L’idée de Ghazwa-e-Hind — une bataille apocalyptique annoncée dans certaines traditions islamiques visant à la conquête de l’Inde — s’est enracinée dans les milieux extrémistes du paysage socio-politique et religieux pakistanais. Bien que rejetée par les savants reconnus et les voix modérées, cette notion est de plus en plus idéalisée par des idéologues islamistes et des clercs radicaux au Pakistan. Cette vision inquiétante s’est infiltrée dans une partie des élites militaires, politiques et religieuses, nourrissant une obsession pour la « reconquête » de l’Inde et sa transformation en une nation islamique — un rêve fondé sur un révisionnisme historique plutôt que sur un réalisme stratégique.
Au cœur de cette idéologie se trouve la conviction que l’Inde, autrefois sous domination islamique durant diverses dynasties musulmanes, est un territoire légitime devant être repris sous contrôle islamique. Cet esprit révisionniste et suprémaciste néglige les complexités de l’histoire sud-asiatique et choisit d’idéaliser la conquête tout en effaçant des siècles de coexistence pluraliste. La glorification de figures comme Mahmoud de Ghazni ou Muhammad bin Qasim dans les manuels pakistanais n’est pas accidentelle : elle construit délibérément une identité islamo-militariste fondée sur des griefs historiques et des prophéties théologiques.
Le réseau étendu de madrassas au Pakistan, notamment dans les provinces du Pendjab et du Khyber Pakhtunkhwa, constitue un terreau fertile pour la diffusion d’idéologies radicales. Nombre de ces établissements religieux propagent une rhétorique djihadiste et diffusent le récit de Ghazwa-e-Hind auprès de jeunes esprits impressionnables. Alimentés par l’endoctrinement wahhabite à la sauce saoudienne et une propagande anti-indienne, plusieurs générations ont été élevées pour voir l’Inde non seulement comme un rival géopolitique, mais comme un ennemi existentiel de l’islam.
Cette haine profondément ancrée ne relève pas uniquement de l’idéologie, elle est systémique. Les programmes scolaires, les sermons, les discours d’État et la propagande militante convergent pour renforcer l’idée que le Pakistan a une obligation religieuse de défier la souveraineté indienne ainsi que son cadre laïc.
Ce qui rend cette idéologie particulièrement dangereuse, c’est le contexte nucléaire dans lequel elle s’inscrit. L’armée pakistanaise — en particulier les services de renseignement Inter-Services Intelligence (ISI) et certains cadres officiels — ont longtemps considéré les groupes djihadistes comme des outils stratégiques contre l’Inde. Ces « acteurs non étatiques » ont été utilisés dans des guerres par procuration au Cachemire et ailleurs, mais que se passe-t-il lorsque la ferveur idéologique échappe à tout contrôle ?
Le risque n’est pas théorique. L’obsession envers l’Inde, formulée non seulement en termes territoriaux mais aussi civilisationnels et religieux, pourrait pousser le Pakistan à des décisions imprudentes. Si des dirigeants, sous la pression de factions radicalisées ou portés par des illusions de mandat divin, commettent une erreur de jugement ou provoquent l’Inde au-delà d’un certain seuil, la région pourrait sombrer dans un conflit généralisé — avec l’arme nucléaire jouant le rôle de dernier recours.
L’Inde, démocratie pluraliste abritant l’une des plus grandes populations musulmanes au monde, demeure attachée à un ordre fondé sur des règles. Cependant, elle ne peut ignorer la menace idéologique croissante venant de ses frontières. Les institutions militaires et diplomatiques indiennes savent bien que des doctrines comme Ghazwa-e-Hind — aussi absurdes qu’elles paraissent à l’esprit rationnel — entraînent de réelles conséquences lorsqu’elles sont prises au sérieux par ceux qui détiennent des armes, du pouvoir ou l’accès aux codes nucléaires.
La communauté internationale doit en prendre conscience. La radicalisation d’un État doté de l’arme nucléaire sous le prétexte d’une prophétie médiévale n’est pas un problème régional, mais une menace globale. La tolérance interne au Pakistan envers l’idéologie djihadiste, si elle n’est pas jugulée, pourrait déstabiliser non seulement l’Asie du Sud mais la sécurité internationale dans son ensemble.
Le mythe de Ghazwa-e-Hind n’est pas qu’une fiction dangereuse, c’est une bombe à retardement. Lorsque le fanatisme religieux se mêle aux armes nucléaires et à un appareil d’État prêt à jouer avec ces forces, les conséquences peuvent être catastrophiques. Il est essentiel que les voix modérées au Pakistan combattent cette idéologie toxique, que les grandes puissances exercent une pression sur Islamabad, et que l’Inde reste vigilante tout en faisant preuve de retenue face aux provocations. Car dans l’ombre d’une guerre nucléaire, il n’y aura ni vainqueurs ni vaincus, seulement des survivants.