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En 2021, Andrew Ivey alertait sur le risque d’un « piège de la militarisation » au Mexique. Cinq ans plus tard, face à l’intensification des pressions exercées par l’administration Trump et à l’élection d’une nouvelle présidente, il revient sur ses analyses au regard des évolutions récentes.

La réforme constitutionnelle de 2024 a officiellement placé la Garde nationale sous contrôle militaire, une étape soutenue par la présidente Claudia Sheinbaum. Cette formalisation a-t-elle changé la réalité sur le terrain ?

Cette réforme institutionnalise une situation déjà bien établie sur le terrain, tout en accentuant la militarisation. Elle officialise le passage d’un contrôle militaire de facto à un contrôle légal et formel. La Garde nationale dépend désormais du Secrétariat à la Défense, dirigé par un général en activité. De plus, officiers et soldats de la Garde sont formés dans des écoles militaires. Cette militarisation complète de la police fédérale ferme quasiment toute porte à d’éventuelles institutions policières alternatives dans les gouvernements post-Sheinbaum. Le Mexique s’engage donc dans une militarisation plus profonde que celle observée dans d’autres grandes démocraties régionales.

Cependant, il reste à voir si la Garde peut être reformatée. Bien qu’intégrée à l’éducation militaire, sa formation pourrait être davantage orientée vers le rôle de police ou de gendarmerie plutôt que vers celui de soldats. Ce serait alors une étape notable pour réduire la dépendance aux forces armées dans la sécurité publique. Reste à observer comment une force formée, dirigée et supervisée par des militaires pourrait réellement s’émanciper du contrôle strict des armées.

Avec la pression accrue des États-Unis pour réprimer les cartels de la drogue, les priorités sécuritaires du Mexique ont-elles évolué ? Quel bilan peut-on tirer de la situation sécuritaire ces dernières années ?

La situation sécuritaire mexicaine a connu des fluctuations ces deux dernières années, en partie sous l’effet de la seconde administration Trump. Mais même avant ce mandat, on observait un tournant dans la politique sécuritaire par rapport aux premières années d’Andrés Manuel López Obrador. Là où ce dernier avait adopté une posture d’évitement des affrontements avec les cartels, la présidence Sheinbaum déploie une stratégie plus agressive basée sur l’élimination des chefs criminels.

Cette approche, loin d’être inédite, retourne aux méthodes antérieures, avec des résultats similaires. L’élimination de « El Mencho », chef du Cartel de Jalisco Nueva Generación, a provoqué une vague de violence de représailles à Puerto Vallarta. L’arrestation des dirigeants du Cartel de Sinaloa a intensifié la guerre civile entre factions criminelles. En réalité, les priorités sécuritaires du pays n’ont pas radicalement changé. La pression américaine a surtout relancé d’anciennes stratégies. Par ailleurs, tant que la corruption régionale persistera, notamment au niveau des gouvernements des 32 États mexicains, que la stratégie nationale ne s’appuiera pas sur des forces de police capables d’enquêter et de combattre efficacement les narcotrafiquants, et que la demande américaine en drogues illicites restera forte, ces cartels continueront de menacer la sécurité du pays.

Votre article mettait en garde contre la diminution du contrôle civil et la montée de l’impunité au sein des forces militaires. Depuis le transfert de la Garde nationale sous juridiction militaire, la situation s’est-elle aggravée ? Existe-t-il des mécanismes fiables pour contrôler les abus ?

Bien avant la réforme constitutionnelle, l’impunité était la règle pour la Garde. De nombreux témoignages révèlent des traitements particulièrement violents infligés aux migrants transitant par le Mexique. Ce phénomène semble lié aux attentes des États-Unis, qui influencent le comportement des forces mexicaines à l’égard des migrants étrangers.

Je ne pense pas que l’impunité se soit aggravée. En théorie, les tribunaux civils pourraient enquêter sur ces abus, mais en pratique, les juges montrent peu d’intérêt à exercer ce pouvoir. De plus, il n’est pas clair comment ils pourraient enquêter efficacement sur des personnels militaires. Pour l’instant, la Garde semble chargée de s’auto-surveiller.
Par ailleurs, l’administration Sheinbaum a modifié la classification des homicides. Les découvertes de restes humains ne sont plus systématiquement enregistrées comme des meurtres, mais comme des « causes de décès inconnues ». Si les statistiques officielles indiquent une baisse des meurtres, les cas de disparitions forcées ont augmenté sous sa présidence. En 2024, lorsqu’un rapport de l’ONU a pointé l’implication régulière des forces mexicaines dans ces disparitions, Sheinbaum a fermement nié en déclarant : « Il n’y a pas de disparitions forcées commises par l’État. » Cela suggère qu’elle entend protéger les forces armées et la Garde nationale au même titre que ses prédécesseurs.

Avec le recul, modifieriez-vous certains aspects de votre analyse initiale ?

De nombreuses personnes, moi y compris, avons sous-estimé Claudia Sheinbaum. Étant donné l’influence prépondérante d’Andrés Manuel López Obrador au sein de Morena (Mouvement de régénération nationale), j’imaginais Sheinbaum comme une présidente manipulée. Elle a pourtant poursuivi les deux priorités les plus préoccupantes : renforcer la militarisation de la sécurité et miner l’indépendance électorale tout en dénigrant l’opposition à Morena. Elle a toutefois tracé son propre chemin et gagne en popularité, dépassant même López Obrador. Dans les affrontements entre leurs équipes respectives, son camp s’est imposé.
À noter enfin qu’un prétendant sérieux à la présidentielle de 2030 est Omar García Harfuch, secrétaire à la Sécurité publique et à la Sécurité citoyenne. Sa notoriété a fortement augmenté après l’élimination d’El Mencho, mais l’échéance est encore lointaine. Ceux qui suivent la politique mexicaine gardent un œil attentif sur lui.

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Andrew Ivey est doctorant au département de science politique de l’Université de Californie à Riverside. Son projet de livre, « As the Guns Turn Inward : Civilian Management of Internal Conflict », explore les relations entre gouvernements démocratiques, forces armées et polices en Colombie et au Mexique. Ses recherches ont été publiées dans les revues Democratization et Defense and Security.