Le Pentagone a lancé le 28 juillet une révision de six mois de l’empreinte militaire américaine en Europe, un processus décrit comme la réévaluation la plus significative de la posture des forces américaines sur le continent depuis une génération.
John Foreman CBE, ancien attaché de défense britannique à Kyiv (2008-2011) puis à Moscou (2019-2022), analyse pour le Council on Geostrategy que l’importance de cette révision ne réside pas tant dans le nombre de troupes présentes que dans la nouvelle répartition des responsabilités qu’elle engendrera.
Selon Foreman, Washington cherche à résoudre un délicat dilemme stratégique : « comment maintenir une dissuasion crédible face à la Russie tout en réallouant des ressources militaires pour empêcher la domination chinoise dans l’Indo-Pacifique, sans pour autant compromettre la cohésion politique de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), son centre de gravité ».
La finalité américaine envisagée est souvent désignée sous le nom de NATO 3.0, un concept dans lequel les alliés européens prendraient la responsabilité principale de leur défense conventionnelle, tandis que les États-Unis se concentreraient sur les capacités stratégiques et la dissuasion nucléaire étendue, libérant ainsi leurs forces pour d’autres théâtres. Cette orientation repose sur une évaluation américaine selon laquelle les alliés européens détiennent déjà un avantage conventionnel important face à la Russie.
Le général Alexus Grynkewich, commandant du US European Command (EUCOM), a d’ailleurs prévenu les alliés d’éventuelles réductions de forces. Actuellement, EUCOM compte plus de 80 000 personnels militaires et civils, dont environ 65 000 sont basés de manière permanente en Europe, principalement en Allemagne, contre environ 100 000 au plus fort de la guerre déclenchée par l’invasion russe en Ukraine.
Foreman détaille les trois missions prioritaires que Grynkewich a présentées au comité sénatorial des forces armées :
- protéger les voies stratégiques menant aux États-Unis, notamment l’Atlantique et l’Arctique ;
- projeter la puissance de combat en Europe et au-delà ;
- positionner l’OTAN pour la défense et la dissuasion contre toute agression extérieure.
Ces missions imbriquées expliquent selon lui pourquoi cette révision « doit dépasser les débats simplistes sur le nombre de troupes » pour définir quelles responsabilités les alliés européens peuvent assumer et pour quelles capacités américaines restent indispensables.
Foreman cite par exemple les récentes opérations américaines contre la flotte fantôme russe, contre les installations nucléaires iraniennes ou les groupes affiliés à Daesh en Afrique, toutes reposant sur des bases américaines en Europe et une collaboration étroite avec les alliés européens. Il souligne que la revue doit déterminer quelles capacités doivent rester dans la région pour permettre aux États-Unis de continuer à projeter leur puissance dans les zones voisines.
Des ajustements étaient déjà en cours avant l’annonce de cette revue. Une brigade de combat rotative de l’armée américaine est rentrée aux États-Unis fin 2025 sans être remplacée, tandis que le Pentagone a annulé un déploiement prévu en Pologne, décision inversée par Donald Trump. L’administration américaine a annoncé le retrait de 5 000 personnels d’Allemagne, mouvement perçu comme une réaction aux critiques berlinoises des opérations américaines contre l’Iran, et elle a annulé un engagement précédent visant à déployer périodiquement des missiles à longue portée – notamment des missiles de croisière Tomahawk lancés depuis le sol – en Allemagne.
Ce contexte complique la planification pour les alliés : les gouvernements européens sont « encouragés à prendre davantage en charge leur propre défense, mais leurs préparatifs sont rendus difficiles par des décisions américaines d’annonce, d’annulation ou de renversement de déploiements, souvent sans consultation préalable ».
Foreman estime que l’issue la plus probable sera une présence américaine « allégée », focalisée sur la dissuasion nucléaire, les capacités stratégiques, le renseignement, le commandement et contrôle, la mobilité stratégique, des déploiements rotatifs, ainsi que des forces navales, aériennes et spéciales. Cette configuration réduirait les capacités conventionnelles que les alliés européens pourraient vraisemblablement remplacer dans la décennie à venir, tout en préservant celles restant exclusivement américaines. Il note toutefois que cette réduction pourrait être plus radicale, évoquant les propos de Trump avant le sommet d’Ankara sur une possible baisse d’un tiers des effectifs américains en Europe, ramenant la présence au niveau précédent l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.
Foreman signale aussi que le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a indiqué lors du sommet d’Ankara que les résultats de cette revue n’étaient pas prédéterminés, tout en associant ce processus à ce qu’il considère comme une résistance européenne à l’accès américain sans restriction aux bases aériennes lors des opérations contre l’Iran.
En conclusion, Foreman résume : « La question centrale de la révision n’est pas combien de soldats américains resteront en Europe, mais quelles fonctions militaires les États-Unis doivent continuer d’assumer eux-mêmes et lesquelles les Européens devront prendre en charge à l’avenir ».