Lors de son discours annonçant l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, Vladimir Poutine a rapidement évoqué ce qu’il considère comme le péché originel dans la longue liste des crimes occidentaux. Avant l’Irak, la Libye ou la Syrie, il y eut Belgrade : « Une première opération militaire sanglante a été menée contre Belgrade, sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU, mais avec l’utilisation d’avions de combat et de missiles en plein cœur de l’Europe. » Ce positionnement n’était pas anodin : Poutine signifiait aux Serbes que la guerre menée par la Russie en Ukraine et le bombardement de la Yougoslavie par l’OTAN s’inscrivaient dans une même histoire, et que lui, contrairement à l’Occident, s’en souvenait. Aleksandar Vučić raconte la même histoire aux Serbes depuis quinze ans.
Le vocabulaire commun à la Russie et à la Serbie est le point clé pour comprendre la Serbie contemporaine. Le régime qui a forgé ce langage a bâti sa légitimité interne en présentant chaque défi — qu’il s’agisse de manifestations de l’opposition, de journalisme indépendant, de mobilisation civique ou d’une prétendue révolution Maïdan à l’étranger — comme une menace étrangère. En avril 2026, cette dynamique a connu un tournant majeur. Viktor Orbán, au pouvoir depuis seize ans, a concédé la défaite face au Parti Tisza de Péter Magyar, qui a remporté une supermajorité lors d’une campagne axée sur l’inflation, la stagnation économique et la corruption des élites. En moins de 24 heures, Magyar a publiquement laissé entendre qu’il connaissait « le parrain » derrière l’alliance Orbán–Fico–Vučić. Aleksandar Vučić, qui avait passé la veille électorale à remercier Orbán « pour tout » sur Instagram, s’est emporté à la télévision d’État, qualifiant les propos de Magyar de « stupides et irresponsables ». Ce face-à-face, exceptionnel et révélateur, a mis au jour le mécontentement de Belgrade, puisque Vučić venait de perdre son plus grand allié européen capable de le défendre dans l’Union européenne.
Un vocabulaire partagé
Au cours de la dernière décennie, la Serbie de Vučić a perfectionné ce que les chercheurs désignent par autoritarisme compétitif : un régime qui organise des élections, tolère des protestations et jongle entre Bruxelles et Moscou tout en vidant de leur substance les institutions susceptibles de le contrôler. Des études serbes montrent que la réponse du régime aux manifestations de masse suit trois règles tactiques : les tolérer, maintenir la police à distance, et présenter les manifestants comme des instruments d’une « influence étrangère » vague et malveillante. Freedom House classe désormais la Serbie comme un pays « partiellement libre ». L’institut V-Dem parle d’autocratie électorale. La Commission européenne, début 2026, a envisagé de suspendre 1,5 milliard d’euros de fonds au pays, citant la répression des protestataires et les ingérences répétées dans les médias indépendants.
Cette façade cache une infrastructure plus discrète mais cruciale. Predrag Petrović a documenté comment le Parti progressiste serbe a capturé l’ensemble des forces de sécurité et des services de renseignement dès son arrivée au pouvoir, notamment en permettant à Vučić lui-même de devenir secrétaire du Conseil national de sécurité. En 2018, le chef du département de protection de l’Agence de renseignement de sécurité (BIA) affirmait publiquement, lors d’une conférence d’extrême droite en présence de Vučić, que la mission première de l’agence était désormais de lutter contre les « ennemis internes » : partis d’opposition, médias indépendants, ONG et syndicats accusés d’être au service d’« agents étrangers ».
Les politologues qualifient ce processus de capture de l’État : la prise systématique de contrôle des institutions indépendantes, y compris les tribunaux, les régulateurs et les services de sécurité, par un parti au pouvoir insaisissable pour la justice. Cette capture a aussi une dimension numérique : depuis 2017, la société chinoise Huawei a équipé Belgrade, Novi Sad et Niš d’un réseau de caméras de reconnaissance faciale « Safe City », installé sans aucune base juridique pour la surveillance biométrique. Selon une enquête de Radio Free Europe, la police continue d’inculper des manifestants sans vérifier leur identité grâce à ce système de surveillance. En 2022, Vučić a nommé Aleksandar Vulin, chef d’un petit parti pro-russe, directeur de la BIA, malgré les protestations occidentales. Vulin avait déjà attiré l’attention internationale en transmettant à Moscou des données de surveillance sur des dissidents russes à Belgrade, ce qui a conduit à l’arrestation d’activistes d’opposition.
En décembre 2021, Vulin, alors ministre de l’Intérieur, a créé un groupe de travail conjoint avec le Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, visant à développer des mesures pour prévenir les manifestations de masse, surveiller activistes, journalistes indépendants et ONG, et contrer les « révolutions colorées » qu’il présente comme des instruments traditionnels des puissances cherchant à déstabiliser la souveraineté. Poutine a décoré Vulin de l’Ordre de l’Amitié pour avoir maintenu des liens étroits entre les services de renseignement russes et serbes. En mars 2025, lors des grandes manifestations étudiantes en Serbie, Vulin a rencontré à Moscou le ministre russe de la Défense Sergei Choïgou pour discuter du « dialogue en cours » sur la lutte contre ces révolutions colorées.
Le régime s’est appuyé sur la propagande russe diffusée par Russia Today et Sputnik Srbija, qui partagent un même répertoire critique à l’égard de l’UE, accusée de fomenter un changement de régime. Une enquête récente montre que 72 % des Serbes interrogés estiment que l’OTAN a provoqué l’invasion russe de l’Ukraine.
La répression ciblant les activistes russes anti-guerre exilés en Serbie illustre concrètement cette collaboration. En juillet 2023, la BIA a retenu plus de 24 heures Peter Nikitin, avocat néerlandais d’origine russe et porte-parole de la Russian Democratic Society, avant de le relâcher sans explications. Ce cas s’est reproduit avec d’autres exilés, leurs demandes de permis de séjour refusées sous prétexte d’« atteinte à la sécurité nationale ». En octobre 2024, Anton Bobryshev, organisateur d’une commémoration en mémoire du chef de l’opposition russe Alexeï Navalny, décédé en prison, a été expulsé du pays. Une source proche évoque un accord secret entre la BIA et le FSB russe signé par Vulin pour lutter contre les révolutions colorées.
Cette répression silencieuse, que l’on peut qualifier de répression ambiante, est la marque d’un État capturé. Les opposants ne savent souvent pas si les pressions viennent directement des services serbes ou du renseignement russe. Tandis que certains Russes voient leur permis annulé, d’autres, souvent bien liés au Kremlin, reçoivent la nationalité serbe. Plus de deux cents personnes en lien avec Moscou auraient été naturalisées depuis 2022.
Cette forme de répression explique la manière dont le régime a répondu à la vague de protestations étudiantes de 2024-2025, la plus importante mobilisation civique en Serbie depuis la chute de Milošević. Plutôt que d’opter pour des arrestations massives, le pouvoir a choisi la délégitimation calculée : diffamation dans la presse pro-gouvernementale, fuites visant les organisateurs, arrestations ciblées, et menaces à la télévision d’État d’une dispersion violente en quelques secondes. Les étudiants, refusant de s’associer à l’opposition politique, privent le régime de sa cible partisane et renforcent ainsi sa rhétorique de « révolution colorée ».
La disparition du bouclier Orbán
Depuis seize ans, Viktor Orbán accomplissait pour Vučić ce qu’aucun autre en Europe ne pouvait : il votait contre l’aide à l’Ukraine et bloquait les sanctions européennes contre la Russie, garantissant ainsi que le refus de la Serbie de s’y joindre restât sans conséquences. Il plaidait aussi ouvertement en faveur de l’adhésion rapide de la Serbie à l’Union européenne, permettant au régime de présenter cet engagement comme une double victoire, à la fois dans et contre l’Europe. Orbán avait aussi consolidé un corridor énergétique Belgrade-Budapest-Moscou, via le gazoduc TurkStream et d’autres projets d’infrastructures financés par la Chine.
La victoire de Péter Magyar bouleverse ces trois piliers et libère l’UE d’un équilibre autoritaire qui, depuis des années, protégeait les autocrates via les financements européens tout en minimisant toute opposition interne. Magyar annonce vouloir « s’éloigner de la dépendance à l’énergie russe ». Son parti Tisza appartient au Parti populaire européen, une famille politique qui regroupe aussi l’Union démocratique croate. Son chef, Andrej Plenković, a été l’un des premiers à le féliciter. L’équilibre des forces au sein du PPE s’est ainsi déplacé contre Belgrade. Quant à la perspective d’adhésion de la Serbie, Magyar ne montre ni affinité idéologique, ni incitation politique pour lever les objections sur l’État de droit, en hausse depuis les élections contestées de décembre 2023 et la répression qui a suivi.
La chute d’Orbán rompt cet équilibre autoritaire qui profitait à la Serbie depuis des années. Le choc psychologique est au moins aussi important que les conséquences institutionnelles. Ces régimes survivent en projetant l’image d’une invincibilité et en convainquant élites et citoyens que la dissidence est coûteuse et vouée à l’échec, tout en cultivant des liens économiques solides avec des régimes voisins et en venant en aide à d’autres membres du « club autocratique » en temps de crise. La victoire de Magyar met à mal tous ces principes et rappelle que même des dirigeants longtemps installés ne sont pas éternels.
Quelques heures après les élections en Hongrie, les partis d’opposition serbes ont salué cette victoire historique comme une « feuille de route politique pour la Serbie » et un signe que « la liberté s’y installera bientôt », affirmant : « Aujourd’hui Orbán tombe, demain ce sera le tour de Vučić. » L’élite serbe a vu de près ce que signifie la défaite : depuis avril, le parti Fidesz d’Orbán est en chute libre, Orbán a presque disparu de la vie publique, et Magyar a fait voter au Parlement l’éviction du président et du président de la Cour constitutionnelle, tout en interdisant les mandats multiples. Pour un régime qui base sa légitimité sur la stabilité, la chute d’un voisin encore plus enraciné est déstabilisante. Le taux de participation à ces élections hongroises a été record ; la victoire du Parti Tisza ne repose pas sur une mobilisation nouvelle mais sur le déplacement d’électeurs ruraux et de petites villes autour de thèmes quotidiens aussi centraux pour la politique serbe, marquée par la tragédie ferroviaire de Novi Sad. Reste à voir si ces résultats influenceront l’opinion publique en Serbie.
Ce qui reste à Vučić
Depuis dix ans, Vučić sait jongler avec ses affinités politiques : être photographié avec Ursula von der Leyen une semaine, puis Vladimir Poutine la suivante, qualifier les manifestations à l’étranger d’« excès démocratiques » et au pays de subversion étrangère, tout en comptant sur Orbán pour adoucir chaque décision européenne. Sans Orbán, chaque acte répressif à Belgrade se traduira plus directement par des sanctions, le gel des fonds européens et des restrictions sur la libre circulation — les leviers européens les plus efficaces dans la région. Le corridor énergétique Belgrade-Budapest, qui donnait toute sa valeur au TurkStream et au projet Druzhba, a perdu son aboutissement naturel.
La Hongrie ne bloquera plus les prochains paquets de sanctions ni ne défendra l’adhésion de la Serbie. Jusqu’ici, il fallait l’unanimité des 27 pays membres pour punir Belgrade, tandis qu’un seul suffisant pour la protéger — le vote d’Orbán, qui fournissait ce bouclier de manière fiable et répétée. Désormais, le discours européen sera moins affadi avant les votes, et une majorité hésitante ne pourra plus se cacher derrière lui.
Il est important de souligner que la chute d’Orbán n’a pas créée la vulnérabilité de Vučić. Les protestations étudiantes, le mécontentement économique et la corruption endémique précédaient largement l’élection hongroise. L’influence démocratique occidentale fonctionne grâce aux fractures dans le régime domestique, non malgré elles. Orbán a joué le rôle de ce que les politologues Steven Levitsky et Lucan Way appellent un « chevalier noir », un mécène qui affaiblit cette influence de l’intérieur même de l’Union européenne. Sa défaite ouvre des espaces pour des démocratisations éventuelles, sans assurer leur concrétisation.
En juin 2026, onze semaines après la concession d’Orbán, Vučić a surpris le pays en annonçant sa démission et la tenue d’élections anticipées présidentielles et législatives, un an avant la fin de son mandat. Les analystes y voient une retraite tactique d’un président inéligible, qui compte revenir ensuite comme Premier ministre, une tactique fréquente chez les autocrates contemporains. Obtenir un nouveau mandat de quatre ans, avant que le levier européen ne se resserre et que le mouvement étudiant ne devienne une force électorale, est une décision rationnelle pour un régime qui vient de perdre son assurance politique.
Le mouvement étudiant a démontré une capacité mobilisatrice inédite depuis 2000. Les élections locales en 2025 dans plusieurs villes ont prouvé que des listes soutenues par les étudiants pouvaient briser la domination du Parti progressiste, même dans des bastions ruraux. Les conditions ayant permis la victoire de Tisza — stagnation économique, inflation quotidienne, corruption élitaire exacerbée par une catastrophe infrastructurelle meurtrière — sont toutes présentes en Serbie. Ce qui manque, selon Bailey Galicia de l’Atlantic Council, c’est une opposition unifiée prête à transcender ses divergences internes pour adopter une stratégie électorale commune.
Perspectives d’avenir
La BIA capturée, le tribunal supérieur aux ordres à Belgrade, le parquet centralisé, le réseau biométrique Huawei, le monopole médiatique pro-gouvernemental et les cadres loyaux disséminés dans toute l’administration ne disparaîtront pas avec une seule élection en Hongrie. La Russie, quant à elle, dispose d’une raison supplémentaire pour accroître son investissement. Avec la Hongrie perdue, la Serbie devient l’ancre la plus importante du Kremlin dans la région, et un mécène ayant édifié un appareil d’État complet dans le pays ne le laissera pas échapper facilement. Il faut s’attendre à une intensification de la rhétorique publique russe, avec plus d’interventions de Lavrov et Zakharova, plus de propagande à la manière de Russia Today Balkan et Radio Sputnik, et un renforcement de la coopération des services secrets serbes et russes. La mouvance autoritaire non étatique pourrait elle aussi croître, avec la multiplication des partis pro-russes, associations de vétérans, groupes d’extrême droite et entités quasi-gouvernementales, toutes susceptibles de recevoir davantage de financements étatiques.
Alors que la porte tournante contrôlée par Orbán à Bruxelles se referme, la valeur de chaque canal d’influence que Moscou détient encore à Belgrade ne pourra que grandir.
L’Union européenne devrait aborder les prochaines élections en Serbie comme un test de la cooptation autoritaire : déployer une mission d’observation complète, surveiller l’utilisation des médias d’État et des ressources administratives par le parti au pouvoir, et clairement indiquer que les 1,5 milliard d’euros suspendus ne seront débloqués tant que les manifestants poursuivis pour « tentative de renversement constitutionnel » seront incarcérés. Bruxelles devrait aussi attirer l’attention sur le sort réservé aux exilés russes anti-guerre expulsés pour des motifs vagues de « risque pour la sécurité ». Les États membres pourraient offrir à ces activistes des visas humanitaires et des solutions de protection, tandis que la Commission européenne devra évoquer chaque expulsion nominativement dans les négociations d’adhésion. Le régime serbe, dépourvu de son principal allié hongrois, observera attentivement la vigilance éventuelle de Bruxelles.