John Healey a démissionné de son poste de secrétaire d’État à la Défense, estimant que le plan d’investissement dans la défense, pourtant très attendu, ne répondait pas aux besoins du pays et le contraindrait à prendre des décisions réduisant la préparation opérationnelle des forces britanniques, a-t-il indiqué dans une lettre adressée au Premier ministre et publiée ce jeudi.
En poste depuis la prise du pouvoir du Parti travailliste en juillet 2024, John Healey a exposé ses motifs dans une lettre datée du 11 juin adressée à Sir Keir Starmer. Il y écrit d’emblée : « c’est une lettre que je n’avais jamais envisagé d’écrire » et précise qu’il le fait « avec un grand regret et à contre-cœur ».
La lettre commence par un bilan des réalisations que Healey attribue au gouvernement en moins de deux ans. Il rappelle que le Parti travailliste a « pris l’initiative sur le plan international en faveur de l’Ukraine » via la Coalition des volontaires et le groupe de contact pour la défense de l’Ukraine, « affirmé la place du Royaume-Uni comme voix majeure de l’Europe au sein de l’OTAN » et « porté les investissements dans la défense à 2,5 % du PIB trois ans plus tôt que prévu ».
Il souligne également « les réformes les plus profondes dans le secteur de la défense depuis 50 ans », « les plus importants contrats d’exportation de défense du Royaume-Uni depuis des décennies », une « revue stratégique de défense inédite », ainsi que la hausse des salaires militaires « la plus importante depuis près de 20 ans », l’amélioration du moral des forces armées, la rénovation de plus de 1 200 logements familiaux des forces armées, la réinitialisation des relations avec les alliés européens et la signature de grands accords de défense avec l’Allemagne, la Norvège et la France. « Vous avez mené cela en tant que Premier ministre », écrit-il à Starmer, « ce qui vous a valu un large respect au pays comme à l’étranger ».
Mais à partir de là, le ton change. Healey rappelle que le gouvernement est arrivé au pouvoir en ayant conscience que « le Royaume-Uni faisait face à une nouvelle ère de menaces nécessitant une nouvelle ère pour la défense », impliquant « des investissements supplémentaires à travers le plan d’investissement dans la défense ».
Les travaux interministériels approfondis menés jusqu’en janvier, sous la supervision conjointe du Premier ministre, de Healey et du chancelier de l’Échiquier, ont « confirmé l’ampleur du défi et les exigences croissantes pesant sur la défense ». Depuis, écrit-il, Starmer « n’a pas été en mesure, et le Trésor a refusé, de s’engager à fournir les ressources nécessaires » à la nation, malgré l’accroissement des menaces.
Ces menaces, selon Healey, ont même augmenté depuis janvier : conflit au Moyen-Orient, avec « le Royaume-Uni désormais à la tête de la mission militaire multinationale dans le détroit d’Hormuz », sécurité dans le Grand Nord, « avec le Royaume-Uni en tête de la mission Arctic Sentry de l’OTAN », « une activité russe accrue contre le Royaume-Uni et les nations de l’OTAN » ainsi que des attaques renforcées en Ukraine, le tout aggravé par l’accord de Paris qui prévoit « un déploiement britannique en Ukraine après un cessez-le-feu ».
Le plan d’investissement dans la défense sur lequel il a travaillé visait deux objectifs : répondre « aux exigences opérationnelles croissantes immédiates » tout en mettant en œuvre les mesures de la Revue stratégique de défense, et tracer « une voie claire » vers l’objectif de 3,5 % du PIB consacré à la défense en 2035, comme convenu avec l’OTAN et à travers la prochaine revue des dépenses. Healey précise qu’il est convaincu « qu’un objectif intermédiaire de 3 % du PIB en 2030 est indispensable pour le Royaume-Uni », un engagement qui, assure-t-il, « bénéficierait d’un large soutien politique » et que d’autres alliés européens mettent en place.
Mais le plan financier qui lui a finalement été présenté ne correspond pas à cette ambition. Healey explique que la dotation, « dont j’ai eu connaissance complète pour la première fois lundi après-midi », « est bien en deçà des besoins en matière de défense et du pays à ce moment critique ». Le financement supplémentaire est « réparti de façon différée dans le temps », alors que « les exigences opérationnelles et la nécessité d’accroître la préparation doivent s’imposer dans les deux premières années ». Il ajoute que le budget ne grimpe qu’à « 2,68 % du PIB en 2030 », alors que le pays atteindra déjà 2,6 % dès l’année prochaine avec les investissements en cours.
Healey reconnaît les contraintes pesant sur les autres ministères : « Je suis conscient du travail difficile que vous avez accompli pour parvenir à ce stade » et se dit reconnaissant envers les collègues ayant accepté de réorienter les dépenses vers la défense, tout en insistant sur le fait qu’« il existe des moyens crédibles de relever les défis financiers à moyen terme en travaillant à l’échelle multinationale », comme le font d’autres pays européens.
Il cite ensuite les propos de Starmer de la semaine précédente, qui alertait sur le fait que « selon nos services de renseignement et ceux des pays membres de l’OTAN, une attaque russe contre l’OTAN pourrait survenir dès 2030 ». « Vous savez ce dont a besoin la défense », rappelle Healey, « et vous avez défendu cette position avec force lors de votre intervention à la Conférence de sécurité de Munich en février. » Face à l’absence d’un plan capable de répondre à cet enjeu, il affirme être « contraint de prendre des décisions qui réduiraient la préparation de nos forces, augmenteraient les risques pour le personnel en opération et pourraient affaiblir la sécurité du pays ».
Après avoir indiqué qu’il ne pouvait accepter un plan ne dotant pas correctement les forces armées, Healey annonce ne pas avoir d’autre choix que de « présenter ma démission de secrétaire d’État à la Défense ». Il conclut en souhaitant à Starmer « beaucoup de force face aux défis exceptionnels qu’il rencontre en tant que Premier ministre », assurant que le gouvernement travailliste continuera « à bénéficier de tout mon soutien ».
Cette démission crée un vide majeur dans l’agenda de la défense du gouvernement, à quelques jours de la publication programmée du plan d’investissement dans la défense, soulevant des questions quant à sa parution effective avant le sommet de l’OTAN, et sur sa forme finale. Elle intervient alors que l’exécutif est déjà soumis à de fortes pressions internes, avec une série de départs importants depuis le début de l’année et des critiques répétées au sein de sa propre majorité. À ce stade, aucun successeur n’a été annoncé par Downing Street, qui n’a pas non plus réagi à la lettre. La question immédiate pour la défense britannique est de savoir si le futur secrétaire d’État publiquera le plan refusé par Healey, ou cherchera à le renégocier.
Extraits de la lettre de John Healey à Keir Starmer :
« Cher Keir,
C’est une lettre que je n’avais jamais envisagé d’écrire, et je le fais aujourd’hui avec un grand regret et à contre-cœur.
Je suis fier de ce que nous avons accompli en moins de deux ans à la tête du gouvernement travailliste. Nous avons pris les devants au niveau international pour l’Ukraine avec la Coalition des volontaires et le Groupe de contact pour sa défense, affirmé le rôle du Royaume-Uni comme voix majeure en Europe au sein de l’OTAN, porté les investissements dans la défense à 2,5 % du PIB trois ans plus tôt que prévu, lancé les réformes les plus profondes en défense depuis 50 ans, obtenu les plus gros contrats d’exportation britanniques depuis des décennies, publié une Revue stratégique de défense inédite, accordé à nos forces armées la plus forte augmentation de salaires depuis près de 20 ans, renforcé le moral du personnel militaire, rénové plus de 1 200 logements familiaux affectés aux forces armées, rétabli nos relations avec nos alliés européens et signé d’importants accords de défense avec l’Allemagne, la Norvège et la France.
Vous avez mené cela en tant que Premier ministre, gagnant un large respect au pays comme à l’étranger. À l’instar de moi-même, je sais combien vous êtes fier de nos forces armées et de tous ceux qui travaillent dans la défense britannique.
Nous sommes arrivés au gouvernement en reconnaissant que le Royaume-Uni fait face à une nouvelle ère de menaces qui exige une nouvelle ère pour la défense. La Revue stratégique de défense que nous avons commandée ensemble définit une vision décennale pour transformer nos forces armées, renforcer nos alliances, investir dans les technologies qui modifient la nature de la guerre et soutenir l’industrie britannique afin de faire de la défense un moteur de croissance.
Cette nouvelle ère nécessite un investissement accru via le Plan d’investissement dans la défense. Les excellents travaux interministériels menés jusqu’en janvier – supervisés par vous, moi et le chancelier – ont confirmé l’ampleur du défi et les exigences croissantes pesant sur la défense.
Depuis, vous n’avez pu, et le Trésor n’a pas voulu, vous engager à fournir les ressources dont le pays a besoin pour se défendre face à la montée des menaces.
Les exigences ont encore augmenté depuis, tout comme les engagements britanniques légitimes envers nos alliés. Le conflit au Moyen-Orient avec le Royaume-Uni qui dirige désormais la mission multinationale dans le détroit d’Hormuz ; la sécurité dans le Grand Nord où le Royaume-Uni conduit la mission Arctic Sentry de l’OTAN ; l’activité russe accrue envers le Royaume-Uni et les pays de l’OTAN, ainsi que l’augmentation des attaques en Ukraine, avec l’accord de Paris qui prévoit un déploiement britannique en Ukraine après un cessez-le-feu.
Nous avons œuvré à assurer un Plan d’investissement dans la défense qui répond à deux priorités : d’une part répondre aux exigences opérationnelles immédiates et amplifier les mesures de la Revue stratégique pour faire face à la menace croissante. D’autre part, fixer une trajectoire claire afin de respecter l’engagement pris auprès de l’OTAN de consacrer 3,5 % du PIB à la défense en 2035 via la prochaine revue des dépenses.
Comme nous l’avons régulièrement évoqué, je suis convaincu que le Royaume-Uni doit se fixer un objectif intermédiaire à 3 % en 2030. Cet engagement bénéficierait d’un large consensus politique et d’autres alliés européens le suivent déjà.
Je sais combien vous avez travaillé pour parvenir à ce stade. Je reconnais aussi les difficultés rencontrées par mes collègues dans d’autres ministères, tant au moment où vous leur avez demandé de rediriger des crédits vers la défense que pour la suite. Je leur suis très reconnaissant et j’apprécie combien leurs choix ont dû être difficiles.
Comme je vous l’ai expliqué, diverses solutions crédibles existent pour relever les défis financiers à moyen terme en coopération multinationale, à l’instar d’autres pays européens, ce qui nous permettrait d’assurer les missions de notre gouvernement travailliste.
Cependant, la dotation budgétaire du Plan d’investissement dans la défense – dont j’ai eu connaissance complète pour la première fois lundi après-midi – est nettement insuffisante au regard des besoins de la défense et du pays dans ce contexte dangereux. Le soutien additionnel est différé dans le temps, alors que la pression opérationnelle et la nécessité d’accélérer la préparation se font sentir dès les deux premières années. De plus, le budget n’atteint que 2,68 % du PIB en 2030, alors que nous atteindrons déjà 2,6 % dès l’année prochaine grâce aux investissements en cours.
Vous avez rappelé la semaine dernière les menaces : « selon nos services de renseignement et ceux des autres pays de l’OTAN, une attaque russe contre l’OTAN pourrait survenir dès 2030. »
Vous savez ce dont la défense a besoin. Vous avez défendu cette position avec force lors de votre discours à la Conférence de sécurité de Munich en février dernier. Sans un plan qui soit à la hauteur de ces enjeux, je suis contraint de prendre des décisions qui réduiraient la préparation de nos forces, mettraient davantage en danger nos personnels en opérations et pourraient rendre le pays moins sûr.
Après vous avoir expliqué que je ne pouvais accepter une dotation ne fournissant pas les ressources nécessaires à nos forces, je n’ai plus d’autre choix que de soumettre ma démission de secrétaire d’État à la Défense.
Je vous souhaite toute la force nécessaire pour affronter les défis exceptionnels que vous rencontrez en tant que Premier ministre. Comme toujours, notre gouvernement travailliste continuera de bénéficier de mon soutien total.
Rt Hon John Healey MP »

