Inde et Japon envisagent une collaboration stratégique pour développer un missile air-air longue portée destiné à leurs avions de chasse de prochaine génération. Cette initiative vise à contrer l’évolution rapide des capacités aériennes chinoises et à renforcer leurs systèmes d’armes respectifs, notamment l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA) indien et le programme Global Combat Air Programme (GCAP) japonais.
Ce partenariat potentiel s’inscrit dans un contexte de renforcement des liens militaires face aux préoccupations communes liées à l’expansion chinoise, notamment à travers le déploiement de missiles avancés comme les PL-16 et PL-17, dont les portées dépassent 300 km. Des échanges récents de renseignements, tels que le partage par l’Inde de données sur le guidage et la contre-contremesure électronique (ECCM) issues de missiles chinois PL-15E récupérés, ont renforcé cette coopération technologique.
Actuellement, la Force aérienne d’autodéfense japonaise (JASDF) utilise le missile AAM-4TDR, un missile BVRAAM (Beyond Visual Range Air-to-Air Missile) de moyenne portée à guidage radar actif, avec une portée estimée entre 160 et 170 km, équivalente à celle de l’Astra MkII indien. Développé par Mitsubishi Electric, la série AAM-4 est en service depuis 1999, et la variante AAM-4B, introduite en 2010, est la première au monde à intégrer un capteur à réseau phasé actif (AESA) pour améliorer la détection et la résistance aux brouillages. Malgré ces avancées, ces missiles sont désormais jugés insuffisants face aux menaces émergentes, en particulier celles provenant de l’aviation chinoise.
Pour répondre à ces défis, le Japon développe le Joint New Air-to-Air Missile (JNAAM), une version adaptée européenne du Meteor de MBDA, intégrant la technologie AESA japonaise issue de l’AAM-4B. Le Meteor, propulsé par un statoréacteur, propose une zone d’impact sans échappatoire dépassant 100 km et une excellente maniabilité finale. Le JNAAM intègre en plus des capteurs au nitrure de gallium (GaN) compatibles avec les baies internes du F-35. Présentant déjà des prototypes en phase de test depuis 2023, le programme connaît cependant des retards liés à la pandémie de COVID-19 et à des contraintes budgétaires, avec une mise en service prévue pour le milieu des années 2020. Ce retard inquiète particulièrement Tokyo, alors que la Chine déploie ses PL-16 (200-250 km de portée) et PL-17 (plus de 400 km), conçus pour neutraliser des cibles de haute valeur comme les AWACS et ravitailleurs à distance.
De son côté, l’Organisation indienne de recherche et développement en défense (DRDO) a réalisé des progrès significatifs avec la famille de missiles Astra. Cette gamme place l’Inde parmi un cercle restreint de nations capables de concevoir et produire des missiles air-air longue portée, aux côtés des États-Unis, de la Russie et de l’Europe. L’Astra MkI, doté d’une portée de 110 km, est déjà intégré aux Su-30MKI et Tejas Mk1A, et sa production en série est prévue en 2024. La version MkII, équipée d’un moteur à double impulsion et d’un chercheur AESA, étend la portée à 160 km, à l’égal du Meteor, avec des essais planifiés pour fin 2025.
Le véritable bouleversement est apporté par l’Astra MkIII, surnommé Gandiva, qui utilise une propulsion par statoréacteur à ergols solides (SFDR) pour atteindre des portées supérieures au Meteor, jusqu’à 340 km contre des cibles en haute altitude. Après des essais au sol achevés en décembre 2024, les tests en vol à partir du Su-30MKI sont imminents, avec une induction prévue pour 2030. L’Astra MkIII rivalise directement avec le PL-17 chinois, offrant une vitesse élevée en régime soutenu et une guidance multisensorielle adaptée aux menaces furtives ou manœuvrantes. La DRDO et l’Armée de l’air indienne envisagent même une génération future encore plus avancée, intégrant potentiellement des technologies hypersoniques ou de l’autonomie assistée par intelligence artificielle. Avec plus de 350 unités Astra MkI commandées et des perspectives d’exportation, ce programme illustre la volonté d’autonomie stratégique de l’Inde, réduisant la dépendance aux importations comme les R-77 russes ou les Meteor européens.
| Variante de missile | Portée (km) | Propulsion | Caractéristiques principales | Statut |
|---|---|---|---|---|
| AAM-4TDR (Japon) | 160-170 | Fusée à propergol solide | Chercheur AESA, ECCM | Opérationnel |
| JNAAM (Japon-Royaume-Uni) | 200+ (basé sur Meteor) | Statoréacteur | AESA GaN, compatible F-35 | Tests de prototype (2023+) |
| Astra MkII (Inde) | 160 | Moteur à double impulsion | Chercheur AESA, liaison de données | Essais prévus en 2025 |
| Astra MkIII (Inde) | 340+ | Statoréacteur SFDR | Guidage multisensoriel, vitesse soutenue | Essais en vol imminents (2025) |
| PL-16 (Chine) | 200-250 | Moteur à double impulsion | AESA, capacités anti-furtivité | Opérationnel |
| PL-17 (Chine) | 400+ | Moteur à double impulsion | Ciblage HVAA, AESA | Opérationnel (2022) |
Les évolutions rapides des missiles BVRAAM chinois ont suscité une vigilance accrue en Inde et au Japon. Le PL-16, dérivé plus fin du PL-15, propose une portée de 200 à 250 km avec des ailes repliables permettant une configuration interne pour des chasseurs furtifs comme le J-20, autorisant jusqu’à six missiles embarqués. Le PL-17, quant à lui, est un missile long de 6 mètres offrant plus de 400 km de portée, optimisé pour les cibles de haute valeur telles que les ravitailleurs et les AWACS. Propulsé par un moteur à double impulsion et guidé par radar AESA, il a été aperçu sur des J-16 lors d’exercices en 2023, illustrant la stratégie chinoise d’accès et de déni de zone (A2/AD) en repoussant les moyens de support adverses loin des zones de conflit.
Face à ces avancées, les États-Unis ont accéléré le développement de leurs missiles AIM-260 JATM (plus de 200 km de portée) et AIM-174B (variante aéroportée du SM-6 avec plus de 250 km). Pour l’Inde et le Japon, confrontés respectivement aux incursions de la Force aérienne populaire chinoise (PLAAF) le long de la Ligne de contrôle réel (LAC) et en mer de Chine orientale, l’acquisition de missiles BVRAAM supérieurs est devenue une nécessité urgente. Les données du combat lors de l’Opération Sindoor en mai 2025, qui ont permis la récupération intacte de missiles PL-15E tirés par le Pakistan, ont offert des renseignements précieux sur les systèmes ECCM chinois, stimulant davantage cette coopération bilatérale.
Les bases de ce projet commun ont été posées début 2025, avec le partage par l’Inde de données ECCM et de guidage provenant des missiles PL-15E, renforçant le partenariat stratégique spécial global initié lors de la visite du Premier ministre Modi à Tokyo en 2014. Les experts japonais, notamment de Mitsubishi Electric, ont exploité ces informations pour améliorer leurs programmes AAM-4B et JNAAM en ciblant spécifiquement les capacités de détection des capteurs PL-15 et PL-16.
Bien qu’aucun accord formel n’ait encore été signé, les discussions lors de la rencontre des ministres de la Défense en mai 2025 à Delhi ont évoqué la co-développement d’un missile commun. L’AMCA indien, avion furtif de 5e génération et demi dont le premier vol est prévu en 2028, nécessite des missiles dépassant 300 km compatible avec ses baies internes. Le GCAP japonais, programme de 6e génération mené avec le Royaume-Uni et l’Italie, vise une mise en service à partir de 2035, cherchant des armes interopérables pour l’export et le partage des coûts. Ce missile conjoint pourrait combiner l’expertise indienne en propulsion SFDR et la technologie AESA japonaise, intégrant potentiellement une propulsion statoréacteur pour des portées supérieures à 300 km.
Les principaux obstacles restent les transferts technologiques soumis aux Trois Principes japonais sur l’exportation d’équipements de défense et la politique indienne des compensations industrielles. Les budgets respectifs (6,22 lakh crore ₹ soit environ 75 milliards de dollars pour l’Inde en 2025-26, et 8,7 trillions de yens soit 56 milliards de dollars pour le Japon) privilégient l’autonomie, mais une R&D conjointe pourrait partager les coûts et maximiser les bénéfices. Géopolitiquement, ce projet s’inscrit dans la dynamique du Quad, visant à contrer la suprématie du PL-17 chinois.
Si ce projet voit le jour, le missile commun pourrait être opérationnel dès 2030, équipant l’AMCA et le GCAP avec un missile air-air BVRAAM dépassant les 300 km et rivalisant avec le PL-17 chinois. Pour l’Inde, cela accélérerait l’intégration de l’Astra MkIII sur les plateformes Su-30MKI, Tejas et Rafale. Pour le Japon, ce serait l’opportunité de moderniser à moindre coût les F-15J, F-2 et F-35, renforçant ainsi la dissuasion dans la région indo-pacifique.