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Par Ivor, Thales au Royaume-Uni

Défense aérienne multicouches

La course aux armements est née à une époque marquée par des menaces binaires, où la supériorité se mesurait en masse et en tonnage. Aujourd’hui, l’espace de combat est asymétrique, accéléré et sans frontières. Face à des menaces plus rapides, fragmentées et imprévisibles qui s’élèvent dans les airs, l’idée de les surpasser uniquement par un plus grand nombre d’armes lourdes devient de plus en plus obsolète.

Le concept même d’une course aux armements suppose une ligne d’arrivée, or dans un contexte de menaces évolutives et multi-vectorielles, cette hypothèse ne tient plus.

La pertinence, et non la domination, devient la nouvelle mesure de la supériorité aérienne

Sur les lignes de front actuelles, un avantage tactique peut disparaître en quelques semaines. En Ukraine, où les cycles de contre-mesures évoluent rapidement et les systèmes se mettent à jour en quasi temps réel, une capacité qui met trop de temps à être déployée peut déjà être obsolète à son arrivée. Ce qui importe n’est pas le volume de la capacité déployée, mais la rapidité de sa mise en œuvre, sa facilité d’adaptation et son intégration efficace.

Cette réalité opérationnelle en perpétuel mouvement a des implications de grande ampleur. Les menaces modernes – depuis les engins hypersoniques à planéologie, les essaims autonomes de drones jusqu’aux munitions de surveillance plus petites et plus rapides – ont profondément bouleversé les fondements de la défense aérienne traditionnelle. C’est pourquoi les États investissent dans des systèmes multicouches offrant une protection globale, formant un véritable dôme de défense protégeant les troupes de dessus comme de face. Au Royaume-Uni, conformément à la revue stratégique de défense 2025, un budget de 1 milliard de livres est consacré à la défense intégrée anti-aérienne et antimissile (IAMD).

La transformation de cet investissement en une réelle capacité de dissuasion dépendra de la rapidité, la pertinence et l’intégration opérationnelle de ces systèmes. Cela implique souvent d’adapter les équipements existants plutôt que de se lancer dans une course effrénée pour remplacer les capacités en place par des matériels flambant neufs, susceptibles d’être surpassés avant même leur déploiement effectif.

L’intégration technique comme arme stratégique

Par « adapter », j’entends renforcer la résilience des systèmes et plateformes existantes en assurant leur interconnexion, leur capacité à communiquer, à s’adapter et à réagir comme un ensemble cohérent – facilitant ainsi le travail des opérateurs.

Je tiens à souligner un point évoqué précédemment : de la même manière qu’aucun service, gouvernement ou nation ne peut faire face seul à la diversité des menaces, aucun produit ou solution unique ne peut à lui seul répondre à tous les besoins. La multiplicité des menaces exige des solutions intégrées et multicouches fonctionnant parfaitement non seulement au sein des Commandements de première ligne, mais aussi entre alliés, sur plusieurs domaines, frontières et fuseaux horaires.

Un allié de l’OTAN qui va au-delà de la coopération pour devenir véritablement intégré – capable, par exemple, de tirer les missiles d’un autre – pourra répondre plus vite, s’adapter en temps réel et transformer l’interopérabilité en un avantage stratégique majeur. Cette intégration technique agile et indépendante favorise la force intégrée définie dans la vision 2035 de la Revue stratégique de défense (SDR), capable de « dissuader, combattre et gagner grâce à une innovation constante à rythme de guerre ».

Mieux connectées et mieux protégées, les forces alliées disposent ainsi d’un avantage compétitif inaccessible aux adversaires autocratiques, souvent caractérisés par un contrôle centralisé et hiérarchique. Elles peuvent tirer parti de l’imagination et de l’expérience des décideurs à tous les niveaux en leur confiant l’agilité, les moyens et l’autorité nécessaires pour agir rapidement et frapper en premier, soutenus par des capacités intégrées capables de s’adapter à n’importe quelle mission et d’évoluer en fonction de la menace.

Système ACE de Thales

Intégration en action : l’avantage du système ACE

En partenariat avec L3 Harris Technologies, Thales développe une capacité intégrée de Commandement et Contrôle (C2) pour la défense aérienne à courte portée (SHORAD).

Cette nouvelle capacité intègre le système de suivi orienté sur la cible (TOTS) de L3Harris au sein du système Agile C4I @ Edge (ACE) de Thales, améliorant les capacités C2. Il collecte, fusionne et corrèle les données issues de capteurs et d’effecteurs dans tout l’espace de combat, offrant une image opérationnelle commune et accélérant la prise de décision.

Une adaptation culturelle, clé d’un avantage durable et évolutif

Ces capacités ne valent que par leur utilité perçue. Sans une compréhension claire de leur rôle dans la chaîne d’engagement, les décideurs peuvent éprouver des difficultés à les déployer efficacement. Sans formation ni accompagnement adaptés, les utilisateurs finaux risquent de ne pas les soutenir, les laissant inutilisées au profit de systèmes familiers et éprouvés.

C’est pourquoi la question de l’intégration technique doit impérativement commencer par une transformation culturelle : les mentalités, habitudes, incitations et partenariats sont aussi essentiels que la technologie elle-même.

Dès le départ, fournisseurs et clients doivent collaborer étroitement pour approfondir la compréhension, côté industrie, des leviers nécessaires pour impulser un changement approprié et suffisamment rapide. Cette confiance partagée est incarnée dans des centres communs tels que l’installation Thales à Thorney Island, où ingénieurs et personnels issus du service actif travaillent aux côtés des équipes du ministère de la Défense : formation des nouveaux défenseurs aériens, affinage des systèmes et recueil de retours d’expérience en conditions réelles garantissant que chaque solution reste ancrée dans les réalités opérationnelles.

Au-delà de la conception et de la livraison, ce partenariat englobe tout le soutien à la mission. Plus largement, c’est l’état d’esprit et la confiance qui font la différence : la disponibilité, la volonté, la fiabilité et la réactivité de l’industrie nourrissent la compétence en première ligne, la continuité opérationnelle et une culture dotée de la solidité nécessaire – confiante, posée et suffisamment agile pour évoluer avec la menace.

Une course aux armements sans fin

Les nouvelles menaces émergentes dépassent inlassablement les cycles d’acquisition. Les défenses aériennes traditionnelles peinent à suivre un environnement où les menaces se multiplient et s’adaptent plus vite qu’elles ne peuvent être neutralisées, où la suppression d’une menace provoque l’apparition de deux autres. Face à ce défi, l’impératif pour les forces armées britanniques de rester prêtes, réactives et pertinentes est à la fois incontournable et clair.

Heureusement, cet objectif n’est pas hors de portée. Ce qui est nécessaire, c’est un changement de paradigme : passer d’une réinvention périodique à une évolution continue, privilégier un développement en spirale plutôt qu’un remplacement intégral, favoriser l’adaptabilité culturelle au détriment de processus rigides et promouvoir l’intégration plutôt que l’isolement. Le Royaume-Uni doit non seulement être prêt à combattre dès ce soir, mais aussi capable de s’adapter demain grâce aux systèmes et compétences déjà en sa possession.

Coopération industrielle et militaire