Bengaluru/New Delhi. Le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin s’est imposé comme un point géopolitique crucial, réunissant le Premier ministre indien Narendra Modi, le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre chinois Xi Jinping, dans un contexte où les États-Unis réajustent leurs alliances mondiales tout en faisant pression sur l’Inde.
Les images de Modi échangeant des salutations chaleureuses, des poignées de main et même des éclats de rire avec Poutine et Xi envoient un message fort sur la trajectoire d’une politique étrangère indienne indépendante, visant à préserver son autonomie stratégique tout en naviguant dans la compétition entre grandes puissances.
Quelques minutes avant la rencontre Modi-Poutine, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a souligné que Washington considère l’Inde comme une « relation déterminante du XXIe siècle », mettant en avant les efforts constants des États-Unis pour séduire New Delhi malgré des divergences persistantes sur le commerce, la sécurité énergétique et les alignements politiques mondiaux.
Les propos de Rubio, relayés par l’ambassade américaine à New Delhi, ont insisté sur l’innovation, l’entrepreneuriat, la coopération en matière de défense et les liens entre populations comme étant les piliers de ce partenariat durable.
Cependant, compte tenu des images simultanées des interactions de Modi avec Poutine et Xi, le timing de cette déclaration américaine semble être une tentative délibérée de rappeler l’importance des États-Unis pour l’Inde, alors que New Delhi approfondit son engagement dans les forums eurasiens.
Au cœur de cette manœuvre diplomatique figure la tension persistante entre Washington et New Delhi concernant les achats de pétrole russe par l’Inde.
Les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, avaient imposé des droits de douane élevés de 50 % sur les exportations indiennes dans le but de contraindre New Delhi à réduire ses liens énergétiques avec Moscou.
L’Inde, de son côté, a fermement rejeté ces demandes, présentant ses importations de pétrole russe comme une nécessité souveraine pour garantir une sécurité énergétique abordable à ses 1,4 milliard d’habitants.
New Delhi a qualifié ces tarifs punitifs d’« injustes, non justifiés et déraisonnables », affirmant sans ambiguïté qu’elle prendrait « toutes les mesures nécessaires pour protéger ses intérêts nationaux ».
Le langage corporel chaleureux entre Modi et Poutine lors de l’OCS — marchant main dans la main et partageant plus tard un échange léger avec Xi — reflète la volonté de l’Inde de ne pas laisser les pressions extérieures défaire ses liens stratégiques et de défense profondément ancrés avec la Russie, qui restent indispensables à son calcul de sécurité nationale.
Diplomatiquement, l’Inde a remporté un succès majeur à Tianjin avec la condamnation forte des États membres de l’OCS à l’encontre de la récente attaque terroriste de Pahalgam, reprenant l’affirmation de longue date de Modi selon laquelle « les doubles standards dans la lutte contre le terrorisme sont inacceptables ».
Le fait que le Pakistan, représenté par le Premier ministre Shehbaz Sharif, ait dû approuver cette déclaration est perçu comme une réussite indienne significative sur la scène multilatérale, isolant en pratique la position d’Islamabad sur le terrorisme dans son propre voisinage régional.
Par ailleurs, la déclaration finale de l’OCS a dépassé le cadre de l’Asie du Sud en condamnant les récentes frappes militaires conjointes américano-israéliennes contre l’Iran, les qualifiant de violations du droit international, de la souveraineté des États et de la Charte des Nations unies.
Cette critique virulente des actions de Washington traduit un alignement croissant des puissances eurasiatiques contre ce qu’elles perçoivent comme un unilatéralisme et un interventionnisme occidentaux.
L’inclusion de cette condamnation dans la déclaration finale du sommet souligne non seulement le succès de l’Inde à façonner un consensus sur la lutte contre le terrorisme, mais aussi les dynamiques multipolaires qui structurent les débats mondiaux sur la sécurité.
Le sommet de l’OCS à Tianjin a ainsi créé une narrative à plusieurs niveaux pour la politique étrangère indienne. D’un côté, Washington continue de courtiser New Delhi, le plaçant au centre de sa stratégie indo-pacifique et le présentant comme un pilier de l’ordre mondial du XXIe siècle.
De l’autre, la bonhomie visible entre l’Inde, la Russie et la Chine traduit la détermination de New Delhi à préserver son autonomie stratégique, à équilibrer les alignements et à privilégier ses intérêts nationaux par-dessus la politique d’alliances.
Cette diplomatie à double trajectoire – entre partenariats étroits avec l’Occident tout en approfondissant les liens multilatéraux avec les puissances eurasiatiques – maintient à la fois les États-Unis et leurs rivaux dans l’incertitude.
Les semaines à venir révéleront si cet équilibre pourra être maintenu face à l’intensification des mesures économiques de Washington et aux turbulences mondiales persistantes liées aux conflits, à la compétition énergétique et aux recompositions d’alliances.