Lors de la guerre du Pacifique, les équipes de démolition sous-marine de la marine américaine ouvraient la voie aux débarquements amphibies des forces américaines et alliées sur des îles tenues par l’ennemi. Par des missions de reconnaissance des plages, de franchissement d’obstacles ou de déminage, ces équipes ont tracé les premiers sillons des vagues initiales d’assaut menées par les groupements navals, préparant ainsi les débarquements successifs des marines et soldats tout au long de la stratégie dite du « bond d’île en île ».
Ces premières phases critiques d’une opération amphibie représentaient un risque extrême durant la Seconde Guerre mondiale. Les équipes de démolition sous-marine, ancêtres des Navy SEALs, avaient raison d’être fières de leurs missions. Le Corps des Marines se targuait d’être le premier à fouler le sable, et parfois, à leur arrivée, les marines découvraient des inscriptions laissées par ces équipes leur souhaitant « Bienvenue, Marines ».
Avec l’émergence des armes de précision, ces opérations sont désormais plus périlleuses que jamais. Il est fort probable qu’aucun soldat américain ne prépare ou ne participe plus à la première vague d’un assaut amphibie opposé tel qu’on les connaissait. À l’avenir, ce pourraient être des systèmes robotisés qui accueilleront marines et soldats sur les plages de conflit.
Dans un contexte de surveillance omniprésente et de multiplication à faible coût des capacités de frappes à longue portée, la probabilité de succès d’une grande opération amphibie opposée s’amenuise fortement. Les forces embarquées sur navires amphibies sont très vulnérables tant que l’agresseur ne contrôle pas l’air et la mer dans la zone opérationnelle.
Les groupements navals doivent défendre efficacement chaque attaque pour préserver la viabilité de la force de débarquement, en particulier lors de la phase dite de « fenêtre de vulnérabilité » qui caractérise les premières vagues chargées de prendre pied et d’établir une tête de pont. L’assaillant ne peut se permettre aucune erreur : un seul coup porté à un navire transportant des milliers de soldats peut rendre l’assaut irréalisable, et transformer une campagne militaire en échec politique pour le dirigeant à l’origine de l’opération.
Cette hésitation à engager des forces amphibies est démontrée par le faible nombre de débarquements opposés depuis l’entrée en vigueur du régime de frappe de précision. Bien que de nombreuses opérations aient été envisagées, presque toutes ont été abandonnées face au risque trop élevé. Lorsque des débarquements de ce type ont lieu, c’est généralement parce que les défenses ennemies manquent d’armes anti-navires significatives, et que la force d’assaut surpasse largement la résistance opposée.
Cependant, cela ne signifie pas que ces opérations ont disparu ; elles restent viables en transférant et en transformant le risque assumé par l’assaillant lors de la phase initiale.
Le 13 juillet 2026, l’armée ukrainienne a diffusé une vidéo montrant une avancée majeure : le premier assaut amphibie entièrement sans pilote. Un bateau amphibie télécommandé a débarqué sur une plage, abaissé sa rampe, et libéré un véhicule terrestre robotisé qui a ouvert le feu à distance au moyen d’une mitrailleuse télé-opérée. Ainsi, aucune vie humaine n’a été mise en danger lors de cette phase amphibie.
Comme souvent avec les ruptures technologiques en matière de conflits, le premier exemple semble limité et symbolique. L’opération ukrainienne mettait en œuvre un seul navire et un seul véhicule terrestre, loin d’un débarquement massif comparable au jour J en Normandie. Néanmoins, une nation pleinement mobilisée peut aujourd’hui s’adapter, et il est envisageable que d’ici un à deux ans ces assauts sans pilote rassemblent des forces équivalentes à une brigade ou plus. Même devant des pertes sévères, l’agresseur peut rapidement remplacer ce matériel à un rythme bien supérieur aux capacités classiques dépendant de la survie humaine, sans le coût politique d’une hécatombe.
Les forces amphibies sans équipage éliminent les risques humains traditionnels, offrant aux nations qui s’y adaptent une option opérationnelle crédible pour les futurs conflits.
La peur du risque freine l’engagement des vagues humaines lors des assauts amphibies
Les assauts amphibies font partie des opérations militaires les plus complexes et dangereuses. Ils requièrent une coordination étroite entre plusieurs armées spécialisées dans des domaines distincts : la marine projette la puissance terrestre depuis la mer, tandis que l’aviation sécurise l’espace aérien au-dessus et à proximité. Les difficultés liées au commandement sont nombreuses : par exemple, le commandement principal évolue en cours d’opération lorsque la force d’assaut touche terre, un moment clé propice à l’exploitation par l’ennemi.
La force de débarquement est particulièrement vulnérable lorsqu’elle est embarquée et en approche du rivage. Le groupement naval amphibie reste ancré dans une zone restreinte, cible de choix durant le temps qu’il faut pour projeter la puissance au sol et la soutenir.
Les conditions météorologiques et l’état de la mer, éléments imprévisibles, peuvent compromettre l’opération, peu importe la qualité de la planification.
Bref, les risques pour la force d’assaut sont multiples. Tandis que le défenseur bénéficie d’avantages significatifs en termes de temps, d’espace et de forces immédiatement disponibles, la première vague est au contraire désorganisée, incohérente, et exposée dans sa quête d’établir une tête de pont sécurisée. Ce n’est qu’avec la montée en puissance des effectifs projetés que l’agresseur peut commencer à inverser la tendance.
Les planificateurs militaires avaient déjà conscience de ces risques avant l’ère des armes de précision. Les grandes opérations amphibies, couronnées de succès durant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée, reposaient sur la surprise, le contrôle local de la mer et de l’air, ainsi que la supériorité numérique et matérielle sur le défenseur.
Même durant la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains assauts ont été choisis ou abandonnés en tenant compte de ces paramètres. L’opération Causeway, visant à attaquer les forces impériales japonaises à Taïwan, a notamment été écartée car la géographie de cette île offrait trop d’avantages aux défenseurs.
L’apparition du régime de frappe de précision a accru ces risques. Un ennemi capable de voir et frapper la force amphibie la dissuadera purement et simplement d’engager un assaut, comme l’a illustré la guerre des Malouines. Avant ce conflit, l’amiral britannique Sandy Woodward était conscient qu’une perte significative de navires compromettrait toute la campagne navale, et il fut proche d’annuler l’opération. Les forces amphibies britanniques, détectées et exposées aux attaques aériennes et de missiles argentins, ont subi de lourdes pertes matérielles sans pour autant stopper les tirs, qui ne cessèrent que par épuisement des missiles Exocet argentins.
Quelques années plus tard, la planification de l’opération Tempête du désert aux États-Unis fut fortement influencée par cette expérience. Le général Norman Schwarzkopf annula une manœuvre amphibie impliquant deux brigades expéditionnaires des Marines afin de libérer Koweït City, le risque pour les navires et les forces embarquées étant jugé trop élevé, notamment du fait du déminage naval irakien et de la menace des missiles anti-navires, toujours marqués par la crainte des Exocet.
Les réseaux d’armes, de reconnaissance et de renseignement se sont développés et multipliés, rendant désormais ces menaces bon marché et accessibles à plus grande échelle. Cette réalité fut illustrée en mars 2025 lors de l’opération Rough Rider menée par les États-Unis contre le mouvement houthi, qui malgré ces frappes, conserve encore la capacité d’attaquer presque à volonté dans la mer Rouge. De même, en Ukraine, l’absence de marine a permis de neutraliser la flotte russe en mer Noire. Face aux sévères attaques américaines et israéliennes, l’Iran reste capable d’interdire l’accès au détroit d’Ormuz.
Ce décalage entre défenseur et attaquant explique la fréquence des abandons de projets d’assauts amphibies. Par exemple, dès les premières semaines de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, la flotte russe avait massé des moyens pour un débarquement à Odessa. Cependant, le naufrage du navire amiral Moskva sous des missiles Neptune ukrainiens, ainsi que les attaques sur d’autres navires, ont contraint à renoncer.
Dans le cadre du conflit larvé entre les États-Unis et l’Iran, des projets d’assaut amphibie sur l’île de Kharg ont été évoqués mais n’ont pas abouti. Quant à la Chine, malgré une mise en place navale sans précédent et une politique régionale agressive, elle n’a pas mené d’assaut amphibie contre Taïwan depuis 1955.
Le dernier assaut amphibie important – considéré comme une opération d’au moins l’échelle brigade attaquant une zone défendue – remonte à l’opération Balavegaya menée par les forces armées sri-lankaises en 1991. Ce succès était possible principalement car l’adversaire, les Tigres tamouls, ne disposait pas d’armes anti-navires capables de menacer les moyens amphibies. Depuis, il y a eu divers débarquements, mais jamais contre des positions sérieusement défendues ni des ennemis capables de cibler les navires d’assaut.
Il apparaît donc que politiques et commandants militaires reconnaissent que les assauts amphibies humains opposés ne sont plus viables, ni sur le plan opérationnel, ni politique. Opérationnellement, les navires amphibies sont trop vulnérables au vu des capacités de frappes ennemies. La perte d’un seul navire majeur compromettrait l’efficacité de l’opération. Politiquement, un tel échec et la perte massive de vies humaines mettent les dirigeants dans un choix tragique : se retirer en déroute ou escalader le conflit. De ce fait, les chefs d’État tendent à éviter ces opérations risquées.
Le retrait des humains et des grands navires modifie radicalement cette équation.
Les assauts sans pilote modifient la prise de risque
Une vague d’assaut amphibie sans équipage n’est pas un facteur de risque politique ni un handicap opérationnel comparable à une attaque humaine. Si des bateaux télépilotés sont détruits et coulent, aucune vie humaine n’est perdue. Un dirigeant n’a pas à justifier des sacrifices humains pour un objectif politique, et cela limite les risques d’escalade vindicative. L’incident de juin 2019, où l’Iran a abattu un drone de surveillance américain RQ-4A au-dessus du détroit d’Ormuz, a certes tendu les relations, mais sans conduire à un conflit majeur, contrairement à l’abattage en 2026 d’un F-15E piloté qui a provoqué des représailles et une mission de sauvetage risquée ayant causé des pertes matérielles.
En outre, les véhicules conçus pour un assaut robotisé sont moins coûteux et plus rapides à construire que les navires amphibies traditionnels. Ces derniers doivent intégrer des systèmes de survie, de protection, et nécessitent des équipages formés et nombreux, ce qui limite leur nombre. En revanche, les navires et embarcations destinés à un assaut sans pilote ne portent pas cette charge, réduisant considérablement leur coût et accélérant leur fabrication et leur remplacement.
Le rythme auquel un pays mobilisé comme l’Ukraine peut remplacer ses drones quotidiennement dans ses combats illustre la rapidité et l’économie possibles dans la production et le renouvellement des matériels. De plus, la possibilité d’aligner une flotte nombreuse et bon marché complique la tâche du défenseur, contraint à répartir ses efforts sur de nombreuses cibles plutôt que de concentrer ses tirs sur peu de navires de grande taille.
Perspectives et enjeux
Malgré leurs risques, les assauts amphibies sont des options stratégiques essentielles, permettant de contourner des forces massées, d’insérer des troupes dans l’arrière-pays, et de créer des impulsions décisives pour une campagne militaire. Tandis que les progrès technologiques ont depuis longtemps compliqué ces opérations depuis la guerre des Malouines, la prolifération des systèmes sans pilote dans les airs, sur terre et en mer ouvre une porte pour contourner le dilemme des risques humains et politiques inhérents.
Tirer rapidement parti de cette opportunité technologique sera crucial pour offrir aux décideurs américains des options militaires diversifiées et flexibles, favorisant ainsi leurs objectifs stratégiques. Mais les défis sont nombreux. En l’absence de pression militaire immédiate sur les États-Unis, le développement de telles capacités pourrait être trop lent, concurrencé par d’autres priorités dans un contexte budgétaire contraint.
Ce tournant soulève également des questions pour l’initiative Force Design qui pilote la transformation du Corps des Marines américain depuis 2020. Ce dernier a délaissé les débarquements forcés à grande échelle, considérant leur vulnérabilité face aux frappes de précision, au profit de concepts comme les bases avancées expéditionnaires et les forces « stand-in ». Inverser ce cap brutalement pourrait se heurter à des résistances pour des raisons pratiques, budgétaires ou politiques. Pourtant, les opérations amphibies restent une compétence clé, un « joyau de la couronne » et un mandat légal pour les Marines. Certains envisagent encore un futur où des assauts auront lieu, notamment grâce à l’intégration d’une foultitude de systèmes sans pilote, comme le suggère le « Concept pour les opérations amphibies du 21e siècle » publié avant la démonstration ukrainienne. Ce document, prévu pour une mise en œuvre autour de 2040-2045, gagnerait à être réévalué à la lumière des premières réussites récentes.
Il convient cependant de ne pas aller trop vite ni d’exclure totalement le rôle de l’homme. La première vague d’assaut, la plus exposée au risque, est le candidat idéal pour déléguer ce danger à des systèmes sans pilote. Mais un assaut amphibie ne s’arrête pas là. Il reste à démontrer que ces vecteurs robotisés peuvent stabiliser, étendre une tête de pont, ou ouvrir la voie vers des objectifs terrestres stratégiques comme ports, aérodromes, ou nœuds de communication. Ces étapes demeurent à ce jour un horizon technologique. En attendant, les vagues suivantes nécessitent fort probablement une intervention humaine pour engager d’autres moyens de combat et assurer la maintenance des systèmes robotisés pour prolonger leur efficacité.
Par ailleurs, l’essor des technologies sans pilote dans le camp défenseur pourrait équilibrer les forces en présence, avec des drones déployés massivement pour neutraliser les envahisseurs robotisés en mer ou sur la plage. Dans ce scénario, la confrontation se mue en un affrontement industriel de masse, de capacité de production et de renouvellement. Malgré cette incertitude, les avantages politiques et militaires pour l’attaquant demeurent nets. Politiquement, il est plus acceptable de perdre du matériel que des vies humaines. Militairement, les pertes de forces humaines et la vulnérabilité des grands navires impliquent un coût et un délai incomparables. Si l’industrie de l’agresseur lui permet de produire à plus grande échelle, il peut imposer une masse écrasante sur un site de débarquement, soumettant le défenseur à une résistance fragmentée.
La technologie et les conditions actuelles rendent donc cette option accessible. Comme pour toute rupture technologique, la chance sourit aux audacieux. Pour qu’une nation conserve l’option des assauts amphibies, elle doit impérativement atténuer les risques militaires et politiques qui pèsent sur les premières vagues : cela passe par l’adoption des solutions amphibies sans pilote.
Brian Kerg est planificateur opérationnel du Corps des Marines, officier communications, ancien mortieriste, associé non résident à l’Atlantic Council et chercheur auprès du Scowcroft Center for Strategy and Security, ainsi que membre du conseil de la Military Writers Guild. Il est actuellement engagé comme stratégiste auprès du Commandant du Corps des Marines à l’Université de Notre Dame.
Les propos exprimés ici sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement les positions officielles du Corps des Marines, du Département de la Défense américain, ou du gouvernement des États-Unis.
Image : Seaman Adam Bishop via DVIDS.