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En 2028, le groupe de combat aéronaval chinois Fujian vient de quitter Yulin pour une destination inconnue. La « stratégie de couverture » de la marine américaine autorise la dispersion de systèmes non habités à travers des points d’étranglement régionaux comme éclaireurs avancés. Pourtant, quelques jours avant la rencontre avec le Fujian, un véhicule sous-marin autonome dans la mer de Banda transmet un code d’erreur et doit retourner à Yokosuka pour réparation — un trajet de 3 000 milles marins et 15 jours. Un second engin, un véhicule de surface autonome, nécessite un changement de filtre à huile, mais les techniciens spécialisés peinent à obtenir des visas pour intervenir à Singapour, où les pièces restent bloquées en douane plusieurs semaines. Pendant que la force de couverture regimbe ou s’enlise dans un port étranger, le Fujian disparaît sans être détecté.

Alors que la marine américaine passe d’une décennie de développement et de test de systèmes autonomes à leur déploiement opérationnel, elle doit élargir ses capacités de maintenance pour les soutenir. Le groupe de combat du porte-avions Theodore Roosevelt déploiera cette année un véhicule de surface autonome de taille moyenne. Portée par la proposition budgétaire de 2026 visant à doubler le financement des systèmes autonomes, la marine prévoit d’engager 39 véhicules navals autonomes en 2027 et au moins 30 d’entre eux dans la seule région Indo-Pacifique d’ici 2030. Ces plateformes sont au cœur de la stratégie de « force de couverture » du Chef des Opérations Navales, et des flottilles dédiées émergent déjà pour les commander. Pourtant, malgré l’attention portée à la technologie et à son usage, la marine manque toujours d’un cadre pour assurer la réparation de ces systèmes à l’étranger. Sans un plan précis de maintenance déployée, elle risque de mettre en service une force autonome high-tech mais logistique­ment isolée et opérationnelle­ment marginale. Il est essentiel de développer et de mettre en œuvre une stratégie de réparation et de soutien avant pour cette flotte autonome à venir — une stratégie qui exploite les spécificités de ces systèmes plutôt que de les traiter comme des navires habités.

Depuis des décennies, le modèle de maintenance naval part du principe que les plateformes sont de grande taille, habitées, et entretenues dans des infrastructures industrielles établies et réglementées. Or, la force de couverture ne correspond à aucune de ces hypothèses. Combler cet écart passe par trois étapes : une évaluation lucide des besoins de maintien en condition de ces systèmes, une prise en compte de la vulnérabilité en temps de guerre des bases majeures et centralisées comme Guam ou Yokosuka, et enfin, la mise en place d’un schéma organisationnel, logistique et juridique pour déployer un réseau distribué, constitué de ports plus petits et plus austères. Ce n’est qu’en alignant ces réalités géographiques, opérationnelles et organisationnelles que la marine transformera son concept de flotte autonome en force prête au combat.

Les réalités de la maintenance

La croissance des drones aériens tactiques légers, souvent jetables, peut faire croire à tort que les systèmes autonomes sont sans entretien. Ce n’est pas le cas. Si ces drones reposent sur des moteurs électriques simples et des systèmes sans carburant ni hydraulique, les véhicules autonomes de surface et sous-marins de taille moyenne à grande doivent satisfaire aux exigences rigoureuses de maintenance des navires habités. Les déploiements pouvant durer plusieurs semaines voire mois impliquent un entretien périodique et préventif : nettoyage des filtres à huile, remplacement des joints et bagues d’étanchéité, changement des anodes sacrificielles contre la corrosion. Les surfaces sous-marines doivent être débarrassées de la faune incrustante pour maintenir leur performance, tandis que l’acier en surface nécessite un contrôle anticorrosion. Les capteurs embarqués demandent calibration et vérification régulières. En outre, l’environnement maritime est particulièrement agressif : le vent, la houle et les risques de collision entraînent inévitablement des défaillances matérielles et des dommages, même en l’absence de combats. Contrairement aux navires habités, dotés d’équipages spécialement formés et équipés pour assurer l’entretien et le contrôle des dégâts en mission, les systèmes autonomes ne possèdent aucune capacité de maintenance organique en opération. Ils nécessitent donc un port pour y faire venir personnel et pièces de rechange. Leur réparation et leur soutien doivent obligatoirement se faire quelque part.

Ce « quelque part » ne sera vraisemblablement pas le port d’attache. Retourner aux États-Unis continentaux est trop lent et coûteux — les navires habités rapides et puissants effectuent leurs réparations en mission dans des ports étrangers pour ces raisons. La densité énergétique impose aux petites plateformes autonomes sous-marines et de surface de lutter pour parcourir les distances transocéaniques nécessaires à leur acheminement vers les bases avancées américaines comme Yokosuka, depuis leurs zones potentielles d’opération. Même en atteignant une base avant, la taille, le caractère statique et la vulnérabilité des bases majeures représentent un risque pour les capacités de réparation. Les événements récents en Europe et dans le Golfe Arabique démontrent que ces bases avancées ne sont pas des sanctuaires garantis. Au Moyen-Orient, l’Iran a montré sa capacité à frapper des bases américaines et alliées des centaines de fois avec des drones bon marché. En Europe, la guerre en Ukraine a révélé la vulnérabilité des stations navales russes, avec des attaques répétées par drones et missiles contre des infrastructures telles que le chantier naval de Kronstadt à Saint-Pétersbourg. Pour réduire cette vulnérabilité, la marine doit privilégier la maintenance sur un réseau distribué de petits ports au lieu des grands ports de base traditionnels.

Le paradoxe de l’accès : exploiter de nouvelles possibilités

Réparer les systèmes autonomes dans des ports avancés engendre un paradoxe : davantage de choix géographiques, mais moins de ressources sur place. Le faible tirant d’eau et la petite taille des véhicules autonomes leur permettent d’utiliser des ports inaccessibles aux navires traditionnels, tels que le HMAS Cairns dans le nord de l’Australie ou la base navale de Lombrum en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les véhicules sous-marins autonomes électriques-diesels peuvent contourner les restrictions réglementaires et diplomatiques qui limitent la présence des sous-marins nucléaires habités. De plus, ces systèmes nécessitent, même avec une petite équipe de maintenance, beaucoup moins d’infrastructures à terre (ravitaillement, hébergement, gestion des déchets) qu’un destroyer avec 300 marins. Les commandants peuvent ainsi envisager un plus grand nombre de sites de réparation, en particulier les plus petits et isolés.

Pour exploiter cette flexibilité, la marine doit relever plusieurs défis juridiques, logistiques et sécuritaires propres aux systèmes autonomes. Contrairement aux navires habités, les coques sans équipage n’ont pas de statut légal universel établi, imposant des accords bilatéraux pour franchir les eaux territoriales. Les États-Unis revendiquent pour leurs systèmes la même immunité souveraine que les bâtiments habités, mais d’autres pays contestent cette position. Le droit de passage archipélagique est crucial en raison du grand nombre d’États archipélagiques dans le Pacifique ; les distinctions juridiques nuancées autour des systèmes autonomes peuvent interdire leur transit. À défaut de reconnaissance, certains États pourraient appliquer d’autres règles, par exemple la pilotage obligatoire. Faute d’un régime juridique clair, la marine s’expose à des trajets détournés, une perte d’accès aux ports, voire à la rupture des relations avec des partenaires.

La marine ne peut pas s’appuyer sur les infrastructures ou contrats de service habituels une fois que les nations d’accueil accordent leur accès. Elle doit développer une capacité logistique expéditionnaire flexible, capable d’acheminer techniciens, outils et pièces vers des lieux inconnus. Cela implique de gérer les complexités des douanes et des visas, particulièrement pour les matières dangereuses comme les batteries lithium-ion ou les charges électroniques sensibles. La présence anticipée d’une équipe avancée facilitera la réception des matériaux et la mise en place des accessoires à quai.

Enfin, les protocoles de protection des forces exigeront très probablement des personnels américains à terre. Malgré les accords juridiques d’immunité souveraine, l’absence d’équipage embarqué rend un véhicule autonome vulnérable : un agent douanier ou un inspecteur de port trop zélé pourrait monter à bord, et ces plateformes sont des cibles attrayantes pour les adversaires ou acteurs non étatiques. Un cadre viable de maintenance avancée devra donc inclure des capacités logistiques expéditionnaires et de sécurité pour rapidement constituer un centre de réparation autonome.

La tyrannie de la distance est particulièrement pesante dans l’Indo-Pacifique. Les bases majeures américaines à Guam ou Yokosuka sont à des milliers de kilomètres des zones de tension potentielles. Si des installations comme Subic Bay aux Philippines apportent une solution proche, la marine doit regarder plus loin pour garantir résilience et redondance. Des ports militaires sécurisés dans des pays alliés, comme HMAS Cairns en Australie ou Lombrum en Papouasie-Nouvelle-Guinée, offriraient une meilleure protection aux véhicules autonomes opérant dans le sud de la zone, demeurant hors de portée des missiles chinois de croisière et balistiques à moyenne portée. Si un compromis entre proximité opérationnelle et capacités industrielles est nécessaire pour des réparations importantes, des partenariats avec des chantiers commerciaux ou étatiques régionaux – Ba Son ou Ha Long au Vietnam, Surabaya ou Daya Radar Utama en Indonésie – pourraient être explorés. Ces sites disposent de cales sèches et de grues capables de manutentionner des véhicules autonomes moyens et grands. La localisation exacte des centres de soutien sera déterminée au cas par cas selon la situation tactique, mais il est primordial de résoudre les enjeux juridiques, techniques et organisationnels pour accéder à ces ports en amont.

Escadrilles mobiles de réparation autonome ou soutien contractuel ?

Deux modèles principaux s’offrent à la marine pour le soutien des systèmes autonomes déployés. Le premier est une approche organique et expéditionnaire, s’appuyant sur les personnels en guerre robotique récemment formés et les officiers spécialisés en guerre de surface à double compétence, calquée sur le modèle des escadrilles de patrouille maritime. Basés aux États-Unis ou déployés à l’avant avec les forces en Europe ou dans le Pacifique, ces personnels accompagneraient périodiquement leurs plateformes depuis une base avancée semi-permanente. Ce modèle s’aligne avec la volonté de ramener les capacités de réparation au sein des forces, en complément des efforts pour le « droit à la réparation » et la réactivation des activités d’entretien intermédiaire à terre. Toutefois, sa mise en œuvre demande une cascade de réformes : création d’escadrilles parentes, ouverture de postes, établissement de filières de formation, intégration aux plans globaux. Il souffre aussi d’un déficit de connaissances : la composition finale de la flotte autonome n’étant pas arrêtée, il est difficile d’élaborer une formation spécialisée pour des plateformes aux exigences techniques et aux quantités fluctuantes. Intégrer de nouvelles technologies, concepts opérationnels et structures organisationnelles reste un défi institutionnel majeur.

Le second modèle externalise la réparation et le soutien à des contractants privés. Ce système de paiement à la prestation permet d’économiser en déléguant la formation, la logistique, la gestion des stocks et l’administration à des entreprises externes, offrant flexibilité à mesure que la technologie évolue. Bien que ce modèle ait été largement utilisé, il fait l’objet de critiques croissantes face aux enjeux stratégiques liés à la dépendance des équipementiers d’origine. Les initiatives autour du droit à la réparation et les poussées législatives pour récupérer des droits de propriété intellectuelle traduisent une inquiétude sur les restrictions empêchant les marins d’effectuer des diagnostics basiques. Ces préoccupations concernent davantage la prérogative légale de réparation que l’analyse coûts-avantages du soutien. Un modèle contractuel viable pourrait recourir à un intégrateur tiers indépendant pour contourner les barrières de propriété intellectuelle, complété par un soutien sur bases alliées et partenaires dans un cadre régional de maintenabilité. Cela conjuguerait économies, expertise professionnelle et rayonnement géographique, tout en évitant le verrouillage par le fabricant. Ce « modèle d’intégrateur principal de soutient » ne ramènerait pas complètement la maîtrise de la réparation aux marins, mais constitue un compromis acceptable mêlant efficience et portée mondiale.

En définitive, la marine pourrait combiner ces deux modèles ou adapter ses solutions selon les théâtres d’opérations. Par exemple, le Pacifique pourrait servir de terrain d’expérimentation pour des équipes militaires organiques assurant la résilience en zones contestées, tandis que l’Europe recourrait au modèle contractuel intégré, avec une évaluation comparative avant généralisation. Une approche hybride est également envisageable : les contractants commerciaux pourraient sécuriser des sites logistiques proches de ports probables, gérer les stocks avancés, franchir les formalités douanières et administratives. Avant l’arrivée d’un système autonome, des militaires arriveraient en équipes de maintenance transitoires, réaliseraient les réparations techniques, puis repartiraient en mer. Cette division du travail permettrait au secteur commercial d’absorber la friction administrative permanente, pendant que le secteur militaire assure les travaux techniques dans des environnements complexes et non permis.

La nécessité d’un cadre de réparation autonome à l’étranger est une urgence plus importante que la forme définitive de sa mise en œuvre. À mesure que les systèmes autonomes passent de programmes expérimentaux à des actifs de flotte, la marine doit synchroniser les besoins de soutien avec les plans d’acquisition et les concepts opérationnels. Ces plateformes subissent une usure matérielle comparable à celle des navires traditionnels, sans équipage à même de les réparer en mission. La nature de leurs opérations et l’éloignement imposent de les entretenir sur place, dans des ports éloignés et rudimentaires, appuyés par un dispositif juridique, logistique et humain capable de les remettre rapidement en service. La marine doit donc bâtir un système qui surmonte les obstacles liés à la maintenance à l’étranger et exploite les avantages uniques des systèmes autonomes afin de réduire leur temps hors station et d’accroître leur valeur pour les commandants opérationnels. Sans cela, la force de couverture risquerait de se transformer en une flotte de « queens de hangar » inutilisées.

Dan Justice est officier chargé des zones étrangères dans la marine américaine et actuellement chercheur invité à la RAND Corporation. Il a précédemment occupé des postes d’analyse politique, de coopération internationales en armement et de déploiements opérationnels.

Les opinions exprimées sont celles de l’auteur uniquement et ne reflètent pas les vues ou politiques du Département américain de la Défense, du Département de la Marine ou du gouvernement des États-Unis. Aucun soutien fédéral n’est implicite ou présumé.