En 2024, Allison Minor avait publié une analyse sur la menace que représentent les Houthis pour la liberté de navigation dans la mer Rouge, estimant que la réponse internationale était insuffisante et proposant une solution sous l’égide de l’ONU. Deux ans plus tard, avec un regain d’attention mondiale porté sur la navigation maritime, elle revient sur ses arguments pour faire le point sur la situation actuelle.
Lorsque vous avez écrit sur la menace houthie en 2024, les activités dans la mer Rouge mobilisaient une forte attention internationale. Deux ans plus tard, celle-ci s’est largement déplacée vers le détroit d’Hormuz. Que s’est-il passé entre-temps et quel est aujourd’hui le niveau de menace posé par les Houthis ?
Les frappes menées par les États-Unis et Israël contre les Houthis entre 2024 et 2025 ont affaibli ces derniers sur les plans militaire et économique, sans toutefois éliminer leurs capacités d’attaque. Il semble désormais qu’ils se concentrent sur un regroupement et une reconstruction de leur arsenal. Depuis 2025, les Houthis n’ont pas attaqué de navires commerciaux, mais continuent d’exercer une menace sur la navigation, notamment lors du récent conflit en Iran. Les acteurs commerciaux restent prudents face à cet environnement instable, si bien que le trafic maritime dans la mer Rouge ne s’est pas encore totalement redressé. Beaucoup s’interrogent sur l’absence d’attaques houthis dans la mer Rouge ou contre les États du Golfe, à la différence d’autres groupes soutenus par l’Iran durant la guerre. J’estime que cela tient en partie à l’espoir que les Houthis nourrissent de trouver un accord via des discussions secrètes avec l’Arabie saoudite, et à leur compréhension qu’une escalade compromettrait ces potentielles avancées diplomatiques.
Dans le même temps, le conflit au Yémen demeure largement figé. La désignation des Houthis comme organisation terroriste étrangère par les États-Unis, combinée à une absence de leadership diplomatique américain sur le dossier yéménite, réduit les perspectives d’un processus de paix mené par l’ONU. La rupture publique intervenue en décembre 2025 entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis a modifié les dynamiques au sein du gouvernement yéménite reconnu internationalement, principal rival des Houthis. Les Émirats auraient retiré leurs troupes du Yémen après cette crise, tandis que la faction saoudienne tente de reprendre le contrôle d’une coalition gouvernementale toujours très fragmentée. À court terme, cette situation affaiblit le gouvernement yéménite face aux Houthis. À plus long terme, si Riyad et ses alliés parviennent à consolider leur emprise, l’équilibre des forces internes au pays pourrait évoluer.
En ce qui concerne la réponse américaine au cours des deux dernières années — de l’opération Rough Rider au cessez-le-feu négocié à Oman — observe-t-on un tournant vers une approche internationale coordonnée, comme vous le préconisiez, ou la réponse est-elle restée très militaire ? Quelles conséquences cela a-t-il eu sur la pérennité des avancées contre les Houthis ?
La politique américaine a évolué dans le sens inverse d’une coordination internationale que je recommandais. Sous la présidence de Joe Biden, la politique américaine à Gaza a éloigné les partenaires du Moyen-Orient et d’Europe, rendant plus difficile un effort multilatéral efficace dirigé par les pays du Golfe pour préserver la liberté de navigation. Les opérations américaines dans la mer Rouge ont été perçues essentiellement comme une extension de la politique américaine vis-à-vis de Gaza. L’opération Rough Rider sous Donald Trump, marquée par des allégations importantes de victimes civiles et suivie d’un cessez-le-feu précipité, a encore plus fragilisé les chances d’une réponse coordonnée.
Je soulignais dans mon analyse que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis devaient utiliser leur capital politique auprès de la Chine et de la Russie pour obtenir leur soutien, ou à minima leur acquiescement, à un accord international contraignant soutenu par le Conseil de sécurité de l’ONU afin de protéger la liberté de navigation dans la mer Rouge. Cela représentait un défi majeur dans le contexte géopolitique actuel, et finalement, Riyad et Abou Dhabi ont préféré éviter de prendre la tête de cette question en raison du lien entre la campagne dans la mer Rouge et le conflit de Gaza. Pourtant, il aurait été bien plus simple d’obtenir l’accord de Moscou et Pékin sur un texte centré sur la menace houthie plutôt qu’au sujet de l’Iran. Ce manquement a créé un précédent dangereux, qui a directement influencé la décision iranienne d’instrumentaliser le détroit d’Hormuz pendant le récent conflit.
Vous évoquiez un rôle central de l’Arabie saoudite au sein du Conseil de sécurité pour impulser une réponse coordonnée. Maintenez-vous cette analyse aujourd’hui ?
L’Arabie saoudite demeure un acteur clé, surtout dans la mesure où les États-Unis se sont largement désengagés après le cessez-le-feu négocié à Oman. Ce qui est moins évident, c’est de savoir si Riyad estime pertinent de conduire une réponse internationale coordonnée au Yémen. Ce pays a longtemps été considéré par les autorités saoudiennes comme une question de sécurité intérieure, gérée pendant des décennies par le ministère de l’Intérieur. Ces dernières années, ce fut plutôt la politique américaine qui encourageait l’Arabie saoudite à coopérer plus étroitement avec l’ONU et ses partenaires régionaux. Avec la fracture entre l’Arabie saoudite et les Émirats, Riyad consolide désormais son rôle dominant à l’intérieur du Yémen, tandis que Washington ne plaide plus pour une action régionale ou internationale concertée.
Dans ce contexte, il paraît plus probable que l’Arabie saoudite tente de gérer la situation de manière autonome à l’avenir. Par exemple, Riyad organise actuellement un dialogue sur le sud du Yémen destiné à aborder la question de l’indépendance de cette région, l’un des grands enjeux politiques du pays, sans associer d’autres acteurs régionaux ou internationaux. On ignore encore si le but de ce plan saoudien est de maintenir un statu quo marqué par un conflit gelé, d’instaurer une paix durable, ou au contraire de préparer une nouvelle phase d’affrontements.
Avec le recul, que modifieriez-vous à votre argumentaire initial ?
Quand j’ai écrit cet article, je redoutais que les Houthis profitent de la guerre de Gaza pour lancer une offensive visant les champs pétroliers et gaziers du Yémen, en pariant sur la réticence de l’Arabie saoudite à riposter, de peur d’être considérée par nombre d’acteurs régionaux comme prenant parti dans le conflit de Gaza. Or, les Houthis n’ont jamais lancé cette offensive, ni lors de la guerre de Gaza, ni pendant le conflit avec l’Iran, alors que les États du Golfe défendaient leurs territoires face aux attaques iraniennes. Je ne comprends toujours pas exactement les raisons de cette retenue, mais j’imagine qu’elle tient à la fois aux incitations faites par l’Arabie saoudite et à l’évaluation par les Houthis qu’ils ne sont pas encore prêts à un retour complet aux hostilités au Yémen et contre leurs voisins du Golfe. Quoi qu’il en soit, cette modération constitue un élément important à prendre en compte.
Ensuite, j’avais préconisé une réponseprincipielle sous l’égide du Conseil de sécurité de l’ONU face à la campagne houthiste dans la mer Rouge, craignant qu’en l’absence d’une réaction forte la liberté de navigation ne soit progressivement remise en cause. Je redoutais aussi la multiplication des attaques dans les points de passage stratégiques par des groupes armés non étatiques suivant l’exemple houthi. En réalité, la menace s’est révélée plus importante encore : la fermeture effective du détroit d’Hormuz par l’Iran et son contrôle strict de ce passage ont porté un coup majeur à un principe fondamental du commerce mondial depuis des siècles.
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Allison Minor est directrice pour l’intégration au Moyen-Orient au sein de l’Atlantic Council. Elle a été adjointe à l’envoyé spécial américain pour le Yémen, au Conseil de sécurité nationale, à la Corporation pour le financement du développement et à l’Agence américaine pour le développement international. Ses recherches portent sur la prévention des conflits et les enjeux du Moyen-Orient.