Le Royaume-Uni doit assumer un rôle de premier plan dans la sécurité euro-atlantique, alors que les États-Unis réorientent leurs ressources vers la région Indo-Pacifique. Selon un rapport du Council on Geostrategy, le socle historique dit de la « special relationship » ne suffit plus à dissuader l’action coordonnée de la Chine, de la Russie, de l’Iran et de la Corée du Nord.
Intitulé Burden sharing: Preparing Britain and America for a multifront crisis, ce rapport du think tank londonien souligne que des décennies de mondialisation ont systématiquement fragilisé les capacités industrielles des deux pays. Les auteurs introduisent le concept de machinepolitik, décrivant cette puissance industrielle organisée qui a permis à la Grande-Bretagne et aux États-Unis de l’emporter dans les grands conflits du XXe siècle. Ils estiment désormais que la force industrielle combinée des alliés pourrait être inférieure à celle de leurs rivaux systémiques les plus puissants.
La menace est définie sous le vocable axe CRINK, incluant la République populaire de Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. Le rapport affirme que la collusion active entre ces États exige de passer d’une diplomatie en temps réel à une capacité industrielle intégrée et une répartition structurée des responsabilités sur les différents théâtres d’opération.
Aux États-Unis, sous la seconde administration Trump, la stratégie s’oriente clairement vers l’Indo-Pacifique et l’Hémisphère occidental. La stratégie nationale de sécurité américaine de 2025 prévoit que les alliés européens, et en particulier le Royaume-Uni, assument la responsabilité principale de la dissuasion conventionnelle face à l’opportunisme russe en Europe et en Atlantique. Le rapport conclut que le Royaume-Uni ne peut plus compter sur la nostalgie et doit abandonner un légalisme rigide au profit d’un réalisme affirmé.
Des frictions politiques récentes sont évoquées comme un avertissement sur les conséquences d’un manque d’alignement stratégique entre Londres et Washington. Le début de l’opération Epic Fury en est cité comme exemple où des dommages structurants ont affecté la special relationship. Pour éviter ce que les auteurs décrivent comme une paralysie dangereuse du commandement, ils recommandent d’isoler opérationnellement et de préautoriser certains points de déploiement, notamment les Sovereign Base Areas à Chypre et l’installation militaire de Diego Garcia, afin de faciliter la projection de forces alliées avant tout déclenchement de crise.
Sept recommandations clés sont formulées :
- Identifier les domaines de convergence entre les objectifs stratégiques de l’administration Trump et les intérêts nationaux britanniques, pour proposer des opportunités claires de coopération à la Maison-Blanche.
- Établir une compréhension partagée des crises multifronts à travers une série accélérée d’exercices conjoints, et une synchronisation accrue entre les manoeuvres euro-atlantiques et indo-pacifiques, s’inspirant de la « nouvelle stratégie maritime » américaine des années 1980.
- Mettre en place une coordination formelle des théâtres selon trois volets : intégration dans l’Atlantique Nord et ses environs ; échange de bonnes pratiques au Moyen-Orient, en Afrique, dans l’océan Indien et en Méditerranée ; et définition progressive des responsabilités où les États-Unis continuent de diriger en Amérique et dans le Pacifique occidental, tandis que le Royaume-Uni accroît son leadership en Europe de l’Est et dans l’Atlantique Sud.
- Créer une alliance Five Eyes pour les minéraux stratégiques visant à atténuer la vulnérabilité dans ce domaine par le lancement d’un fonds multilatéral commun, calqué sur l’initiative américaine Pax Silica, pour financer la prospection, l’extraction et le raffinage transfrontaliers tout en harmonisant les contrôles de sécurité nationale et les embargos contre les pressions économiques.
- Établir une task force stratégique de friendshoring, dispositif temporaire regroupant l’OTAN et les partenaires indo-pacifiques, chargé d’identifier les goulets d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement et de favoriser des réseaux « friendshored » partagés plutôt que des relocalisations nationales fragmentées.
- Rehausser le pilier 2 d’AUKUS dans la planification de la défense, en alignant un financement accru sur des projets conjoints de développement technologique, notamment dans l’intelligence artificielle, l’autonomie, les capacités sous-marines, l’hypersonique et la technologie quantique, en complément du programme de sous-marins (pilier 1).
- Approfondir l’intégration industrielle de défense via un groupe de travail permanent pour identifier et exploiter les opportunités de co-développement et de co-production des capacités militaires. Cette démarche nécessitera l’assouplissement des restrictions réglementaires et export américaines, ainsi que des compromis de Londres sur la souveraineté industrielle nationale.
Le rapport présente une perspective stratégique dans laquelle le Royaume-Uni et les États-Unis restent interdépendants. Les auteurs soulignent que les États-Unis « semblent destinés à rester la première puissance mondiale, avec un avantage croissant sur l’Union européenne et le Japon dans les technologies de prochaine génération ». Ils projettent qu’« à la fin des années 2030, l’économie britannique dépassera le Japon et atteindra la parité avec l’Allemagne, se plaçant aux côtés des États-Unis, de la Chine et de l’Inde, augmentant ainsi son utilité pour Washington, notamment grâce à sa position d’île forteresse à l’est de l’Amérique ».
Les auteurs insistent cependant sur la nécessité d’un changement profond dans la mentalité nationale britannique. « Tenter une relocalisation purement nationale et autarcique est économiquement insoutenable dans un monde globalisé », écrivent-ils. « Si le Royaume-Uni n’est pas prêt à investir dans ses forces armées à un niveau comparable à celui de la guerre froide, il ne peut espérer être pris au sérieux à Washington. Une véritable préparation multifront requiert de transformer les principaux points de déploiement mondiaux en bases de lancement alliées incontestées et préautorisées ».
Le rapport conclut que Londres « doit adopter un réalisme accru à l’ère géopolitique actuelle », en investissant « davantage dans des forces militaires crédibles et de grande envergure pour que l’axe CRINK redoute les décisions britanniques sur les théâtres où le Royaume-Uni mènera, et pour que le pays reste indispensable aux États-Unis et aux rares nations disposées à maintenir des défenses suffisantes pour dissuader toute agression sur les principaux fronts ».