Des images satellitaires commerciales recueillies par Planet Labs et Airbus révèlent un repositionnement apparent des lanceurs de missiles sol-air S-300 iraniens sur plusieurs sites de défense aérienne autour de Téhéran et d’Ispahan. Pourtant, les radars de contrôle de tir habituellement associés à ces systèmes demeurent invisibles à leurs emplacements traditionnels.
Ces images, analysées dans un contexte de tensions renouvelées entre Washington et Téhéran, laissent penser qu’une partie de l’inventaire de défense aérienne longue portée de l’Iran refait surface après plusieurs mois de visibilité limitée, notamment suite aux attaques israéliennes de 2024. Bien que l’absence des radars de conduite soulève des doutes quant à leur capacité opérationnelle, le redéploiement des lanceurs témoigne d’un effort, au moins partiel, pour restaurer une défense stratifiée autour d’infrastructures politiques et nucléaires clés.
Le S-300 PM, intégré en service vers 1990 comme une version modifiée de production standard, appartient à la troisième génération de la famille S-300P. Ce système est conçu pour contrer avions, missiles de croisière et certaines menaces balistiques grâce à des contre-mesures électroniques avancées.
Les variantes export, telles que le S-300PMU-2 livré à l’Iran, découlent directement de cette lignée. Une batterie type S-300PM peut déployer jusqu’à quatre unités de tir 83P6, comprenant douze lanceurs 5P85S et 5P85D montés sur transporteurs-erecteurs, chacun armé de quatre missiles cylindriques dans des containers hermétiques. Au tir, les containers de missiles se redressent verticalement à l’arrière d’un semi-remorque, souvent tracté par un camion KRAZ-260 6×6 en version PM.
Les missiles associées aux séries PM et PMU sont notamment les Fakel 48N6 et 48N6E. Mesurant environ 7,25 mètres de long pour un poids proche de 1 804 kg, cet intercepteur emporte une ogive à fragmentation à haute explosion de 143 kg. La série 48N6 a introduit le guidage Track Via Missile, où le missile transmet les informations de cible au radar sol (généralement un 30N6E1), améliorant ainsi la précision comparé aux guidages par commande antérieurs.
Son nouveau moteur-fusée a étendu la portée d’engagement, certains rapports russes évoquent jusqu’à 150 km selon les configurations, même si les plages usuelles pour les variantes précédentes restent entre 75 et 90 km contre cibles aérodynamiques. La vitesse maximale atteint environ 2 100 m/s, soit près de Mach 6, et les intervalles de tir peuvent descendre à trois secondes.
Une batterie standard S-300PM intègre un radar de conduite 30N6E1, avec le soutien de capteurs d’acquisition comme le radar longue portée 64N6E et parfois le détecteur basse altitude 76N6. Au niveau bataillon, jusqu’à six batteries peuvent être coordonnées via un poste de commandement 54K6E pour créer un réseau défensif en couches.
Des mises à jour récentes comprennent le radar d’alerte précoce LEMZ 96L6 « Cheese Board », un système à réseau planaire avec balayage électronique en élévation et direction mécanique en azimut, déployable en configurations tractées, sur mât ou complètement mobiles sur véhicule 8×8. Ces radars sont essentiels à la performance du système, puisque le missile 48N6 dépend d’une illumination continue de la cible et d’un lien de données pour son guidage terminal.
Des images récentes de Téhéran montrent un lanceur d’environ 15 à 16 mètres, aux dimensions similaires aux séries 5P85 identifiées auparavant sur des sites iraniens de missiles S-300. Au moins un lanceur semble installé, accompagné de véhicules simulant des éléments logistiques et de soutien typiques d’une batterie opérationnelle. Toutefois, aucun radar de conduite 30N6E1 ni radar d’acquisition 64N6E n’apparaît sur ces sites en sources ouvertes. Cette absence a un impact opérationnel important : sans radar principal, l’architecture Track Via Missile ne peut fonctionner convenablement, réduisant la portée d’engagement, la précision de suivi et la résistance aux brouillages électroniques.
À Ispahan, un lanceur semblable au Bavar-373, système de fabrication locale, semble positionné près d’autres moyens de défense aérienne. Le Bavar-373 utilise le missile Sayyad-4, supposé pouvoir intercepter des cibles à près de 200 km ainsi qu’à des altitudes de quelque 27 km, guidé par le radar à balayage électronique actif Meraj-4. Le système Khordad-15, qui emploie l’intercepteur Sayyad-3 avec une portée proche de 120 km, est également présent sur certains emplacements.
La coexistence d’éléments du S-300 russe avec des systèmes locaux suggère une tentative d’intégration des lanceurs survivants dans un système hybride de commandement et contrôle.
D’un point de vue tactique et opérationnel, un bataillon complet S-300PM offre une défense aérienne couvrant plusieurs cibles simultanées, y compris des avions performants et certains missiles balistiques tactiques. La combinaison d’une haute vitesse des missiles, d’intervalles de tir courts et d’une couverture radar en couches permet une certaine résistance face à des saturations d’attaque complexes.
Cependant, la dépendance aux radars terrestres expose le système à des menaces telles que les missiles antiradars et les attaques électroniques. Si l’Iran remplace ses capteurs russes perdus par des radars nationaux, des problèmes d’interopérabilité et des faiblesses dans la compatibilité des liens de données pourraient réduire l’efficacité défensive, notamment contre des menaces furtives ou lointaines.
Ces évolutions interviennent dans une région marquée par la capacité d’attaque persistante d’Israël et une présence militaire américaine accrue dans le Golfe. La réapparition des lanceurs S-300 démontre que l’Iran conserve au moins une partie de son inventaire de missiles longue portée et entend le redéployer malgré des pertes antérieures. Parallèlement, la disparition apparente des radars principaux et la combinaison visible de systèmes russes et nationaux dessinent l’image d’une défense aérienne en phase de reconstruction, loin d’être pleinement opérationnelle.
Sur le plan de la sécurité régionale, cette posture instable ajoute une composante d’incertitude. Même une couverture partielle par les S-300 complique la planification stratégique. Néanmoins, si la configuration dégradée se confirme, elle souligne la vulnérabilité persistante des infrastructures stratégiques iraniennes en cas de nouvelle confrontation.