Depuis une décennie, Washington utilise régulièrement la politique commerciale et l’accès au marché américain pour faire avancer des priorités plus larges en matière de sécurité économique avec ses partenaires commerciaux. La décision de l’administration Trump de ne pas renouveler l’Accord États-Unis-Mexique-Canada (AEUMC) le 1er juillet, au cours d’un examen obligatoire tous les six ans, illustre cette approche.
Bien que le représentant américain au commerce ait souligné les préoccupations liées aux déficits commerciaux, les discussions avec des acteurs industriels et les déclarations passées de l’administration révèlent que les négociations en cours se concentrent de plus en plus sur la limitation des intrants provenant des chaînes d’approvisionnement chinoises. Pour cela, l’insertion de principes de sécurité économique dans l’architecture commerciale nord-américaine, par des mesures telles que le contrôle des investissements, les restrictions à l’exportation et la politique technologique, pourrait ancrer ces principes de manière bien plus durable que des droits de douane ou des décisions administratives. Cependant, cette durabilité ne représente qu’un volet de la stratégie.
L’aspect le plus significatif de l’approche américaine est que l’activation du processus de révision crée un mécanisme de levier récurrent. L’article 34.7 de l’accord impose des examens tous les six ans aussi longtemps que le traité est en vigueur. En refusant de confirmer cette année, Washington a déclenché une phase plus rapide et ascendante de ce levier : des examens annuels qui se poursuivent jusqu’à ce que les trois parties s’accordent pour renouveler l’accord — auquel cas le rythme revient tous les six ans — ou jusqu’à son expiration en 2036.
Washington dispose donc de deux leviers pour atteindre ses objectifs : un droit de veto permanent exercable tous les six ans, et, après son usage cette année, une pression annuelle cumulative jusqu’à ce que le Canada et le Mexique cèdent ou que l’accord prenne fin. Le succès de cette tactique — qu’il s’agisse de renforcer une bloc continental résilient face aux menaces chinoises ou d’enraciner des renégociations répétées — dépendra largement de l’ampleur des concessions que seront prêts à faire les partenaires nord-américains.
On pourrait encore douter et estimer qu’il s’agit davantage d’improvisation que de stratégie planifiée. Donald Trump a en effet souvent mis en avant les déficits commerciaux et envisagé publiquement de mettre fin à l’accord pour conclure des accords bilatéraux avec le Mexique et le Canada. Pourtant, l’administration n’a pas choisi de sortir simplement de l’accord ou de s’appuyer uniquement sur l’imposition de tarifs mais a opté pour le chemin institutionnel d’activer le mécanisme de révision de l’article 34.7. Mieux, les sources indiquent que l’agenda de négociation s’articule désormais autour de mesures de sécurité économique, en plus des griefs commerciaux traditionnels. Que cela corresponde ou non à une stratégie pleinement cohérente, la nature des négociations révèle une dynamique plus profonde qu’une simple campagne pour réduire les déficits commerciaux.
Mes échanges avec des associations professionnelles à Washington, ainsi qu’avec des entreprises américaines, chinoises et mexicaines, et des consultants au Mexique montrent que cette pression influence déjà les politiques gouvernementales, alors même que les négociations ne sont pas encore closes. Selon ces sources, des investissements chinois au Mexique, particulièrement dans le secteur automobile, ont été bloqués ou annulés en attendant les résultats de la revue. Par ailleurs, les discussions avec les États-Unis intègrent désormais des mesures de résilience des chaînes d’approvisionnement dans des secteurs tels que les véhicules électriques, la fabrication automobile, l’aérospatiale, la défense, ainsi que, dans une moindre mesure, la biotechnologie et la pharmacie. Cette pression américaine soutenue semble avoir aussi contribué à la décision mexicaine en 2025 d’augmenter les tarifs sur plusieurs importations chinoises.
Ces demandes de Washington ne rompent pas fondamentalement avec la politique américaine antérieure. Depuis près d’une décennie, les administrations successives cherchent à renforcer la résilience collective nord-américaine face aux chocs géopolitiques. Sous le président Joseph Biden, cette évolution s’est traduite par des politiques industrielles comme l’Inflation Reduction Act, qui vise à consolider les chaînes d’approvisionnement en véhicules électriques et batteries, et l’extension des initiatives lancées sous Trump pour bâtir une « chaîne d’approvisionnement résiliente en minéraux critiques » avec le Canada. Biden a en outre cherché une coordination accrue avec Ottawa pour appliquer des tarifs sur les véhicules électriques chinois, renforcer le contrôle des exportations et la surveillance des investissements étrangers. Avec Mexico, le dialogue économique de haut niveau poursuit l’objectif de réduire les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement critiques.
En 2023, l’administration Biden a également approfondi l’intégration économique trilatérale à travers le Comité ministériel nord-américain sur la compétitivité économique et à travers des initiatives sur les semi-conducteurs. Au-delà de l’Amérique du Nord, Washington poursuit des objectifs comparables via des cadres comme l’Indo-Pacific Economic Framework et le Minerals Security Partnership, destinés à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement et à réduire les dépendances stratégiques par une meilleure coordination avec ses alliés et partenaires.
Si Biden mise davantage sur les incitations industrielles et la coordination alliée tandis que Trump privilégie les tarifs et les leviers économiques, les deux administrations exploitent de plus en plus l’intégration économique nord-américaine pour faire avancer des objectifs plus larges de sécurité économique américaine. La question centrale est désormais de savoir jusqu’où le Canada et le Mexique accepteront de suivre cette nouvelle orientation sécuritaire économique de Washington.
Canada et Mexique face à la nouvelle donne sécuritaire économique
Le Canada s’est progressivement aligné sur plusieurs politiques américaines de sécurité économique au cours des dix dernières années. Après une coordination bilatérale soutenue avec les États-Unis, Ottawa a adopté en 2024 des droits de douane de 100 % sur les véhicules électriques chinois et s’est joint — ou a exprimé son soutien — à des initiatives américaines de résilience des chaînes d’approvisionnement, notamment dans le secteur des minéraux critiques. Ces efforts, initiés sous les administrations Trump et poursuivis sous Biden, sont assortis d’un renforcement des contrôles de sécurité nationale sur les investissements, ciblant particulièrement les investissements chinois dans les secteurs des minéraux critiques et des télécommunications. Ces avancées récentes limitent en pratique la marge de manœuvre du Premier ministre canadien Mark Carney pour accorder de nouvelles concessions fortes lors des négociations en cours, ce qui pourrait expliquer en partie les frustrations de Washington face à la posture relativement ferme du Canada. Le représentant américain au commerce, Jamieson Greer, a récemment critiqué le « manque de concessions » de la partie canadienne lors des discussions informelles.
Le Mexique représente un enjeu plus important — et un défi — pour Washington. Les investissements chinois au Mexique ont connu une accélération après la première guerre commerciale sino-américaine initiée en 2018, les industriels cherchant à préserver leur accès préférentiel au marché américain. Par ailleurs, le Mexique est devenu le principal bénéficiaire du nearshoring, la relocalisation partielle ou la diversification des chaînes d’approvisionnement hors de Chine en réponse aux tarifs, aux perturbations sanitaires et aux politiques industrielles américaines. Cette dynamique a renforcé la production manufacturière nord-américaine, mais elle a aussi accru les inquiétudes américaines quant à l’utilisation du Mexique comme porte dérobée par des entreprises chinoises vers le marché états-unien. Pour le Mexique, l’ouverture des discussions au-delà des plaintes commerciales traditionnelles crée des opportunités de compromis, puisque le pays peut proposer des concessions dans des domaines hors strict commerce pour préserver sa place avantageuse.
Ces politiques de sécurité économique s’inscrivent aussi dans des considérations internes et sécuritaires nationales au Canada et au Mexique. Ottawa partage avec Washington des inquiétudes sur la délocalisation industrielle vers la Chine et la résilience des chaînes d’approvisionnement. Les relations politiques avec Pékin se sont détériorées depuis 2018, notamment suite à des détentions perçues comme politisées de citoyens canadiens en Chine. De son côté, Mexico utilise ses tarifs sur les importations chinoises pour protéger ses industries locales, diversifier les investissements étrangers entrants et accélérer la montée en gamme industrielle. Ces intérêts convergents offrent à Washington une opportunité d’harmoniser plus étroitement les politiques nord-américaines, même si les priorités nationales divergent.
Cependant, l’émergence d’un bloc nord-américain uni autour de la sécurité économique n’est pas assurée. Le Canada et le Mexique continuent de résister à certains aspects de l’agenda américain. Par exemple, le gouvernement Carney a récemment montré une certaine ouverture à des importations limitées de véhicules électriques chinois dans le cadre d’une diversification commerciale post-tarifs Trump. Au Mexique, la rigueur dans le contrôle des investissements chinois stratégiques peine à se concilier avec la nécessité de préserver des liens commerciaux globaux avec Pékin, un équilibre difficile partagé par de nombreux autres pays. Par ailleurs, les deux gouvernements cherchent un renouvellement propre de l’accord, plus net que ce que Washington est prêt à accepter.
Les États-Unis, de leur côté, restent dans une position de force grâce à l’accord commercial, aux tarifs et à la puissance de leur marché, leur permettant d’inciter — voire de contraindre — leurs voisins à adopter leurs priorités de sécurité économique. Le succès des négociations dépendra néanmoins des divisions au sein du bloc et de la capacité des parties à faire des concessions. Dans le meilleur des cas pour Washington, un accord trilatéral revu, intégrant des engagements en matière de sécurité économique, serait conclu pour au moins six ans supplémentaires. À l’inverse, des désaccords persistants risquent de maintenir les parties dans une succession interminable de renégociations pendant la décennie à venir, instaurant une incertitude durable et aboutissant possiblement à l’effondrement du traité. Un tel scénario pourrait aussi pousser le Canada et le Mexique à accélérer leur diversification économique, sapant ainsi l’alignement continental que Washington cherche à construire.
Malgré tout, les gouvernements ont des raisons solides de préserver l’accord : l’intégration continentale soutient à la fois leurs objectifs économiques et sécuritaires. Pour Ottawa et Mexico, le défi consiste à consentir suffisamment de concessions pour conserver un accès préférentiel au marché américain, sans pour autant laisser Washington transformer le mécanisme de révision en une renégociation permanente axée sur la politique chinoise. Pour Washington, la difficulté sera de savoir jusqu’où elle peut pousser ses voisins sans fracturer l’intégration qu’elle veut consolider. L’enjeu final de la stratégie américaine ne sera donc pas seulement d’obtenir de nouvelles garanties de sécurité économique, mais de savoir si un bloc nord-américain construit sous pression récurrente pourra rester une base stable et crédible d’intégration à long terme.