Le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, réuni ce vendredi sur la base aérienne allemande de Nörvenich, a délivré des signaux attendus quant à la poursuite de la coopération entre les deux pays en matière de politique de sécurité. La coopération – encore manifestement prudente – dans le domaine de la dissuasion nucléaire se poursuit. Après le projet aérien commun FCAS, c’est désormais le projet conjoint de système de combat terrestre, le Main Ground Combat System (MGCS), qui, à l’instar du FCAS, ne donnera pas naissance à des plateformes concrètes mais se concentrera sur une technologie indépendante de la plateforme.
Cette rencontre réunissant le chancelier allemand Friedrich Merz, le président français Emmanuel Macron, les ministres de la Défense Boris Pistorius et Catherine Vautrin, ainsi que les ministres des Affaires étrangères Johannes Wadephul et Jean-Noël Barrot, avait pour objectif de montrer une unité politique sécuritaire indispensable, suite à la décision principalement portée par l’Allemagne de mettre fin, sur un point clé, au projet commun d’avion de combat FCAS (Future Combat Air System) prévu avec l’Espagne : le développement conjoint du Next Generation Fighter ne se poursuivra plus.
Dans la déclaration commune du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité (DFVSR), le terme FCAS n’apparaît d’ailleurs plus. Seuls sont évoqués les éléments restants du projet commun :
« En outre, le DFVSR a décidé de renforcer encore davantage la coopération sur les compétences clés et innovantes dans le domaine de l’armement. Cela inclut le développement du réseau “système de systèmes”, où les avions de combat de nouvelle génération, via des Combat Clouds, pourront échanger des informations et coopérer avec des systèmes sans pilote, une variété de capteurs et de centres de commandement. »
Il en sera de même pour le MGCS, projet parallèle au FCAS destiné aux forces terrestres :
« Dans le cadre du projet Main Ground Combat System (MGCS), l’Allemagne et la France développeront une technologie indépendante de la plateforme pour de futures plateformes blindées habitées et non habitées et leur coopération en réseau avec des chars de combat. »
Sur le fond, on pourrait presque dire que, comme pour le FCAS, le MGCS est en réalité dans une impasse, mais une telle formulation aurait été trop négative.
Ce qui prime, ce sont les signaux optimistes et tournés vers l’avenir, notamment en matière de coopération nucléaire stratégique :
« Sur la route vers la base aérienne tactique 31 “Boelcke” à Nörvenich, deux Rafale français nucléaires et deux Eurofighter allemands ont été ravitaillés en vol pour la première fois avant la réunion – un pas vers une coopération encore plus étroite entre l’Allemagne et la France. »
Une distinction technique entre le ravitaillement d’un Rafale classique et d’un Rafale à capacité nucléaire reste floue, car l’aviation allemande pratique déjà depuis 2013 le ravitaillement en vol de Rafale. Il s’agit probablement avant tout d’un message symbolique.
Le rendez-vous a aussi été l’occasion d’annoncer que des soldats allemands participeront dès cet automne à un exercice nucléaire français, confirmant ainsi l’élargissement de la coopération stratégique. Lors de la conférence de presse, le chancelier Merz a précisé :
« Outre ce travail sur une doctrine commune, nous allons aussi impliquer, encore cette année, les forces conventionnelles allemandes dans un exercice nucléaire des forces armées françaises. »
Cela correspond vraisemblablement à ce qui a été jusqu’à présent nommé SNOWCAT (Support of Nuclear Operations with Conventional Air Tactics), c’est-à-dire la protection des avions nucléaires par des avions de chasse armés de manière conventionnelle et l’appui dans la suppression des défenses aériennes adverses.
Important, la déclaration conjointe souligne que cette coopération ne remet pas en cause l’engagement allemand dans la dissuasion nucléaire au sein de l’OTAN sous commandement américain :
« Cette coopération ne remplace pas la dissuasion nucléaire assurée sous direction américaine dans le cadre de l’OTAN, à laquelle l’Allemagne continue de participer dans le cadre de sa participation nucléaire. Elle s’inscrit dans le respect du droit international et est conforme à nos engagements relevant du Traité de non-prolifération nucléaire. »
Dans la déclaration officielle, on trouve plusieurs autres détails. Voici les passages clefs issus de la conférence de presse tenue après le Conseil :
Friedrich Merz : « Trois grandes questions nous ont occupés récemment : comment nous protéger dans un monde dangereux, comment renforcer nos économies face à la concurrence mondiale, et comment faire avancer l’Europe ensemble. Nous voulons répondre à ces enjeux rapidement, de manière cohérente, et avec pragmatisme. Notre engagement commun envers l’Ukraine joue un rôle clé dans notre sécurité, y compris à travers les contributions diplomatiques, militaires et financières de la France et de l’Allemagne.
Après plusieurs sommets majeurs – G7 à Évian, OTAN à Ankara, coalition des volontaires à Paris – nos efforts collectifs portent leurs fruits. Aujourd’hui, nous affirmons notre volonté de continuer sur cette voie. Notre but est un peace durable sauvegardant la souveraineté ukrainienne et la sécurité européenne.
Nous avons décidé au Conseil de renforcer notre coopération stratégique, mettant en œuvre les accords conclus en mars. Nous avons également observé le ravitaillement en vol d’un Rafale nucléaire français, symbole d’un nouveau chemin commun en matière de dissuasion. Une nouvelle cellule stratégique réfléchit à la manière d’accroître nos capacités communes.
Par ailleurs, nos forces conventionnelles participeront encore cette année à un exercice nucléaire français, un complément à notre engagement au sein de l’OTAN. Concernant le FCAS, malgré l’échec du développement conjoint de l’avion, nous poursuivrons la collaboration autour des technologies associées, notamment la solution Cloud.
Concernant KNDS, le constructeur du futur char franco-allemand, nous entendons renforcer la coopération industrielle afin de mieux répondre à nos besoins communs. Ce travail renforce notre sécurité et rapproche davantage nos deux pays. »
Emmanuel Macron : « Nous vivons une période de défis exceptionnels : guerre en Europe, incertitudes sur les relations transatlantiques, défis technologiques et migratoires, guerre commerciale ouverte avec la Chine. Cela remet en question nombre de nos fondations, aussi bien économiques qu’historiques.
Face à ces enjeux, il est crucial que la France et l’Allemagne renforcent leur coopération, ce que nous avons appelé le “réflexe franco-allemand”. Sans unité franco-allemande, l’Europe ne peut progresser. C’est la condition sine qua non de notre avancée continentale.
Dans ce contexte, malgré l’échec de FCAS, nous avons tiré les enseignements nécessaires et mis en place une nouvelle gouvernance pour améliorer la gestion des projets de défense au niveau ministériel, des groupes de travail et des représentants industriels.
Nous avons amorcé une dynamique nouvelle ces derniers mois, notamment avec la proposition d’une dissuasion élargie que l’Allemagne a immédiatement acceptée, faisant ainsi un pas vers un rôle de premier plan dans la dissuasion nucléaire stratégique commune.
Nous avons évoqué de nombreux sujets, notamment l’approfondissement de l’intégration autour du MGCS et des technologies comme le “Deep Precision Strike”. Nous préparons également des avancées sur la défense aérienne avec nos partenaires italiens.
Sur le plan diplomatique, nous encourageons la désescalade au Moyen-Orient, appelant notamment à la réouverture de la route maritime d’Hormuz et à un cessez-le-feu au Liban dans les soixante jours, sans retard ni précondition. Nous exhortons toutes les parties à respecter les accords signés et à favoriser la paix. »
Interrogé sur la dissuasion nucléaire et la participation allemande à des exercices français, le président Macron a insisté :
« La coopération que nous proposons, discutée en détail avec le chancelier, n’implique aucun cofinancement du programme nucléaire français. Ce dernier est intégralement financé par la France, qui a plus que doublé son budget militaire en neuf ans. Le but est d’améliorer la sécurité européenne et d’accroître l’incertitude chez nos adversaires. Cela suppose une confiance stratégique mutuelle, des échanges secrets, des manœuvres communes et des partenariats industriels. D’autres partenaires pourraient potentiellement rejoindre cette stratégie à l’avenir. »
Friedrich Merz a souligné la création d’une cellule stratégique bilatérale dédiée à l’examen des moyens d’améliorer la dissuasion commune :
« Nous voulons être capables de nous défendre afin de ne pas avoir à le faire. J’ai accepté pour la première fois l’invitation du président français à réfléchir ensemble à cette dissuasion nucléaire. Historiquement, un tel engagement avait été proposé par Charles de Gaulle, mais jamais accepté par l’Allemagne. Le contexte actuel impose de nouvelles réponses.
Nous participerons donc pour la première fois cette année à un exercice nucléaire commun, en complément à notre engagement dans la dissuasion nucléaire de l’OTAN. Cette cellule explorera toutes les options stratégiques, pas à pas. »
Concernant l’avenir du FCAS, Emmanuel Macron a précisé que si le développement conjoint du nouvel avion a été interrompu, la collaboration sur les autres composantes, notamment la Combat Cloud, se poursuivra conformément au calendrier prévu. Quant au MGCS, l’engagement est maintenu, avec une restructuration de la gouvernance de KNDS pour en faire un compétiteur majeur, incluant une possible transformation en entreprise publique mixte franco-allemande pour mieux répondre aux besoins souverains.
Enfin, Friedrich Merz a rappelé que le FCAS avait toujours été un système complet, pas seulement un avion, et que la coopération technologique et industrielle allait se poursuivre, notamment autour des composantes numériques et cloud, au bénéfice de l’efficacité et des capacités de défense de nos deux pays.