Le 13 mai 2026, Air Force One a atterri à Pékin pour la première visite d’État du président Donald Trump en Chine depuis près d’une décennie. Le même matin, les Instituts chinois des relations internationales contemporaines ont publié un rapport intitulé Le Monde en évolution et la bonne voie vers la coexistence sino-américaine. Alors que le sommet monopolisait l’attention des médias mondiaux pendant deux jours, ce rapport est passé quasiment inaperçu.
Le sommet de Pékin a offert des images classiques : gardes d’honneur, dîner d’État dans la Grande Salle du Peuple, et une chaleureuse mise en scène soigneusement orchestrée. Le dirigeant chinois Xi Jinping a annoncé que les deux parties avaient convenu de « stabilité stratégique » comme cadre des trois prochaines années, et les deux chefs ont salué l’atmosphère collégiale.
En coulisses, le principal think tank chinois en politique étrangère publiait une analyse indépendante de l’état des relations bilatérales. Interprété à la lumière de la théorie maoïste de la lutte prolongée, ce rapport présente le moment actuel non pas comme une avancée vers un partenariat, mais comme le résultat d’une stratégie selon laquelle la lutte précède et génère une coopération aux conditions favorables à Pékin. Considérer cette stabilisation comme la preuve d’une convergence stratégique, plutôt que comme une étape d’une compétition plus longue, serait une erreur d’interprétation qu’il convient de corriger.
Qui écrit et pour qui ?
Les Instituts chinois des relations internationales contemporaines ne sont pas un think tank diplomatique conventionnel. Ils fonctionnent comme une branche de recherche et d’analyse du Ministère de la Sécurité d’État de Chine, et leurs principaux destinataires sont la Commission centrale des affaires étrangères du Comité central du Parti communiste chinois, organe qui fixe la direction stratégique du pays au plus haut niveau. Lorsqu’ils publient un document, ils formulent ou valident la pensée stratégique du leadership chinois, ou remontent des analyses vers les dirigeants qui en tirent action. Cette origine institutionnelle n’est pas anecdotique : elle transforme le rapport d’un simple exercice académique en une évaluation officielle de la situation stratégique.
Le concept analytique central du rapport est celui de « statu quo stratégique ». Il s’agit du vocabulaire précis qu’a utilisé Mao Zedong dans La guerre prolongée, ses conférences de 1938 à Yan’an, pour décrire la deuxième des trois phases d’une compétition géopolitique longue entre une puissance montante plus faible et une puissance dominante plus forte. Pour tout lecteur chinois familier de la politique, ce terme renvoie explicitement à la deuxième phase de la guerre prolongée selon Mao. Son emploi dans ce rapport est donc délibéré.
Les phases de la guerre prolongée selon Mao
Ces phases sont clairement définies. La première, la « défensive stratégique », correspond à la période où l’adversaire plus fort est à l’offensive et la partie plus faible doit préserver ses forces, éviter la destruction et résister sans engager de combat décisif. La deuxième, le « statu quo stratégique », décrit un équilibre où aucun camp ne peut porter un coup décisif, et la partie faible profite de cette pause pour renforcer sa position, épuiser l’adversaire et modifier le rapport de forces. La troisième, la « contre-offensive stratégique », survient lorsque les conditions ont suffisamment changé pour que le plus faible passe à l’offensive et remporte la victoire finale.
Le rapport des Instituts applique directement ce cadre à la compétition sino-américaine. La phase un correspond à la période post-Guerre froide dominée par l’hégémonie américaine, débutant avec l’effondrement soviétique, évoluant avec la crise financière mondiale de 2008 et se transformant en compétition stratégique ouverte sous les administrations Obama puis suivantes. Durant cette période, la Chine a absorbé les pressions américaines sur l’accès aux marchés, les tarifs, les sanctions, et a résisté à ce qu’elle perçoit comme une stratégie de containment militaire accrue aidée par les alliés de Washington, tout en renforçant ses capacités économiques et militaires.
Le moment présent, qualifié explicitement de phase deux, dépasse la simple reconnaissance du statu quo. Le rapport décrit cet état comme un approfondissement de l’équilibre établi lors du premier conflit commercial sino-américain à la fin des années 2010, passant d’un statu initial à un statu complet. Cette progression est attribuée à trois facteurs : un changement dans la force nationale composite dans les domaines économique, scientifique et militaire ; une résilience économique permettant de contrer la coercition américaine ; et une résistance à ce que Pékin considère comme une tentative élargie de containment de la part de Washington. Ensemble, ces éléments signifient que le rapport de forces a évolué en faveur de la Chine par rapport à la période antérieure. La troisième phase est sous-entendue, sans être explicitement nommée. La réunification de Taïwan avec le continent est présentée comme inévitable, seul le calendrier restant ouvert.
Publié le jour même du sommet, ce rapport a offert à la Commission centrale des affaires étrangères un socle stratégique commun pour la rencontre. L’annonce de Xi Jinping, selon laquelle les deux parties ont accepté la « stabilité stratégique » comme cadre des trois prochaines années, correspond précisément à ce qu’impose le cadre de la Guerre prolongée pour la phase deux : stabiliser la relation avec un adversaire plus fort, empêcher l’escalade vers un affrontement direct, et utiliser cet équilibre pour continuer à renforcer sa position.
Une traduction à double lecture
Le cadre en trois phases n’est pas une simple superposition conceptuelle extérieure. La preuve la plus nette de son choix analytique délibéré se trouve dans l’écart entre la version originale en mandarin du rapport et sa traduction anglaise. Ces versions ne sont pas équivalentes, notamment dans la deuxième section qui explique pourquoi la résistance de la Chine à la pression américaine a abouti à un statu complet. C’est là que la terminologie maoïste est la plus dense, que la traduction anglaise simplifie fortement, et que l’écart de compréhension entre un lecteur occidental et un lecteur chinois est le plus marqué.
La formulation la plus importante apparaît en début de document, et elle est bien rendue en anglais : passer d’un statu initial à un statu complet. C’est la principale affirmation empirique du rapport. La Chine n’a pas seulement atteint la phase deux de la compétition, elle y a progressé. En d’autres termes, le rapport de forces a encore évolué en sa faveur durant la dernière décennie. Ce point ressort clairement dans les deux versions. En revanche, la traduction anglaise obscurcit trois formulations clés dans la deuxième partie, qui expliquent comment cette avancée a été réalisée et ce qu’elle implique pour l’avenir.
Premièrement, l’anglais traduit par « struggle as a tool for cooperation and stability » (« la lutte comme outil de coopération et de stabilité »), alors que le mandarin utilise « chercher la coopération par la lutte, chercher la stabilité par la lutte ». Cette nuance est essentielle : dans la dialectique maoïste, la lutte n’est pas abandonnée pendant la phase de coopération, mais elle reste la méthode par laquelle cette coopération est obtenue à des conditions acceptables. En d’autres termes, la coopération est le résultat conditionnel d’une lutte déterminée, non un substitut à cette lutte.
Deuxièmement, là où la version anglaise décrit la Chine comme ayant « resté unie, osé combattre, ayant des compétences de combat, et fait face à la containment et à la répression américaines », le texte chinois emploie un vocabulaire qui évoque explicitement le discours maoïste sur la combinaison de la volonté et de la capacité de résistance. Ces vertus ne sont pas interchangeables dans la tradition maoïste : elles constituent les conditions jumelles de la réussite dans la phase deux. Le lecteur anglophone perçoit une description générale de la réaction chinoise à la pression américaine, alors que le lecteur chinois lit une liste doctrinale indiquant que la Chine a manifesté la volonté et la méthode nécessaires pour réussir dans ce statu stratégique.
Enfin, la notion d’initiative historique est une formulation à l’ère Xi qui étend le concept opérationnel maoïste d’initiative — la capacité du plus faible à contrôler les règles de l’engagement et à empêcher son adversaire de livrer une bataille décisive selon ses propres termes — en une affirmation que l’avance chinoise résulte non seulement de la bonne stratégie, mais aussi de forces historiques structurelles qui rendent l’issue inéluctable.
Globalement, ces formulations expliquent les mécanismes de la phase deux dans le rapport : la Chine a progressé dans le statu quo stratégique parce qu’elle a compris la relation correcte entre lutte et coopération, a mis en œuvre volonté et compétence, exercé l’initiative, et fait évoluer un équilibre initial vers un équilibre complet. La traduction anglaise transmet la conclusion, tandis que le texte chinois explicite la théorie sous-jacente.
Il est notable que depuis le sommet, le terme « statu quo stratégique » n’a pas été réutilisé dans les déclarations officielles chinoises. Il n’apparaît pas dans les comptes rendus du ministère des Affaires étrangères ni dans les discours publics du dirigeant chinois. Ce silence ne remet pas en cause le cadre analytique, mais souligne au contraire son origine. Le ministère des Affaires étrangères est le porte-parole de la diplomatie publique et adapte son langage en conséquence. Les Instituts chinois des relations internationales contemporaines relèvent du dispositif de sécurité et de renseignement, et répondent à d’autres logiques. Le fait qu’une formulation apparaisse dans cet environnement plutôt que dans la diplomatie publique est un signal important indiquant que ce cadre de statu quo stratégique est un paradigme analytique interne et non une phrase d’apparat pour un public spécifique.
Une lecture claire sans alarmisme
Rien de tout cela ne justifie une conclusion alarmiste. La préférence avouée de la Chine pour la stabilité est probablement sincère. Le coût d’un affrontement militaire direct entre deux puissances nucléaires serait catastrophique. De même, l’objectif n’est pas de juger la justesse de l’auto-évaluation chinoise ni de prédire l’arrivée ou non d’une troisième phase : ce sont des questions distinctes qui méritent une analyse spécifique. L’objectif ici est plus restreint : souligner qu’une institution occupant une place unique dans la structure de politique étrangère chinoise a choisi ce vocabulaire à ce moment précis, et que ce choix mérite l’attention de Washington, indépendamment des débats plus larges sur les intentions réelles de Pékin.
Les résultats concrets du sommet, comme le protocole proposé sur l’intelligence artificielle, l’engagement exprimé de ne pas fournir d’équipements militaires à l’Iran, ou la reprise des échanges agricoles, ont une valeur réelle quelle que soit la vision stratégique plus large. La réouverture des canaux de communication entre Washington et Pékin sert aussi les intérêts américains. Le représentant américain au commerce, Jamieson Greer, a qualifié la visite de restauration des canaux dont l’absence constituait une « situation dangereuse » entre les deux pays. Selon lui, la rencontre Trump-Xi a permis des avancées sur plusieurs de ces canaux, du protocole sur l’IA aux accords agricoles, en passant par les sujets commerciaux plus globaux.
Cependant, ce rapport offre à Washington une rare fenêtre sur l’évaluation que l’appareil de renseignement chinois fait de la compétition, rédigée pour les dirigeants qui définissent la stratégie nationale. Cette évaluation mérite une lecture attentive. Selon Pékin, des années de campagnes de pression et de mesures compétitives américaines n’ont pas fragilisé la position chinoise, bien au contraire : elles l’ont renforcée. La combinaison chinoise de résistance déterminée et de stabilisation stratégique a fait évoluer la relation d’un statu initial à un statu complet, à des conditions jugées favorables. Que cette auto-évaluation soit fondée ou non est un autre débat. Ce qui importe pour Washington, c’est qu’il s’agit de l’évaluation officielle, qui nourrit une attente précise sur la gestion de la période actuelle et ses objectifs.
Cette distinction est importante pour l’interprétation américaine de la situation. Les signaux de coopération émanant de Pékin sont réels et un engagement sincère est légitime. Mais ils résultent d’une stratégie où la lutte précède et produit la coopération, et non d’une révision de la logique concurrentielle sous-jacente. Tout excès d’optimisme américain qui assimilerait la stabilisation à une convergence, plutôt qu’au produit d’une théorie déjà confirmée par le renseignement chinois, serait une erreur susceptible de s’amplifier avec le temps.
Le document publiant la position de Pékin le jour de l’arrivée de Trump, en chinois et en anglais, par une institution rattachée au Ministère de la Sécurité, écrite pour les décideurs chinois, doit être lu par Washington selon l’intention de Pékin : comme une évaluation de la compétition actuelle, de sa gestion, et des perspectives à venir.