Alors que la tempête politique entourant Volodymyr Zelensky commence à se dissiper, le débat ukrainien se recentre sur des questions de fond touchant à la guerre, à la société et à l’avenir du pays. Après une semaine marquée par des tensions suite au limogeage de l’ancien commandant en chef Oleksandr Syrskyi, les regards se tournent désormais vers les enjeux stratégiques, économiques et sociaux qui façonnent l’Ukraine en guerre.
Sur le front militaire, Oleksandr Kovalenko met en garde contre une focalisation médiatique excessive sur Kostiantynivka, tandis que la menace majeure se situe sur le flanc est du saillant Sloviansk-Kramatorsk. Selon lui, la 3e armée russe, la plus faible des forces d’occupation, a pourtant avancé en silence depuis un an, entraînant la perte de plus de 220 kilomètres carrés et la chute de Seversk en trois semaines. Les troupes russes ont désormais atteint Rai-Oleksandrivka, un secteur où les pertes territoriales dépassent 400 kilomètres carrés, pourtant largement négligé dans les comptes rendus publics. Kovalenko s’interroge : « Comment cette armée apparemment faible a-t-elle pu réussir une telle percée ? Pourquoi profite-t-elle si librement des faiblesses du terrain, qui auraient dû être transformées en obstacles infranchissables ? »
Du côté des capacités de défense aérienne, Yuriy Kasyanov déplore le manque d’équipements efficaces contre les bombes guidées russes. Il défend le programme de drones Spear, qui a mené des attaques à longue distance sur des objectifs clés, dont Moscou entre 2022 et 2025, avant d’être arrêté en raison des pressions des industriels de la défense rivaux. Aujourd’hui, avec un modèle amélioré et furtif, ce drone est présenté à l’OTAN dans le cadre d’une compétition. Kasyanov estime que le projet est achevé à 95 % et pourrait entrer en opération d’ici deux mois, sous réserve d’un soutien rapide. Il regrette que depuis l’arrêt de sa unité, aucune frappe ciblée sur le centre de Moscou n’ait été réalisée, malgré des budgets importants, et que le problème des bombes guidées reste entier.
Sur le plan diplomatique, Gleb Bityukov souligne la force du soutien populaire américain en faveur de l’Ukraine, visible dans les aides humanitaires et le soutien des diasporas. Il note cependant un décalage croissant entre cette solidarité spontanée et les décisions erratiques du gouvernement fédéral américain, dont la politique a fluctué au fil des administrations. Malgré ces difficultés, il reste convaincu que les mécanismes démocratiques américains sont un atout face à l’autoritarisme russe en déliquescence. Pour lui, la victoire ukrainienne dépendra surtout de la résilience nationale et des alliances populaires, plus que d’un seul président américain.
Olga Khoroshilova, à propos de l’OTAN, alerte sur l’incapacité des achats d’armement à suivre le rythme de la guerre. Malgré les 70 milliards d’euros de soutien annoncés lors du sommet d’Ankara et des accords bilatéraux pour les drones, l’Ukraine pâtit d’un manque de cadre multilatéral adapté à ses ambitions. Même la licence de production des missiles Patriot sous Trump n’est pas une solution rapide, en raison des goulets d’étranglement mondiaux des chaînes d’approvisionnement. Elle plaide pour le cadre « PACS », une collaboration avec les pays nordiques, baltes et le Royaume-Uni, afin d’intégrer l’Ukraine dans une architecture sécuritaire européenne dynamique. Sinon, le risque est de rester cantonné à des technologies obsolètes, dépendant des licences et des initiatives bilatérales.
Sur le front de la politique intérieure, Oleksandr Syrskyi, ancien chef d’état-major ukrainien, a réagi aux rumeurs de querelles avec l’ex-ministre de la Défense Oleksandr Fedorov, qu’il a démenties en insistant que le succès de l’Ukraine repose sur les institutions et non sur des querelles personnelles. Il a précisé les responsabilités entre politique d’acquisition des matériels et stratégie militaire, défendu son bilan en matière de guerre des drones, tout en critiquant certains contrats militaires et l’utilisation des salaires des soldats pour financer des achats technologiques, soulignant que les rémunérations doivent être versées intégralement et ponctuellement.
Darina Hertseva attire l’attention sur la situation des chemins de fer ukrainiens, suspendus plusieurs jours dans certaines villes dont Zaporizhzhia. Elle souligne que malgré une ligne de défense dans l’évacuation des civils, la contestation populaire grandit face à la pénurie de billets et aux incompatibilités techniques entre les nouvelles rames européennes et l’infrastructure nationale, symptôme d’un sous-investissement de longue date.
Borys Kushniruk dénonce un transfert discret de la gestion des forêts nationales vers le ministère de l’Agriculture, au lieu d’un retour sous un ministère de l’Écologie rénové. Il pointe des intérêts privés liés au groupe Kronospan, dont les liens avec la Russie suscitent des inquiétudes quant au risque d’abandon des intérêts publics. Selon lui, confier la forêt à un ministère agricole pourrait compromettre la préservation des ressources stratégiques.
En économie, Vadym Denysenko analyse une escalade du conflit vers une dimension mondiale, notamment à travers des attaques sur des infrastructures pétrolières caspiennes et la possible fermeture de la mer Noire au trafic russe. Il met en lumière que la perturbation des exportations de céréales, fournies à 25 % par la Russie et l’Ukraine, pourrait déclencher une crise alimentaire globale, augmentant la pression internationale pour un cessez-le-feu. Mais il avertit que cette stratégie a aussi un coût pour l’Ukraine, dont l’économie déjà fragilisée souffrirait de la baisse de ses propres exportations. Il critique le manque apparent d’attention du gouvernement sur ce défi majeur.
Boris Malyshev plaide pour une conformité anti-corruption compatible avec la rapidité des affaires. Il propose des solutions visant à intégrer transparence et efficacité, comme des listes pré-approuvées de fournisseurs, des évaluations des cadeaux selon leur contexte, ou des mécanismes valorisant l’intégrité des acteurs. Il dénonce la fausse opposition entre vitesse opérationnelle et contrôle, qui nuit au développement économique tout en favorisant les abus.
Sur le plan social et culturel, Mariana Savka valorise les bibliothèques ukrainiennes, qu’elle présente comme des centres de résilience communautaires essentiels — pour les vétérans, les déplacés, les personnes âgées et les jeunes. Elle informe que BestsellerFest organise un colloque à Lviv rassemblant une trentaine de bibliothécaires, avec un programme mêlant réflexion sur l’avenir post-conflit et événements festifs. Pour elle, la stabilité de l’Ukraine s’appuie autant sur ce tissu civil discret que sur la résistance militaire.
Enfin, Valeriy Pekar met en garde contre l’impact croissant d’un ressentiment mondial envers les Russes, illustré par un incident violent contre des touristes russes en Géorgie. Il évoque une hostilité durable à leur encontre pour les décennies à venir, prédiction qu’il relie à l’image internationale dégradée de la Russie en raison des conflits récents. Pekar considère que cette dynamique pourrait inciter un changement d’identité nationale chez certains Russes, similaire à des phénomènes historiques observés ailleurs.
Notes de conclusion : L’intense controverse autour de Volodymyr Zelensky après le limogeage d’Oleksandr Syrskyi s’est largement calmée depuis que ce dernier a été remplacé par le général de brigade Mykhailo Drapatyi, très apprécié pour son approche moderne et technologique. Ce choix a permis au président ukrainien de regagner une part de bonne volonté politique, même si la durabilité de cet apaisement reste incertaine. Plus largement, les éditorialistes ukrainiens réorientent le débat vers la construction d’une société post-conflit autonome, la critique des récits officiels entourant les infrastructures, et l’importance des institutions culturelles et civiques. Un des points les plus sensibles demeure la stigmatisation internationale croissante de la Russie, qui suscite des réactions diverses au sein des populations des pays concernés.
