À l’approche de la reprise des débats sur le budget, la Chambre des représentants et le Sénat ont chacun adopté en juillet leurs propres versions du projet de loi sur les crédits du Département de la Défense pour l’exercice 2026. Ce processus budgétaire se distingue par plusieurs spécificités cette année, façonnant un débat complexe autour des financements militaires.
Cette année, le processus d’approbation budgétaire de la Défense est inédit à trois égards. D’abord, c’est la première fois qu’une loi de réconciliation inclut un financement de la Défense, ce qui fait grimper le total des crédits à plus de 1 000 milliards de dollars. Ensuite, l’exercice 2025 fut le premier entièrement financé par une résolution provisoire, maintenant les dépenses au niveau de 2024. Enfin, le déroulement même du budget a été le plus fragmenté et retardé de l’histoire récente : le Pentagone a remis ses justifications détaillées avec un retard de quatre mois, introduisant environ 10 milliards de dollars de décalages comptables. Le Congrès s’est donc retrouvé à élaborer son budget en grande partie dans l’incertitude.
Le vote des crédits de défense est traditionnellement difficile à finaliser dans les délais. Au sein de la Chambre, une majorité simple suffit pour adopter un texte, ce qui favorise une posture partisane plus marquée. Au Sénat, un consensus plus large est requis (60 voix), induisant des projets de loi plus consensuels. Cette année, les retards ont creusé l’écart entre les projets des deux chambres, générant l’une des plus grandes divergences jamais observées sur la ligne budgétaire principale.
Des différences marquées, mais pas inédites
Historiquement, de 2012 à 2021, les plafonds instaurés par le Budget Control Act avaient uniformisé les niveaux d’engagements entre les deux chambres, imposant des limites strictes aux dépenses de défense. Depuis la fin de ces plafonds, sauf exceptions en 2024-2025, les écarts se sont accentués.
Pour 2026, l’écart atteint 21 milliards de dollars entre la proposition du Sénat (852,45 milliards $) et celle de la Chambre (831,50 milliards $) pour les crédits de base, hors constructions militaires et anciens combattants. Ce différentiel n’est pas le plus important jamais enregistré, et reflète une tendance classique où le Sénat présente des demandes plus élevées que la Chambre. Cependant, cette année, les écarts traduisent davantage des divergences profondes dans les priorités stratégiques et politiques des législateurs, même au sein d’un même parti majoritaire.
Une Chambre plus conciliante, un Sénat plus critique
Le rapport budgétaire de la Chambre, plus succinct et factuel, montre une posture globalement favorable à la demande du Pentagone, tout en dénonçant certains gaspillages. Malgré une critique modérée du processus législatif du Pentagone, la Chambre se montre prête à soutenir la demande initiale, limitant ses ajustements aux gros postes budgétaires. Elle met l’accent sur l’innovation et la modernisation, en réduisant certains crédits de fonctionnement et en réduisant le nombre d’emplois civils.
À l’inverse, le Sénat adopte une approche plus assertive. Son rapport critique vivement la qualité du processus budgétaire du ministère, le qualifiant « d’incomplet et incompatible avec les pratiques établies ». Le Sénat s’oppose à l’usage excessif du financement par réconciliation, qui limite son contrôle habituel. Il augmente substantiellement les crédits pour la préparation opérationnelle, la résilience des forces et le personnel, et prend position contre certaines coupes jugées contre-productives dans la fonction publique.
Le Sénat souligne aussi l’insuffisance des fonds alloués par le Pentagone face à l’ampleur des menaces, rejetant le financement par réconciliation comme simple mesure cosmétique, alors que les futurs investissements nécessaires restent colossaux.
Des priorités stratégiques divergentes
Au-delà des lignes budgétaires globales, les deux chambres différencient leurs choix sectoriels. La Chambre soutient pleinement les priorités présidentielles, notamment en renforçant les acquisitions et innovations pour la Marine et la Space Force. Elle privilégie les capacités de nouvelle génération : hypersonique, systèmes sans pilote, modernisation nucléaire et construction navale.
Le Sénat, plus critique envers certaines priorités, favorise un soutien accru à l’Armée de Terre, malgré la focalisation stratégique officielle sur le Pacifique. Il investit aussi fortement dans la maintenance, la modernisation des infrastructures et la base industrielle, tout en éprouvant des réserves à financer certains programmes aéronautiques et spatiaux jugés prématurés ou risqués.
Analyse des quatre grandes rubriques budgétaires
Personnel militaire : L’écart budgétaire est limité, malgré des différences dans les projections d’effectifs, le Sénat proposant globalement une légère augmentation des troupes, notamment pour la Marine et la Space Force.
Fonctionnement et maintenance : C’est là que les divergences sont les plus fortes, avec un écart de près de 18 milliards entre les projets de la Chambre et du Sénat. Le Sénat ajoute des crédits pour soutenir les installations et la modernisation, tandis que la Chambre réduit certains postes, y compris un important plan de réduction des emplois civils, tout en surfinançant la main-d’œuvre des acquisitions.
Acquisitions : Les deux chambres majorent fortement la demande modeste du Pentagone (153 milliards de dollars). La Chambre favorise la Marine et les programmes aériens, tandis que le Sénat adopte une approche plus équilibrée, notamment en injectant 5,2 milliards supplémentaires dans les missiles, avec une plus forte attention sur l’Armée, mais une certaine prudence face à de gros contrats aéronautiques et navals.
Recherche, développement, essais et évaluation : La Chambre propose un budget record (148 milliards $), porteur d’une volonté d’innovation accélérée. Elle cible les systèmes sans pilotes, la défense antimissile et la modernisation nucléaire, avec une forte allocation aux programmes classifiés de la Space Force. Le Sénat montre plus de réserve, notamment en coupant certains programmes spatiaux jugés dupliqués ou immatures, tout en renforçant des projets plus mûrs et les capacités industrielles.
Divergences sur les partenariats de sécurité et initiatives spécifiques
La Chambre réduit des financements historiques à certains partenariats internationaux, notamment en Europe, mais prévoit des crédits pour Taïwan, Israël et la lutte contre le terrorisme et les stupéfiants. Le Sénat, lui, maintient voire renforce ces engagements, reflétant une préoccupation plus grande pour les alliances traditionnelles et la stabilité hors du territoire américain.
Perspectives et étapes à venir
Il est probable que le budget de la Défense soit finalement adopté dans le cadre d’un projet global omnibus, comme cela a été le cas lors de 14 des 16 dernières années. Une résolution provisoire devrait préserver les niveaux de dépenses de 2024 jusqu’à une décision finale, potentiellement tardive en 2026.
Plusieurs facteurs compliquent une conclusion rapide du processus : les divergences profondes entre la Chambre et le Sénat, les retards accumulés, la nécessité de concilier le financement provisoire avec le budget annuel, ainsi que les enjeux politiques plus larges sur le financement gouvernemental, aujourd’hui très tendus.
Comme le sénateur Mitch McConnell l’a souligné, il n’y a « pas de substitut à un financement robuste et complet ». Malgré d’importantes réformes proposées et des tentatives pour accélérer l’innovation, c’est bien le processus budgétaire – marqué cette année par frictions et décalages – qui dictera le rythme, avec pour principale victime les forces armées elles-mêmes.
Madeline Field est rédactrice adjointe de Cogs of War, un média spécialisé en technologie de défense et base industrielle militaire.