En janvier, Robson Henry est décédé à l’âge de 66 ans. Peu connu, ni riche ni puissant, Henry demeurait pourtant un exemple à sa manière : il avait choisi, dès ses 18 ans, de servir dans l’armée américaine, une décision partagée par des milliers de jeunes hommes et femmes. Sa carrière de 26 années, marquée par plusieurs déploiements au Moyen-Orient, ne le distinguait pas particulièrement, si ce n’est qu’il ne venait pas des États-Unis, mais des États fédérés de Micronésie, une nation insulaire du Pacifique.
Cette origine particulière avait une conséquence lourde : à son retour au pays en tant que vétéran, Henry ne pouvait pas bénéficier des soins médicaux offerts par le Département des Anciens Combattants (VA), pourtant destinés à tous les vétérans américains. Bien que le Congrès ait modifié la loi en 2024 pour tenter de corriger cette inégalité et ait unanimement soutenu des initiatives ultérieures, l’administration Trump a choisi de s’éloigner des négociations, maintenant un statu quo à la fois regrettable et injuste. Cette décision politique compromet les intérêts américains dans la région tout en trahissant l’engagement moral envers ceux qui ont servi avec honneur.
Les États fédérés de Micronésie, ainsi que les îles du Pacifique que sont les Républiques des Îles Marshall et de Palau, entretiennent une relation particulière avec les États-Unis, appelée « libre association ». Les Compacts of Free Association (CPA) qui régissent cette relation permettent aux citoyens de ces trois États d’intégrer les forces armées américaines.
Et ils le font : au regard de leur population, les citoyens de ces pays servent dans l’armée américaine à des taux parmi les plus élevés comparés à ceux des États et territoires américains. En 2022, le Département des Anciens Combattants estimait à 240 le nombre de vétérans dans ces États associés, bien que les autorités locales pensent que le chiffre réel soit plus élevé. Ces vétérans ont droit, à leur retour, aux soins prodigués par le VA.
Or, jusqu’à récemment, la législation fédérale empêchait le Département des Anciens Combattants de fournir des soins médicaux hors des États-Unis. Pour bénéficier des services médicaux, les vétérans de Micronésie, des Îles Marshall et de Palau devaient entreprendre des voyages longs et coûteux — à leur charge — vers Hawaï ou le continent américain. Pour donner un ordre d’idée, la distance entre Palau et Hawaï est presque le double de celle entre Washington D.C. et San Francisco, sans vol direct. Le coût moyen aller-retour d’un billet d’avion varie entre 1 500 et 2 000 dollars, alors que le revenu annuel par habitant est d’environ 13 000 dollars à Palau. Pour Micronésie et les Îles Marshall, les coûts sont similaires, mais les revenus y sont encore plus faibles.
Conscients de ces difficultés, nombre de ces vétérans préfèrent rester sur le sol américain, ce à quoi ils ont droit en vertu des CPA, plutôt que de retourner dans leurs pays. Or, Micronésie, les Îles Marshall et Palau sont des nations en développement qui gagneraient à accueillir ces anciens combattants, dont les compétences et expériences sont précieuses. Leur décision de ne pas revenir aggrave donc une fuite des cerveaux qui freine leur développement économique et social.
Si ce problème peut sembler restreint à quelques centaines de personnes sur de petites îles du Pacifique, il revêt une importance stratégique majeure. Ces États associés se situent littéralement entre les États-Unis et la Chine, occupant une place clé dans la région dite du « théâtre prioritaire » définie par l’administration américaine. Les CPA accordent aux États-Unis un accès exclusif, à des fins militaires, à certaines zones terrestres et maritimes de ces pays, totalisant plus de 2,1 millions de milles carrés dans l’océan Pacifique Nord, ainsi que le droit d’exclure toute présence militaire étrangère.
Les activités militaires américaines confirment ce rôle crucial. À Palau, les États-Unis construisent un radar tactique multi-missions à longue portée et rénovent quais et aérodromes. À Micronésie, des projets militaires dépassant 2 milliards de dollars sont prévus pour renforcer les capacités stratégiques, opérationnelles et d’entraînement des forces américaines. Aux Îles Marshall, le centre Ronald Reagan de tests spatiaux et de missiles, une installation de classe mondiale destinée à tester missiles, défense antimissile et surveillance spatiale, opère depuis longtemps. Dans un éventuel conflit dans le Pacifique occidental, le contrôle de ces territoires sera sans doute déterminant. Cet enjeu a motivé la récente prolongation des CPA par les États-Unis, accompagnée d’un engagement de 7,1 milliards de dollars sur deux décennies envers ces États.
Dans ce contexte géopolitique, le manquement américain envers ses vétérans des États associés porte un coup à la relation avec ces partenaires stratégiques. Plus largement, la dégradation de la politique américaine dans le Pacifique — notamment sous l’administration Trump qui a réduit les financements de l’Agence américaine pour le développement international, suspendu l’aide étrangère, instauré tarifs et frais de visa, et minimisé la lutte contre le changement climatique — a nui aux perceptions locales. Cette situation profite à la Chine, qui étend activement son influence dans la région en proposant une aide qualifiée de « sincère et sans condition ». En mai 2025, la déclaration conjointe Chine–États insulaires du Pacifique a souligné l’importance d’une mise en œuvre complète de l’Accord de Paris sur le climat et le rôle des grandes économies dans la réduction des émissions, tout en promettant un soutien continu. Le non-respect par les États-Unis de leur engagement envers leurs anciens combattants renforce la contre-offensive diplomatique chinoise.
Robson Henry s’était fait un ardent défenseur de cette cause. Grâce à son combat et celui d’autres militants, le Congrès est finalement intervenu. En mars 2024, avec un soutien bipartisan fort, la loi Compact of Free Association Amendments Act a été adoptée, offrant au Département des Anciens Combattants de nouvelles prérogatives légales pour mieux desservir les vétérans insulaires. Elle autorise le VA à fournir des soins hospitaliers dans les États associés, sous réserve d’accords bilatéraux. Cette loi impose aussi au Secrétaire des Anciens Combattants de mener, dans l’année suivant sa promulgation, une consultation approfondie avec les gouvernements de ces États, d’étudier les options de prestation des soins et de renforcer le personnel nécessaire.
Bien que la loi n’impose pas explicitement la fourniture de soins, le Congrès a continué de manifester son intention en ce sens : en décembre 2025, le Sénat a unanimement adopté la loi Caring for Veterans and Strengthening National Security Act, suivie en mai 2026 d’un vote favorable unanime de la commission des Anciens Combattants de la Chambre des représentants pour le U.S. Vets of the Freely Associated States Act, proposant de transformer l’extension des soins en obligation légale, notamment en matière de télésanté et de pharmacie par correspondance.
Cependant, l’administration Trump a freiné la mise en œuvre de ces mesures. Bien que certaines consultations aient eu lieu dans l’année suivant la loi, incluant des réunions régulières avec les États associés, elle a brutalement interrompu les négociations. L’ambassadeur des Îles Marshall aux États-Unis a qualifié cette décision d’« inattendue et unilatérale ». Le Secrétaire des Anciens Combattants Doug Collins a ordonné que les vétérans soient traités dans le cadre des procédures habituelles, refusant d’étendre les soins à un modèle plus global. Il justifie sa décision par une prétendue équité, affirmant vouloir traiter les vétérans des États associés comme les autres vétérans américains à travers le monde. Aujourd’hui, seul un centre médical à Palau offre des services limités pour les vétérans ; aucun autre établissement comparable n’existe dans ces États.
Cette prétendue « équité » est en réalité inadaptée. En vertu de la loi américaine, seuls les citoyens des États associés, en plus des citoyens américains et résidents permanents, peuvent s’engager dans l’armée sans être citoyens ou nationaux américains. Cela signifie qu’ils sont les seuls à devenir vétérans sans véritable résidence aux États-Unis. Tous les autres vétérans peuvent retourner dans leur foyer américain, mais pour eux, la maison est une île située à des milliers de kilomètres, loin des services du VA. Ils doivent choisir soit de s’établir sur le territoire américain pour bénéficier des soins promis, soit retourner chez eux et perdre cet accès.
Certes, 18 000 vétérans américains vivent à l’étranger, bénéficiant du Foreign Medical Program du VA qui couvre les frais de soins liés à des blessures de guerre, mais les infrastructures sanitaires dans les États associés sont encore limitées. Les interventions chirurgicales doivent souvent être prises en charge à l’extérieur via des programmes de référence médicale, et il existe très peu de services de santé mentale, alors même que cette population connaît un taux élevé de troubles psychiques et de consommation de substances. De plus, le programme étranger ne prend pas en charge l’acheminement de médicaments par courrier, ce qui pose problème face à la rareté des prescriptions locales.
Le refus d’étendre les soins constitue également une fausse économie : selon le Congressional Budget Office, la pleine application de la loi de 2024 ne coûterait que 47 millions de dollars sur dix ans, soit moins de 5 millions par an, dans un budget fédéral de plus de 430 milliards. Certes, déployer des services médicaux sur des îles éloignées pose des défis techniques et opérationnels. Mais l’abandon sous prétexte de ces difficultés va à l’encontre de la promesse affichée du VA d’offrir un service accessible et de qualité à tous les vétérans, tout en reniant son obligation morale envers cette population spécifique.
Par ailleurs, investir dans ces infrastructures médicales est aussi une anticipation stratégique. En cas de conflit régional, disposer de matériel et de personnels déjà en place évitera des coûts et risques accrus liés à une mise en œuvre en situation d’urgence. Enfin, les craintes qu’une telle démarche crée un précédent onéreux sont invalides, le statut des États associés et de leurs vétérans étant unique et sui generis.
Des mesures immédiates à faible coût pourraient être mises en œuvre rapidement, telles que l’extension de la télésanté ou la livraison de médicaments par courrier via le système postal américain, qui inclut déjà ces territoires. Ces avancées, bien qu’incomplètes, seraient des signes tangibles d’un progrès dans la bonne direction.
Le plus regrettable est que cette décision n’a apparemment pas été expliquée aux gouvernements des États associés. Dans une lettre datée d’avril 2026 adressée au Government Accountability Office des États-Unis, l’ambassadeur de Micronésie dénonçait l’interruption soudaine des négociations en avril 2025, malgré plusieurs demandes de reprise pour améliorer l’accès aux soins des vétérans. Aujourd’hui, rien n’indique de réelle avancée vers l’aide médicale tant attendue par les vétérans ayant servi au Vietnam, en Corée, en Afghanistan, en Irak ou ailleurs.
L’administration américaine doit comprendre les enjeux tant sécuritaires que moraux liés à ce manquement. Plutôt que de nourrir la propagande chinoise et de compromettre ses relations stratégiques, elle devrait activer les pouvoirs donnés par la loi de 2024, renouer avec les négociations et s’employer à mettre en place un système médical accessible et efficace pour ces vétérans. Parallèlement, le soutien aux textes législatifs en cours d’examen, étendant la télésanté et la pharmacie postal, doit être affirmé. Si Robson Henry ne bénéficiera jamais des soins qu’il a défendus, espérons que ceux qui risquent aujourd’hui leur vie sous le drapeau américain y auront accès demain.