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Des décennies de domination laissent une empreinte durable : elles façonnent les croyances et les comportements d’une nation et de ses forces armées. Une longue période d’hégémonie, qu’elle concerne un pays ou une entreprise dominante sur son marché, favorise les angles morts face à l’évolution des marchés, des technologies et des concurrents. Ce succès durable engendre souvent une forme d’autosatisfaction, source de complaisance. Les hypothèses stratégiques et politiques insuffisamment examinées constituent un enjeu majeur pour les gouvernements et les entreprises, car le statu quo s’installe souvent comme un dogme difficile à remettre en cause.

La planification de la défense américaine repose sur deux hypothèses insuffisamment analysées. La première est que la posture militaire, les capacités et les moyens des forces américaines seront suffisants pour passer sans accroc de la dissuasion à un conflit dans la première chaîne d’îles, qui s’étend du Japon à Taïwan, en passant par les Philippines jusqu’à Bornéo, constituant la première ligne de front asiatique face au Pacifique. La seconde suppose que les lignes de communication vers le Pacifique occidental resteront ouvertes, afin de permettre le déploiement des forces avancées, la sécurité des civils et familles militaires américaines, ainsi que l’arrivée rapide d’éventuels renforts.

Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la présence avancée des forces américaines, mais plutôt d’appeler le département de la Défense à une évaluation réaliste des besoins en mobilité, protection et maintien en condition opérationnelle de ces forces. Une posture résiliente, adaptée à ses objectifs, est essentielle, optimisant sécurité, soutien logistique et intervention des forces de renfort. Dans ce cas précis, la quantité ne fait pas toujours la qualité, surtout dans un premier temps.

Une leçon de la Seconde Guerre mondiale

Dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, l’U.S. Naval War College a conduit une série de simulations de guerre visant à anticiper un conflit potentiel avec le Japon. Ces exercices ont contribué à l’élaboration du « War Plan Orange », une stratégie fondatrice pour le conflit dans le Pacifique. Le débat portait principalement sur la manière de protéger les intérêts américains aux Philippines en cas de guerre. Deux écoles de pensée s’opposaient : envoyer rapidement la flotte pour défendre les Philippines ou adopter une approche progressive par « étapes » à travers le Pacifique. La première option mise sur la rapidité d’action, la seconde privilégie la construction progressive d’une capacité de combat et logistique tout en affaiblissant l’adversaire par étirement de ses lignes de communication et usure militaire.

L’option la plus spontanément séduisante était le « billet direct », c’est-à-dire la protection rapide des Philippines — qui constituait alors un commonwealth américain avec des intérêts économiques et politiques majeurs. Les forces américaines comprenaient environ 31 000 soldats réguliers, 277 appareils aériens, 14 navires de surface et 29 sous-marins. Malgré le vieillissement de la flotte, l’aviation de l’armée américaine se composait d’avions modernes, dont 107 chasseurs P-40 et 35 bombardiers B-17.

Il aurait donc été naturel d’adopter l’option de la réaction immédiate. Cependant, les travaux du Naval War College ont démontré que cette option n’était pas logistique viable, que le timing d’intervention serait difficile à assurer, et qu’une armée japonaise à pleine puissance et proche de ses eaux territoriales représentait une menace importante.

Une dynamique similaire prévaut aujourd’hui. La présence militaire américaine au Japon, en Corée du Sud et à Guam est plus importante, et les intérêts diplomatiques et économiques dans la région sont considérables. Ils sont mis au défi par une Chine en expansion militaire rapide. Cela impose d’adopter une posture de dissuasion solide, soutenue par une capacité de réponse rapide en cas d’échec de la dissuasion. Tout comme dans les années 1930, les années 2020 nécessitent des exercices de simulation, de la modélisation, pour que les réactions instinctives américaines soient tempérées par l’analyse, et que la stratégie la plus efficace, et non la plus émotionnelle, soit choisie.

Analyse de l’histoire récente

La Quadrennial Defense Review de 2014 avait déjà souligné la nécessité de rééquilibrer le Département de la Défense au-delà du Moyen-Orient et de la guerre contre le terrorisme. Ce n’est cependant qu’avec la publication de la National Defense Strategy de 2018 que la concentration sur la compétition entre grandes puissances, en particulier face à la Chine, a été clairement affermie. À cette époque, la Chine était entrée à reculons dans la catégorie des concurrents proches en matière militaire. Les planificateurs actuels sont ainsi issus de cette période de transition et plus généralement de l’ère post-Guerre froide où la supériorité multidépartementale et la domination militaire semblaient acquises.

Huit ans après cette stratégie nationale, il est désormais admis que la Chine est un rival militaire au moins égal, notamment dans la région indo-pacifique. Pourtant, malgré cette prise de conscience, les croyances et habitudes relatives à la corrélation des forces restent teintées par des suppositions d’avantage écrasant héritées du passé. Les analystes et planificateurs américains doivent donc rester vigilants face à ces idées préconçues héritées d’une époque de suprématie incontestée, susceptibles d’induire en erreur, à l’instar des promoteurs du « billet direct » lors du précédent siècle. Le Département de la Défense doit impérativement vérifier sa capacité à acheminer et soutenir des forces de renfort dans la région.

Considérant que la Chine apparaît plus dominante dans plusieurs domaines militaires clés que ne l’était le Japon au début de la Seconde Guerre mondiale, il serait erroné de penser que les États-Unis pourront renforcer aisément leurs bases avancées, alliés et partenaires en cas de conflit. Le « War Plan Orange » supposait que 80 000 soldats et 26 000 civils à Bataan pourraient résister au moins six mois, une hypothèse fondée sur des données incorrectes : après Pearl Harbor, ces forces furent rationnées drastiquement. Pour éviter de reproduire cette erreur, les planificateurs doivent envisager des scénarios pessimistes et intégrer dans leurs plans la capacité à repousser les forces chinoises, à préparer le théâtre à l’arrivée de renforts et à assurer la continuité des lignes de communication pour le soutien logistique et la protection des civils américains présents dans la première chaîne d’îles.

Les planificateurs doivent analyser en détail les capacités de transport, mobilité, manœuvre et soutien logistique disponibles. Cette rigueur est cruciale pour évaluer défis et opportunités, notamment en termes de temps, de distances et de flux de ressources, que les pires scénarios se réalisent ou non. À titre d’exemple, la flotte amphibie prévue de 31 navires nécessiterait une disponibilité à 100 % pour transporter les éléments d’assaut de deux brigades expéditionnaires des Marines, alors que l’état actuel n’atteint que 50 %. Même en atteignant une pleine disponibilité, ces navires seraient probablement détournés d’autres missions mondiales, ce qui complexifie davantage le déploiement d’une force expéditionnaire hors zone. Si le redéploiement d’autres moyens navals et aériens (navires prépositionnés, transport aérien tactique et stratégique) contribue significativement, la capacité logistique maritime globale est cependant en déclin. L’enjeu n’est pas uniquement d’augmenter le nombre de navires amphibies ou de transports maritimes, mais surtout de concevoir dès à présent des postures et concepts d’emploi adaptés aux capacités réelles, donc contraintes.

Des erreurs stratégiques impactent directement la conception et le développement des forces. La flotte américaine de la Seconde Guerre mondiale fut notamment influencée par le système des traités limitant les bases dans le Pacifique — la clause de fortification du traité naval de Washington. Cette contrainte, perçue comme un obstacle, s’avéra en fait un stimulant d’innovation, favorisant la création de docks flottants, la conception de sous-marins à longue portée, et le développement de capacités mobiles de production d’eau. Le General Board, anticipant ce besoin, avait inclus un appendice secret sur les bases mobiles dans le document War Plan Orange de 1924. Une évaluation précise des besoins en mobilité aérienne et maritime, munitions, capacité industrielle, résilience des bases dans le Pacifique occidental et conséquences liées à la présence de civils américains dans la zone d’engagement adverse pourrait jouer un rôle similaire, clarifiant les contraintes et encourageant des solutions innovantes.

Situation actuelle et défis

En avril dernier, l’U.S. Army Pacific a publié une stratégie axée sur l’obtention d’un avantage positionnel dans le Pacifique occidental, suivie en mai par une démarche similaire du Marine Corps, intitulée Pacific Marines Strategy 2025. Celle-ci envisage la présence conjointe « côte à côte » des I et III Marine Expeditionary Forces dans la première chaîne d’îles. Cette posture est nettement plus ambitieuse que celle envisagée dans la Force Design 2030 du Corps des Marines, qui ciblait des forces plus petites, mobiles, discrètes et capables de manœuvrer dans la compétition.

La I Marine Expeditionary Force, basée en Californie, fait face à un défi important de mobilité lié à la réduction des flottes amphibies, logistiques et commerciales. Même en supposant que deux forces expéditionnaires puissent être déployées dans la région (la III Marine Expeditionary Force étant déjà présente mais pas positionnée optimalement), il convient d’évaluer la puissance de feu réelle que ces formations terrestres et aériennes fournissent lors des premières phases d’un conflit. Par exemple, la contribution majeure d’une force expéditionnaire aux Philippines serait son aviation opérant depuis des bases fixes et mobiles. Ces forces d’avant-poste doivent être intégrées dans une posture commune incluant des capacités clés conjointes, dans une évaluation réaliste du rapport de forces avec l’adversaire. L’analyse pourrait conclure à une absence d’avantage, voire un désavantage.

Au vu des plans actuels de l’US Air Force pour redistribuer les escadrons avancés hors des zones les plus vulnérables et de ceux de la Navy pour éloigner ses navires de surface de la première chaîne d’îles, il est nécessaire que les planificateurs des différentes armées examinent l’apport d’une seconde force expéditionnaire de Marines basée aux États-Unis ou d’unités supplémentaires de l’Armée de Terre. Chaque élément militaire devrait être jugé sur sa pertinence dans le cadre des limites réelles de mobilité et de logistique. En particulier pour la I Marine Expeditionary Force, quels compromis seraient nécessaires à l’échelle interarmées pour déplacer cette force ? Apporte-t-elle une valeur ajoutée suffisante en puissance de combat ?

Les planificateurs des commandements de combat devraient toujours se demander : « Le jeu en vaut-il la chandelle ? » Dans l’affirmative, quelles interdépendances conjointes (défense anti-aérienne terrestre, soutien aérien, capteurs et systèmes de communication navals) méritent d’être maintenues dans la première chaîne d’îles pour faciliter cette posture ? Sinon, il conviendrait de privilégier une force avancée plus mobile et déployable.

Initialement conçus dans le cadre de la Force Design 2030, les régiments littoraux des Marines peuvent être à la fois résilients et très adaptés aux besoins de l’Indo-Pacifique. Ces forces plus petites et dispersées seront forcément détectées et donc vulnérables, mais grâce à l’emploi de tactiques élaborées, la dissimulation opérationnelle, la maîtrise du terrain et des systèmes avancés d’alerte précoce, elles peuvent rester efficaces. Elles contribuent à la connaissance de la situation, à la coordination rapide des tirs, ainsi qu’à la guerre cybernétique, spatiale et électronique, tout en soutenant la défense des nations alliées. Leur présence manifeste l’engagement américain dans la région et joue un rôle dissuasif contre toute agression chinoise contre Taïwan, tout en tenant à distance tout autre assaut opportuniste sur les territoires japonais ou philippins.

Ces forces avancées peuvent gagner en mobilité en s’appuyant sur les interactions avec les forces conjointes et les pays hôtes. Bien que ces interdépendances puissent paraître des faiblesses, dans un monde aux ressources contraintes, elles sont un levier d’efficacité. En réduisant ces liens, le Corps des Marines doit soigneusement peser coûts et bénéfices. Les capacités logistiques et anti-aériennes de l’Armée, la gestion de l’espace aérien de l’Air Force, ainsi que la puissance de feu et le commandement naval contribuent à des modes d’engagement plus agiles et expéditionnaires. Il faudra déterminer quelle combinaison maximise, dans les meilleurs délais, la capacité utile pour les commandements de combat.

Moins peut signifier mieux lorsque cela permet une puissance de combat efficace et réalisable sans déclencher une spirale infernale croissante de besoins en protection et logistique. En résumé, il faut être pertinent, résilient et pragmatique.

Il est indispensable de procéder à des exercices itératifs de simulation et modélisation pour explorer une large gamme de scénarios de conflit, évitant ainsi de supposer systématiquement le « billet direct ». L’analyse devrait prendre en compte la géographie, les ressources, l’économie, et la corrélation des forces, privilégiant une série d’étapes locales pour le déploiement progressif des forces plutôt qu’un affrontement frontal immédiat. Il s’agit de reconnaître les défis majeurs d’une guerre générale et de développer des concepts d’emploi dans la dissuasion et le combat réalisables avec des ressources et capacités plausibles.

Emplacement, emplacement, emplacement

Les stratégies de l’Armée de Terre, de l’Air Force et du Marine Corps insistent à juste titre sur les avantages d’un positionnement favorable au sol et à proximité des alliés et partenaires. Toutefois, la manière d’y parvenir est essentielle. Toutes les forces avancées et de renfort doivent être évaluées sur la base de leur capacité de combat réelle et configurées en fonction des capacités actuelles de transport aérien et maritime, sans illusion. Elles doivent aussi être résilientes et hautement entraînées aux opérations interarmées et combinées à grande échelle.

La formation toutes-domaines est cruciale pour la force conjointe, et la posture des forces est un facteur décisif. Les moyens doivent être positionnés pour faciliter des entraînements conjoints et combinés abordables, incluant manœuvres, tirs et opérations sur le spectre électromagnétique. Si les exercices conjoints sont indispensables, des entraînements à feu réel complets ne peuvent être menés dans la première chaîne d’îles. Positionner de grandes formations hors de cette zone offre de meilleures opportunités d’entraînement, moins coûteuses, tout en réduisant leur exposition aux manœuvres d’intoxication adverse visant à provoquer des réactions défensives précipitées. En effet, un suicide tactique adverse est plus facile à orchestrer contre des forces stationnées dans la principale zone d’engagement hostile ; celles-ci devront alors déployer des tactiques de dispersion internalisée.

Dans tout conflit majeur, les forces de renfort jouent un rôle essentiel. Contrôler le temps, le rythme et le lieu des engagements est plus efficace avec des forces initialement positionnées hors de la première chaîne d’îles. Les forces de réponse rapide du Marine Corps et la force conjointe plus large doivent être conçues comme des unités d’élite expansibles. Par exemple, les unités expéditionnaires Marines pourraient intégrer des capacités comparables aux régiments littoraux, associées aux principaux moyens actuellement assurés par les grandes formations expéditionnaires. Ces forces devraient s’insérer au mieux dans les réseaux communs interarmées de commandement, renseignement, surveillance, reconnaissance, défense aérienne et logistique.

Conclusion

Un esprit « débrouillard » ne suffit pas face à un adversaire de même niveau. À l’instar des planificateurs des années 1920-30, les responsables actuels doivent mener des simulations rigoureuses, remettre en cause les hypothèses insuffisamment examinées et analyser les effets secondaires imprévus nés d’une perception héritée d’une domination incontestée.

Les forces avancées sont essentielles à la fois pour la dissuasion et pour le combat, elles doivent être pertinentes, durables et capables de survivre dans les pires scénarios. Ceci implique souvent qu’elles soient légères, mobiles, expéditionnaires et complémentaires des forces de réaction rapide, elles-mêmes positionnées sur des plateformes de mobilité. Ces forces rapides pourront ainsi préparer le théâtre d’opérations, repousser les capacités clés adverses, tout en s’appuyant sur les moyens avancés de détection, d’engagement, de cyber et de guerre électronique des forces avancées. Pour reprendre le vocabulaire amphibie traditionnel, les forces avancées Marines réalisent des opérations de forces de pointe, tandis que la force navale de réaction rapide assure l’écran de protection et des capacités de renfort supplémentaires.

Avec une planification informée par l’analyse, les forces avancées peuvent renforcer la dissuasion, ainsi que la capacité interarmées et combinée à mener la guerre. C’est un défi difficile mais solvable. Les États-Unis ont su anticiper les grandes questions stratégiques avant la Seconde Guerre mondiale, mais cinq ans plus tard, au début de la guerre de Corée, ils ont sous-estimé l’ennemi, aboutissant à la destruction de la Task Force Smith, entre autres drames. Pour éviter ce type d’échec, il est crucial que les services et l’état-major interarmées développent des analyses — notamment des simulations et modélisations — qui questionnent régulièrement les hypothèses, évaluent la préparation réelle (pour quoi, quand, où, combien de temps?), et quantifient les défis opérationnels liés aux distances, déplacements et manœuvres lors d’un conflit majeur lointain. Plus de Task Force Smith ! Les forces et civils de premier rang méritent cette rigueur.

Noel Williams est chercheur au sein de Systems Planning and Analysis, spécialisé dans la stratégie, la politique et la conception des forces du Marine Corps.

Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne reflètent pas officiellement le Marine Corps, le Département de la Défense ou le gouvernement américain.