La force aérienne turque est sur le point de renforcer significativement sa flotte de chasseurs avec la livraison de moteurs F110 indispensables à la propulsion de son avion de combat national, le TF Kaan. Cette avancée représenterait un tournant majeur dans les relations de défense entre les États-Unis et la Turquie depuis l’exclusion d’Ankara du programme F-35 en 2019, et pourrait même ouvrir la voie à une réintégration turque dans ce programme.
D’après Reuters, qui cite des sources proches du dossier, l’administration du président Donald Trump s’apprête à autoriser la vente de ces moteurs, dont la valeur est estimée à plus de 700 millions de dollars, malgré certaines résistances du Congrès américain.
Avant son déplacement en juillet à la réunion de l’OTAN en Turquie, un journaliste avait interrogé Donald Trump sur la possibilité que le président turc Recep Tayyip Erdogan reçoive un « cadeau majeur » sous la forme de moteurs F110, voire d’avions de chasse F-35. « C’est un membre de l’OTAN, un membre très important », a-t-il répondu. « Je vais probablement faire quelque chose qui lui fera très plaisir. »
Aux côtés de Trump, le vice-président JD Vance a indiqué qu’une révision était en cours pour évaluer la possibilité que la Turquie soit à nouveau éligible au F-35. Cette question reste délicate, puisque depuis 2019, Ankara a été exclue de ce programme, un point sur lequel nous reviendrons.
Pour l’heure, la priorité turque semble être d’assurer l’approvisionnement en moteurs F110.
Le TF Kaan, fleuron de l’industrie aérospatiale turque
Le chasseur de nouvelle génération TF Kaan, lancé en 2010, est un projet emblématique de l’industrie aéronautique turque. Son premier prototype a effectué son vol inaugural début 2024. La Turquie prévoit la production de trois prototypes pré-série, suivis de 250 exemplaires de série intégrant diverses améliorations.
Un contrat signé le mois dernier prévoit l’acquisition de 20 exemplaires de la version initiale Block 10 du Kaan. Ce chasseur bimoteur affiche une signature radar réduite ainsi qu’un haut niveau de performance, d’avionique et de systèmes modernes. Toutefois, il ne possède pas la furtivité du F-35 ni l’intégration avancée de capteurs et de capacité de guerre électronique du chasseur américain.
Les moteurs F110, un élément-clé sous contrôle américain
Le TF Kaan est propulsé par des turboréacteurs General Electric F110 fournis par les États-Unis. Bien que ces moteurs soient assemblés sous licence par la société turque TUSAS Engine Industries (TEI), ils restent soumis aux restrictions d’exportation américaines. Ces moteurs équipent déjà une large part de la flotte turque de F-16, la troisième au monde par taille, ainsi que les F-15E Strike Eagle et F-15EX Eagle II. Le coût unitaire estimé d’un moteur F110 prêt à voler se situe entre 10 et 15 millions de dollars.
Le programme Kaan a longtemps été freiné par l’incertitude quant à la disponibilité en quantité suffisante des moteurs F110 nécessaires, notamment un premier lot de 80 moteurs.
Si les autorités turques envisagent à terme un moteur national, le TF35000 développé par TEI, la faisabilité d’une telle substitution à court terme reste douteuse. Ankara a également envisagé des alternatives, telles que des moteurs russes, ou ceux de Rolls-Royce au Royaume-Uni.
Contexte géopolitique et exclusion du programme F-35
Le projet Kaan a gagné en importance depuis 2019, année où la Turquie a été officiellement exclue du programme F-35, dans lequel elle avait une forte participation industrielle, et où elle devait acquérir quelque 100 appareils. Cette décision américaine fait suite au refus turc de renoncer au système russe de défense anti-aérienne à longue portée S-400.
Outre cet achat, les élus américains reprochaient à la Turquie un refroidissement des relations avec la Grèce, ses liens avec la Russie et l’Azerbaïdjan, son rôle dans la guerre civile syrienne, ainsi que des violations des droits humains. L’obstruction d’Ankara à l’entrée de la Suède dans l’OTAN constituait également un obstacle.
Suite à cela, les possibilités pour la Turquie d’obtenir des moteurs F110 ou d’acheter des F-16 supplémentaires ont été considérablement restreintes. Craignant les sanctions américaines, Ankara avait même commencé à accumuler des pièces détachées pour ses F-16 dès 2019.
Vers la fin de l’administration Biden, les relations turco-américaines ont connu une amélioration relative, avec l’autorisation de vente de nouveaux F-16 et de kits de modernisation pour les anciens appareils. La question d’un possible retour de la Turquie au programme F-35 a aussi été évoquée.
Depuis début 2024, le Département d’État américain a donné son feu vert à une proposition de vente militaire incluant 40 F-16C/D Block 70 neufs, ainsi que la modernisation de 79 avions existants au standard F-16V.
Cependant, la problématique du système S-400, toujours en service en Turquie et source de sanctions, demeure. La législation américaine interdit à Ankara de détenir ce système si elle souhaite réintégrer le programme F-35, en raison des risques sécuritaires liés à cet équipement russe.
Lors d’une visite en Turquie en début 2024, la sous-secrétaire d’État par intérim américaine, Victoria Nuland, a suggéré que les États-Unis pourraient proposer à la Turquie des systèmes de défense Patriot en échange d’une renonciation aux S-400, condition qui pourrait ouvrir la voie à un retour au programme F-35. « Si nous parvenons à résoudre le problème du S-400, ce que nous souhaitons, les États-Unis seraient ravis d’accueillir à nouveau la Turquie dans la famille du F-35 », a déclaré Nuland.
Vers une levée progressive des restrictions sur la vente de moteurs F110
L’autorisation imminente de vendre les moteurs F110 reflète un assouplissement notable de la politique américaine à l’égard de la Turquie, et pourrait constituer une étape préparatoire à une éventuelle réadmission d’Ankara dans le programme F-35.
Le désir turc d’obtenir des F-35 est d’autant plus fort que la Grèce, principal rival stratégique, a récemment validé l’acquisition de ces chasseurs.
Cependant, à Washington, des voix s’opposent encore à cette évolution, notamment le député démocrate Gregory Meeks, principal membre du Comité des affaires étrangères à la Chambre des représentants, qui a manifesté son opposition à la vente des moteurs.
Malgré cela, des sources indiquent à Reuters que l’accord pour le F110 devrait être finalisé sous peu, suivi d’une notification formelle du Département d’État au Congrès. Bien que le Congrès puisse formuler des objections lors du processus de révision, l’exécutif a le pouvoir de les ignorer. Selon le Wall Street Journal, l’administration Trump aurait prévu de passer outre la tentative de blocage de Meeks.
Un élément essentiel pour le programme Kaan et l’armée de l’air turque
Face au refus d’acquérir des F-35 et au lent avancement des discussions pour renouveler la flotte de F-16, la Turquie doit se tourner vers d’autres solutions à court terme. En octobre dernier, Ankara a signé un contrat portant sur l’achat de 20 Eurofighter Typhoon.
Par ailleurs, la Turquie a fortement investi dans les drones, développant notamment l’ANKA-3, un véhicule aérien de combat sans pilote furtif de type aile volante, ainsi que le Bayraktar Kizilelma, dont le profil se rapproche d’un chasseur. Ces drones sont toutefois conçus pour compléter les chasseurs pilotés, tels que le TF Kaan.
La livraison des moteurs F110 sera déterminante pour permettre au Kaan d’entrer en service vers 2030, un objectif encore incertain, mais ce nouveau pas marque une avancée majeure.
Au-delà de son utilisation domestique, le Kaan pourrait représenter une opportunité d’exportation importante, même si ses ventes seraient conditionnées à l’approbation américaine concernant les moteurs. Le TF Kaan s’inscrit parmi les chasseurs de poids moyen à faible détectabilité et doté d’une avionique avancée, catégorie dans laquelle figurent aussi le chinois FC-31 et le sud-coréen KF-21.