, voire semaines. Ainsi, les estimations des dommages collatéraux peuvent être techniquement précises tout en étant déconnectées de la réalité.

Sur ce point également, les pratiques israéliennes divergent de celles des États-Unis. Au fil des guerres en Irak et en Afghanistan, l’armée américaine a renforcé ce que l’on appelle « l’œil ininterrompu » : la nécessité de suivre en continu une cible, depuis sa nomination jusqu’au moment de la frappe.

À Gaza, où l’espace de combat est clôturé et densément peuplé, cette perte de suivi a été une source d’erreurs prévisible. L’exemple de la frappe d’avril 2024 contre World Central Kitchen illustre cette faille. Malgré une coordination existante et des balises claires, le contrôle a été perdu, entraînant la mort de sept travailleurs humanitaires.

J’ai connu ces deux facettes : en tant que commandant, j’ai dû validé des frappes sous pression avec un renseignement imparfait, sachant qu’une décision pouvait sauver ou sacrifier des vies. Par la suite, en dirigeant une ONG humanitaire à la frontière ukrainienne, j’ai vécu de l’autre côté la complexité de la coordination. Le déplacement en milieu conflictuel repose sur des procédures disciplinées et un suivi strict.

Ces différences avec la pratique américaine fragilisent la prétention à une équivalence fonctionnelle du ciblage israélien. Si l’armée israélienne dispose de nombreux outils similaires, elle n’a pas adopté la culture institutionnelle de retenue développée par l’expérience américaine. La pratique israélienne tolère un risque civil plus élevé comme normal.

Cela explique pourquoi l’armée israélienne mène régulièrement des frappes que les commandants américains auraient quasi certain refusées : destruction d’immeubles résidentiels entiers pour éliminer un appartement militant unique, bombardement d’habitations multifamiliales probablement occupées, emploi systématique de bombes de 450 et 900 kg dans des quartiers urbains denses. Ce ne sont pas des incidents isolés, mais une logique qui accepte la mort civile prévisible à un niveau proscrit par la doctrine américaine.

Dans des opérations américaines analogues, des frappes reposant sur un renseignement périmé, une perte de contrôle ou une présence civile attendue auraient déclenché une revue juridique, une intervention de commandement et une suspension des autorisations. Elles auraient été considérées non comme des conséquences regrettables d’un combat difficile, mais comme des indicateurs de défaillance nécessitant correction.

Les limites de l’argument du « bouclier humain »

Les défenseurs des opérations israéliennes soulignent souvent l’utilisation par le Hamas de civils comme boucliers humains, présentant les pertes civiles comme une conséquence inévitable des tactiques ennemies plutôt que des choix israéliens. Spencer affirme de manière catégorique que la seule cause des morts civiles à Gaza est le Hamas et que les précautions israéliennes auraient épuisé toute obligation légale et morale.

Il est vrai que les groupes armés à Gaza opèrent depuis des zones civiles, exploitent des infrastructures protégées et cherchent à restreindre la liberté d’action israélienne grâce à la présence civile. Mais le droit international humanitaire établit une distinction claire entre combattants opérant au milieu de civils — caractéristique commune des insurrections urbaines — et usage délibéré de civils comme boucliers.

Les preuves disponibles ne soutiennent guère cette dernière hypothèse. Une analyse détaillée du Middle East Institute montre que les autorités israéliennes invoquent fréquemment « boucliers humains » comme justification générale des pertes civiles, sans apporter de preuves spécifiques démontrant que des civils ont été intentionnellement forcés, placés ou empêchés de partir afin de protéger des objectifs militaires au moment des frappes. En assimilant proximité et coercition, l’argument de Spencer abaisse le seuil d’acceptabilité des dommages civils. Selon lui, les frappes individuelles n’ont même pas besoin d’être examinées, elles sont dispensées d’avance.

À Mossoul, l’État islamique a employé des tactiques très proches — voire plus sévères — attribuées au Hamas, notamment l’intégration dans des zones civiles, l’usage de sites protégés et le contrôle coercitif des civils. Pourtant, les ratios civils/combatants y ont été bien inférieurs à ceux observés à Gaza. En utilisant les estimations des civils tués par l’État islamique plutôt que par la coalition, le contraste est encore plus marqué.

Cela n’absout pas le Hamas de mettre en danger les civils. Mais la loi internationale ne permet pas à une force attaquante de considérer la présence forcée de civils comme une excuse plutôt qu’une contrainte. Lorsque les dommages civils se produisent à grande échelle et de manière démographiquement cohérente, la variable décisive n’est pas seulement la présence de combattants parmi les civils, mais la manière dont la force attaquante y répond. Comme le comédien Bill Burr l’a souligné à propos de cette défense, si vous souhaitez frapper votre voisin qui tient un bébé, vous n’essayez pas de le frapper à travers l’enfant.

L’argument de Spencer est souvent repris dans les médias et commentaires officiels israéliens pour imputer la responsabilité des pertes civiles uniquement au Hamas. Ces affirmations ne résistent pas à l’analyse. Les jugements juridiques et éthiques doivent se fonder sur la manière dont les décisions de ciblage sont prises, la qualité du renseignement, le choix des armes et la tolérance aux erreurs des commandants. À Gaza, ces décisions ont régulièrement transféré le risque vers la population civile.

Culture institutionnelle et répartition du risque

Pourquoi l’armée israélienne a-t-elle régulièrement accepté un niveau d’incertitude et de risque civil qu’un commandant américain n’aurait pas toléré ? Une explication plausible réside dans la valeur attribuée à la vie civile palestinienne.

Dans mon expérience, les décisions éthiques sont moins dictées par les règles écrites que par les signaux émis par les hauts responsables. On m’a souvent rappelé que « nous combattons avec les valeurs que nous représentons, pas celles de l’ennemi ».

À Gaza, la rhétorique et les politiques des hautes sphères militaires et politiques signifient un tout autre cadre. Dans des enregistrements fuités, le général de division Aharon Haliva, alors chef du renseignement militaire israélien, déclara que pour chaque personne tuée le 7 octobre, « 50 Palestiniens doivent mourir », ajoutant que « peu importe s’il s’agit d’enfants ». Il qualifiait la mort massive de Palestiniens de « nécessaire » pour transmettre un message de dissuasion.

Le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, annonça un « blocus complet » de Gaza, coupant l’alimentation en nourriture, électricité, carburant et eau, en usant d’un langage explicitement déshumanisant : « Nous combattons des animaux humains, et nous agissons en conséquence ». Le président israélien Isaac Herzog relativisa davantage en déclarant que « toute une nation est responsable », brouillant les frontières entre civils et combattants.

Ces propos ne dictent pas directement les décisions de ciblage individuelles, mais façonnent le climat dans lequel elles sont prises : la valeur accordée à la vie civile, la rigueur du contrôle des dommages collatéraux, et le degré d’impunité implicite.

Des enquêtes journalistiques révèlent un positionnement permissif envers le risque civil dans les pratiques de ciblage israéliennes, incluant le recours à la génération automatique de cibles par IA et l’acceptation de seuils élevés de victimes civiles. L’armée israélienne conteste certains aspects de ces révélations, qui méritent prudence. Néanmoins, la crédibilité de ces seuils acceptables explique plus aisément le bilan des victimes que l’hypothèse d’une retenue sans précédent.

Ces facteurs conjugués éclairent pourquoi le risque, normalement assumé par les militaires, a été transféré aux civils.

Conclusion

Les civils ne meurent pas en masse parce que la guerre urbaine rend la retenue impossible. Ils meurent parce que la protection de la vie civile n’est pas traitée comme une exigence impérative dans l’emploi de la force.

Toute guerre implique l’acceptation de risques. Mais la question décisive est : qui en porte le fardeau ? À Gaza, ce dernier a été systématiquement transféré des forces israéliennes aux civils. Le bilan humain ne découle donc pas mécaniquement du combat dans un environnement dense, mais reflète des décisions délibérées quant à l’utilisation de la force et à la mise en péril de vies.

Cette distinction est fondamentale, car les dégâts civils à une telle échelle ne sont pas uniquement des enjeux humanitaires ou juridiques. Ils constituent un handicape stratégique, fragilisant les alliances et alimentant les dynamiques de recrutement, de radicalisation et de résilience insurgée observées à maintes reprises en Irak et en Afghanistan.

La guerre urbaine ne peut être rendue propre, ni la mortalité civile totalement éradiquée. Mais la protection des civils doit être un véritable frein opérationnel. Les autres armées ont appris, souvent au prix fort, que lorsqu’il est décidé de systématiquement recourir à la force face à l’incertitude, les coûts à long terme sont sévères. Israël doit aujourd’hui faire un choix : considérer Gaza comme une exception ou comme un avertissement sur la manière dont le préjudice civil mine l’efficacité militaire et la sécurité durable.

Andy Milburn est colonel retraité du Corps des Marines américains, ancien officier d’infanterie et des opérations spéciales. Il a combattu à Falloujah, commandé un bataillon d’infanterie dans la province d’Anbar en Irak et dirigé une force spéciale lors de la campagne de reconquête de Mossoul. Par la suite, il a dirigé une organisation humanitaire en première ligne en Ukraine. Il est l’auteur de When the Tempest Gathers : A Marine Special Operations Commander at War.