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Avec l’expiration du traité New START, l’un des derniers accords bilatéraux limitant formellement les armes nucléaires stratégiques entre les États-Unis et la Russie, la communauté internationale se retrouve face à une nouvelle ère incertaine. Si quelques accords multilatéraux subsistent, notamment sur l’espace extra-atmosphérique ou le plateau continental, le contrôle traditionnel des armements entre les deux puissances nucléaires majeures semble désormais révolu.

Que va-t-il se passer maintenant ? Certains redoutent le retour d’une course aux armements, en raison de l’absence de cadres contraignants. Cette perspective imagine un « problème à trois corps » entre les arsenaux nucléaires américains, russes et chinois, où chaque acteur réagit aux décisions des autres, entraînant une spirale inévitable d’accroissement des forces. À l’inverse, d’autres experts, comme Heather Williams, estiment que « la fin du New START ne présage pas forcément le début d’une nouvelle course aux armements ».

Ce contexte n’est pas entièrement inédit, mais il le devient dans la mesure où la majorité des analystes de la défense n’ont connu qu’une époque où un contrôle bilatéral des armements était en vigueur avec la Russie. La prédiction d’une course aux armements relève souvent d’une articulation entre préférences et anticipations, influencée par les visions liées au désarmement, à la dissuasion ou à la recherche d’une suprématie nucléaire. Dès lors, la fin de New START représente pour certains une tragédie, tandis que d’autres y voient de nouvelles opportunités pour les États-Unis.

Malgré les inquiétudes suscitées, il n’est pas évident que nous assistions inévitablement à une nouvelle course aux armements. La Russie devrait agir avec prudence, en conservant son statut de puissance nucléaire comparable aux États-Unis et en conservant une capacité de réserve pour faire face à d’éventuelles avancées américaines dans la défense antimissile ou les capacités de contre-force. Sur le papier, Moscou paraît même en avance dans sa modernisation nucléaire par rapport à Washington, qui accuse en réalité un retard, notamment face à la Chine. Cependant, en raison de ses contraintes industrielles, économiques et des besoins croissants de reconstitution de ses forces conventionnelles suite au conflit en Ukraine, la Russie peine à soutenir une véritable course aux armements.

Une supériorité russe sur les armes nucléaires non stratégiques

Moscou conserve une avance dans le domaine des armes nucléaires non stratégiques ainsi que dans la diversité des vecteurs de frappe tactique, domaines qui n’étaient jamais couverts par New START. Le traité ne limitait pas ces forces, laissant la Russie investir massivement dans ce segment. Cette évolution a suscité des débats aux États-Unis sur la nécessité d’une plus grande diversité des forces pour répondre à cette asymétrie. Le sous-secrétaire d’État Thomas DiNanno l’a souligné lors de la récente conférence sur le désarmement à Genève, évoquant une « modernisation et une expansion des forces nucléaires » russes constituant « un désavantage intolérable » pour les États-Unis.

La croyance traditionnelle veut que la Russie ait une avance dans la modernisation nucléaire et la production d’ogives, ce qui lui permettrait de renforcer rapidement son arsenal. En réalité, Moscou n’est pas significativement avantagée depuis la fin de New START. DiNanno rappelle que les États-Unis conservent une capacité nucléaire non déployée qui peut être utilisée pour réagir au contexte sécuritaire en évolution. La Russie cherche à éviter une coûteuse course quantitative. Elle peut augmenter le nombre d’ogives sur ses missiles déjà en service, mais peine à accroître le nombre total de lanceurs déployés. Le développement des nouveaux missiles balistiques intercontinentaux lourds accuse de sérieux retards et la production de sous-marins lanceurs d’engins nucléaires progresse lentement, de même que celle des bombardiers stratégiques, quasiment inexistante.

Ainsi, les systèmes novateurs russes, comme le torpille nucléaire Poseidon, le planeur hypersonique Avangard ou le missile de croisière nucléaire Burevestnik, seront déployés en nombre limité et ne modifieront pas l’équilibre stratégique existant.

Un maintien de la parité nucléaire à moindre coût

En résumé, la Russie possède des moyens relativement peu coûteux pour conserver une parité d’ogives déployées, tout en ayant déjà investi des milliards dans des solutions de rechange contre des systèmes de défense antimissile américains encore non opérationnels. Les évolutions majeures dans les forces nucléaires russes restent donc peu probables. Sa contrainte essentielle réside moins dans le nombre d’ogives que dans la capacité de ses vecteurs, qui conditionne les cibles que les États-Unis doivent pouvoir neutraliser. Cette réalité peut expliquer pourquoi Moscou a proposé un moratoire d’au moins un an sur toute extension quantitative, même après l’expiration du traité. Le président Vladimir Poutine a régulièrement loué le traité et s’est déclaré prêt à maintenir ses limites quantitatives.

Selon certaines rumeurs, des discussions seraient en cours entre Washington et Moscou pour appliquer les limites du traité pendant une période supplémentaire, mais l’incertitude demeure sur cette éventualité.

Compte tenu des contraintes russes et de ses besoins spécifiques, il n’est pas évident que Moscou veuille vraiment relancer une course aux armements. Cette dynamique se comprend aussi au regard des différences doctrinales – Washington protège un large réseau d’alliés tandis que la Russie se concentre davantage sur sa propre défense. Par ailleurs, la Chine devient progressivement un facteur central dans la stratégie nucléaire américaine, élargissant une réflexion qui se focalisait auparavant sur la Russie. La position officielle américaine insiste désormais pour que tout futur contrôle des armements implique à la fois Moscou et Pékin, sans nuire aux intérêts américains ni ignorer les manquements des autres pays, en négociant depuis une « position de force ».

Plus que tout, il faut se préparer à une phase marquée par la modernisation nucléaire, l’expansion des forces et possiblement la prolifération. La Russie aura intérêt à rester en retrait, cherchant plutôt à maintenir la parité le plus efficacement possible tout en se prémunissant contre les avancées technologiques susceptibles de menacer la survie de son arsenal.

Le contrôle des armements avec la Russie : une histoire mouvementée

Le contrôle bilatéral des armements avec la Russie s’est progressivement effrité depuis les années 2000. Les États-Unis ont quitté en 2002 le traité sur les missiles antibalistiques de 1972, puis en 2019 le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire après des violations russes. Le traité New START, signé en 2010 et entré en vigueur en 2011, constituait la dernière grande limite formelle entre Washington et Moscou, imposant des plafonds aux missiles balistiques intercontinentaux, aux missiles balistiques lancés depuis des sous-marins et aux bombardiers stratégiques capables d’emporter des armes nucléaires.

Malgré ses succès, New START était affaibli depuis plusieurs années, notamment avec la suspension des inspections sur site dès mars 2020 liée à la pandémie de Covid-19, puis les blocages russes ultérieurs. À partir de 2022, Moscou a entravé certaines inspections sous prétexte d’absence de notifications préalables, retardé sa participation au Comité consultatif bilatéral et finalement suspendu sa participation au traité en février 2023, dans un geste plus politique que stratégique. Ce comportement s’inscrit dans une série de violations et suspensions unilatérales russes des accords internationaux. Plus récemment, la Russie semble vouloir développer des armes antisatellites nucléaires, ce qui contreviendrait au Traité sur l’espace extra-atmosphérique, confirmant un regret croissant dans les cercles américains attachés au contrôle des armements.

La Russie conserve-t-elle son avantage ?

Les travaux de Hans Kristensen et Matt Korda estiment que la Russie déploie environ 1 718 ogives nucléaires stratégiques, dont environ 870 sur des missiles intercontinentaux terrestres, 640 sur des missiles lancés depuis des sous-marins, et plus de 200 localisées dans des bases de bombardiers stratégiques. En théorie, Moscou pourrait augmenter son arsenal déployé en « uploadant » des ogives supplémentaires sur ses vecteurs, ce qui pourrait accroître la taille de son arsenal de 60 %, mais cela demanderait plusieurs années. La Russie dispose d’une industrie nucléaire robuste capable de reconstruire les ogives régulièrement – un fait souligné dès 2002 par Oleg Bukharin.

Selon les données officielles américaines publiées en 2022, la parité entre les arsenaux stratégiques déployés est plus étroite qu’on ne le pense, avec 659 vecteurs déployés américains contre 540 russes, et un nombre quasi équivalent de lanceurs déployés et non déployés (800 pour les États-Unis, 759 pour la Russie). Ainsi, bien que la Russie ait modernisé sa force, elle ne cherche pas à augmenter la quantité de missiles et de bombardiers déployés, se concentrant surtout sur leur remplacement par des versions plus avancées.

L’attaque ukrainienne de 2025 contre des bases aériennes russes a aussi réduit la flotte de bombardiers lourds d’une dizaine d’appareils. La production russe, très artisanale, ne permet pas de compenser rapidement ces pertes. Par conséquent, même si Moscou augmente le nombre d’ogives par vecteur, cela ne remet pas en cause les hypothèses de défense américaines. Le spécialiste Frank Miller déclarait récemment ne pas être perturbé par cette possibilité.

Il existe cependant des contraintes techniques, industrielles et opérationnelles qui limitent la capacité réelle d’« upload » des ogives, notamment en termes de portée et d’équilibre des charges. De plus, les systèmes nucléaires innovants (ex : le missile balistique de portée intermédiaire Oreshnik, les torpilles Poseidon) seront produits en faible nombre, leur développement restant lent et coûteux. Cela limite là encore les capacités russes à transformer profondément la balance stratégique.

Une force conventionnelle et des capacités nucléaires non stratégiques renforcées

La marine russe dispose actuellement de huit sous-marins lanceurs d’engins de classe Borei et cinq Delta IV vieillissants, destinés à être remplacés progressivement par un total projeté de 14 Borei, bien que plusieurs retards affectent ce programme. Le missile balistique RS-28 Sarmat, prévu pour remplacer le SS-18, accumule lui aussi des retards et échecs. L’Avangard, planeur hypersonique déployé sur l’ancienne génération de missiles, s’insère dans cette logique sans accroître la masse globale des forces.

Les efforts russes dans le développement du missile de croisière nucléarisé Burevestnik ont connu un parcours chaotique, avec des essais et erreurs dans sa mise au point, sans certitude sur une production massive future. Parallèlement, la Russie améliore ses infrastructures et déploie des capacités inédites, comme le laser Peresvet destiné à neutraliser les satellites.

Par contrastes, c’est sur le segment des armes nucléaires de théâtre – non stratégiques – que la Russie concentre sa principale supériorité. Ce stock, estimé entre 1 000 et 2 000 têtes, pourrait dépasser à terme le nombre total d’ogives stratégiques, soutenu par une production en forte hausse. Par exemple, la production annuelle des missiles Iskander-M – à courte portée – est passée de 72 à 500-600 unités depuis le début du conflit en Ukraine, intégrant aussi de nouvelles munitions guidées de précision et capacités de frappe à distance. Cette expansion, peu contrainte par les anciens traités, est clé du maintien de l’avantage russe.

Les options américaines face à ces défis

Outre la possibilité d’« uploader » davantage d’ogives, les États-Unis disposent également d’options pour diversifier leurs forces nucléaires, par exemple en déployant plus de systèmes régionaux ou en accélérant les programmes de modernisation comme les bombardiers B-21 ou les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de classe Columbia. Toutefois, ces programmes sont aussi confrontés à des retards et contraintes budgétaires, comme le retard de 17 mois du programme Columbia ou les dépassements de coûts du missile intercontinental LGM-35A Sentinel.

La dissuasion : un équilibre coûteux mais indispensable

Au-delà de la modernisation, les doctrinales russes restent attachées à la capacité d’infliger un « dommage inacceptable » à un adversaire, mais avec des concepts plus flexibles et souvent focalisés sur des conflits limités ou la gestion de l’escalade. Moscou accorde une grande importance à la survivabilité et redoute une combinaison d’attaques conventionnelles et nucléaires qui pourrait neutraliser son arsenal. Contrairement aux États-Unis, qui visent une limitation des dégâts ennemis, la Russie privilégie une riposte garantie.

La montée en puissance de la Chine reste un différent enjeu, avec des prévisions américaines évoquant près de 1 000 ogives stratégiques déployées chez Pékin d’ici 2030. Cette expansion chinoise, bien que significative, serait restée un élément secondaire durant la Guerre froide. Par ailleurs, l’approche disparate des trois puissances sur leurs besoins nucléaires montre qu’une dynamique d’action-réaction ne formera pas nécessairement une course aux armements totalement auto-entretenue.

Enfin, les défis économiques limitent également la capacité russe à soutenir une augmentation massive de son arsenal, la défense absorbant aujourd’hui 40 % des dépenses gouvernementales. Alors que les armes nucléaires sont relativement économiques, leur infrastructure et leurs vecteurs restent coûteux. Toute dépense massive dans le nucléaire pèsera donc sur la modernisation des forces conventionnelles.

Politiquement, la fin de New START est un coup dur pour l’image internationale de la Russie, qui mise sur la reconnaissance de son rôle stratégique à l’échelle mondiale. Le contrôle des armements permettait à Moscou de revendiquer un statut particulier aux côtés des États-Unis. Malgré tout, la Russie cherchera à conserver une parité nucléaire, au moins en termes d’ogives déployées, aussi longtemps que possible.

En définitive, la Russie adoptera probablement une posture réactive, complétant ses forces existantes tout en cherchant à limiter les coûts. Pour les États-Unis, il s’agira de moderniser leurs forces tout en prenant en compte les défis économiques et industriels propres à chaque nation. Plutôt qu’une course effrénée, ce sont des ajustements graduels et ciblés qui devraient marquer cette nouvelle ère stratégique.

Comme le résume Thomas DiNanno à Genève, la question demeure : « Combien de dissuasion suffit-il ? »

Michael Kofman est senior fellow au Carnegie Endowment for International Peace et spécialiste des forces armées russes, ayant été directeur du programme sur la Russie au Center for Naval Analyses.

Crédit photo : Dmitiry Fomin via Wikimedia Commons