Les futurs avions de combat européens pourraient ne pas combattre seuls. Les planificateurs militaires envisagent de plus en plus qu’ils opèrent aux côtés d’aéronefs autonomes capables de transporter des armes, de recueillir du renseignement, de mener la guerre électronique et d’absorber les risques dans des espaces aériens contestés.
Le nouvel U760 Ravenstorm d’Airbus offre l’un des premiers indices concrets de ce à quoi pourrait ressembler cet avenir.
Présentée en maquette à l’échelle réelle lors du salon ILA de Berlin début juin, cette plateforme est la dernière tentative d’Airbus Defence and Space pour s’imposer sur le marché européen en pleine croissance des avions de combat collaboratifs (Collaborative Combat Aircraft – CCA), également appelés systèmes de « compagnon d’aile loyal ».
Conçu pour opérer en soutien aux chasseurs pilotés, le Ravenstorm illustre la conviction croissante chez les planificateurs que la puissance aérienne de demain reposera autant sur des systèmes autonomes que sur des aéronefs habités.
Ce développement intervient alors que les dépenses de défense augmentent en Europe, que les leçons du conflit ukrainien sont réévaluées et que les États cherchent à contrôler davantage les technologies critiques, de l’intelligence artificielle aux systèmes de mission et aux réseaux de communication.
Un avion de combat collaboratif polyvalent
Airbus décrit le Ravenstorm comme un avion de combat collaboratif non tripulé destiné à appuyer les chasseurs pilotés dans une large gamme de missions. L’appareil mesure environ 13 mètres de long pour une envergure de 10 mètres.
Il a été optimisé pour des opérations multidomaines, incluant des frappes air-sol avec des munitions guidées de précision, des missions air-air à l’aide de missiles moyen et long rayon d’action, ainsi que des tâches de guerre électronique visant à neutraliser les défenses aériennes ennemies et à soutenir les opérations offensives anti-aériennes.
Selon Airbus, le Ravenstorm marque la prochaine étape de leur feuille de route vers une famille modulable d’avions de combat collaboratifs, avec une disponibilité prévue au début des années 2030.
Contrairement aux drones classiques, souvent spécialisés dans une fonction unique, les avions de combat collaboratifs sont conçus comme de véritables multiplicateurs de force. Ils peuvent embarquer un armement supplémentaire, étendre la couverture des capteurs, mener des opérations de guerre électronique et évoluer dans des environnements à haut risque sans mettre en danger de pilotes humains.
Pour les forces aériennes confrontées à des réseaux de défense aérienne de plus en plus sophistiqués, cette flexibilité est particulièrement recherchée.
« Quelle que soit la capacité non tripulée ou drone que nos clients doivent déployer pour renforcer leur puissance aérienne souveraine, nous pouvons la leur fournir », a déclaré Mike Schoellhorn, directeur général d’Airbus Defence and Space.
« Notre portefeuille couvre les intercepteurs de drones à réaction rapide, une variété de drones tactiques, des hélicoptères de transport autonomes jusqu’aux aéronefs de combat collaboratifs (UCCA) opérant en coopération avec des chasseurs habités. À l’autre extrémité, nous avons l’Eurodrone, une plateforme ISTAR (Intelligence, Surveillance, Target Acquisition, Reconnaissance) à grande capacité de charge utile et forte autonomie. Airbus délivre la gamme complète des capacités non habitées nécessaires pour la guerre multidomaine moderne. »
Une mutation stratégique du combat aérien
L’émergence d’aéronefs comme le Ravenstorm traduit des changements profonds dans la nature du combat aérien. Le conflit ukrainien a confirmé une tendance déjà identifiée : les campagnes aériennes futures dépendront autant de chasseurs avancés que d’une multitude de systèmes connectés et autonomes, capables d’élargir la force de frappe et de prendre des risques opérationnels.
La guerre électronique, les opérations réparties et le partage rapide de l’information sont devenus aussi essentiels que les effets cinétiques classiques.
Dans ce contexte, les avions de combat collaboratifs offrent de nouvelles options aux commandants. Une machine autonome peut précéder une formation pour recueillir du renseignement, effectuer des missions d’attaque électronique, transporter des missiles additionnels ou détourner l’attention ennemie des plateformes pilotées. En cas de perte, aucun pilote n’est mis en danger.
Ce concept motive des programmes d’investissements en Europe, en Amérique du Nord et dans la région indo-pacifique, car les armées cherchent à accroître leur puissance de combat sans le coût et la complexité liés à la multiplication des flottes de chasseurs traditionnels.
En Europe, le débat dépasse les simples aspects aérodynamiques ou armements. Les États mettent désormais l’accent sur le contrôle souverain des logiciels, de l’intelligence artificielle et des systèmes de mission qui seront au cœur des opérations futures.
Stephanie Lingemann, responsable du secteur aérien chez Helsing – entreprise allemande de technologie de défense –, a souligné l’importance de ce contrôle souverain des agents d’IA embarqués dans les systèmes militaires.
« L’agent d’IA, qui représente le cerveau de ces systèmes, doit évidemment être placé sous contrôle souverain », a-t-elle déclaré.
Ce sujet est devenu incontournable dans les programmes européens, alors que les gouvernements investissent dans des capacités aériennes de pointe tout en cherchant à limiter la dépendance aux architectures logicielles et technologies critiques étrangères.
Airbus positionne le Ravenstorm comme une pièce maîtresse d’une approche européenne souveraine dans le domaine de l’aviation de combat collaborative, un enjeu renforcé par les débats actuels sur les futurs programmes de défense et la question générale de l’autonomie stratégique en Europe.
Un héritage expérimenté pour un nouveau défi opérationnel
Le Ravenstorm, bien qu’étant un nouveau programme, s’appuie sur une expérience consolidée d’Airbus en aéronefs sans pilote. Nombre de ses concepts proviennent du démonstrateur Barracuda, un avion de combat expérimental autonome ayant effectué son premier vol il y a près de 20 ans.
Le Barracuda était un projet pionnier dans le domaine de la collaboration aérienne, introduisant des principes de conception encore influents aujourd’hui.
Il n’avait pas vocation à entrer en service mais servait de banc d’essai pour le vol autonome, l’intégration des systèmes de mission et la furtivité.
Ces enseignements réapparaissent désormais dans un appareil beaucoup plus grand et capable.
Le Ravenstorm représente la démarche la plus ambitieuse d’Airbus pour transformer des années d’expérimentations en une plateforme de combat opérationnelle.
Un aspect clé de la stratégie d’Airbus est que le Ravenstorm ne fonctionnera pas isolément. L’industriel rassemble plusieurs programmes non pilotés sous une même structure, associant drones tactiques, hélicoptères autonomes, intercepteurs de drones, avions de combat collaboratifs et plateformes de surveillance stratégique.
Parmi eux figure le U145, dérivé de l’hélicoptère H145 d’Airbus, largement utilisé, en cours de développement pour des missions autonomes logistiques et de soutien. Airbus a également présenté l’intercepteur U680 Bird of Prey, conçu pour contrer des vagues massives de drones, ainsi que l’avion de combat collaboratif U740 Valkyrie et la plateforme de surveillance stratégique U950 Eurodrone.
Le système MARS (Multiplatform Autonomous Reconfigurable and Secure) d’Airbus connecte nombre de ces plateformes. Il s’agit d’un noyau logiciel intégrant de l’intelligence artificielle qui permet l’autonomie des appareils et peut être adapté à divers types d’aéronefs.
Airbus envisage d’équiper le Ravenstorm, le Valkyrie, le Bird of Prey et enfin l’Eurodrone de ce système.
Cette approche correspond à une tendance générale dans l’aviation militaire où la performance dépend moins de la qualité des plateformes isolées que de l’efficacité de leur intégration en réseau de combat.
Une compétition internationale pour les avions collaboratifs
Airbus n’est pas le seul acteur à cibler ce marché des avions de combat collaboratifs. Le MQ-28 Ghost Bat de Boeing, développé en Australie, a déjà accompli de nombreux vols d’essai et est proposé à l’export.
Aux États-Unis, General Atomics et Anduril ont remporté des contrats dans le cadre du programme de combat collaboratif de l’US Air Force, tandis que Helsing propose une solution européenne alternative.
Amy List, directrice générale de Boeing Defence Australia, a expliqué à quel point les avions autonomes pourraient compléter les plateformes habitées :
« Ils peuvent précéder les appareils pilotés, fournir du renseignement sur la situation, analyser et fusionner les données pour offrir une image claire et utile à la prise de décision humaine ».
Ces capacités sont précisément celles que vise Airbus avec le Ravenstorm. La firme européenne mise sur son intégration dans un écosystème plus vaste, reposant sur des systèmes de mission souverains et des logiciels d’autonomie, pour se différencier des concurrents étrangers.