Dans le complexe échiquier géopolitique de l’Asie centrale, où les grandes puissances rivalisent d’influence au cœur de montagnes imposantes et d’alliances mouvantes, l’Inde a opéré un retrait discret mais significatif. Après près d’un quart de siècle à entretenir un poste avancé clé au Tadjikistan, l’Armée de l’air indienne (IAF) a évacué la base aérienne d’Ayni, son premier établissement militaire à l’étranger. Cette opération, achevée en 2022 et restée confidentielle jusqu’aux révélations du 28 octobre 2025, illustre les équilibres fragiles de la région, avec des pressions supposées de la part de la Russie et de la Chine pesant sur Douchanbé.
Alors que l’Inde réajuste son empreinte stratégique, la fermeture de cette base soulève des interrogations quant à ses ambitions dans une région prise en étau entre l’instabilité afghane et l’extension de l’initiative chinoise « Belt and Road ».
Une base née d’une vision stratégique ambitieuse
La station d’Ayni, également appelée l’Aérodrome militaire de Gissar (GMA), est située à l’ouest de Douchanbé, la capitale tadjik, et porte le nom du village voisin. Ancienne installation soviétique dégradée, elle a retenu l’attention de l’Inde au début des années 2000. En pleine tourmente post-11 septembre et face à la résurgence des Talibans en Afghanistan, des décideurs indiens, parmi lesquels des « penseurs radicaux » du ministère des Affaires étrangères et le défunt ministre de la Défense George Fernandes, ont vu une opportunité d’étendre la portée de New Delhi.
En 2002, dans le cadre d’un accord bilatéral, l’Inde a investi environ 100 millions de dollars pour réhabiliter cette base. L’Organisation des routes frontalières (Border Roads Organisation) a étendu la piste à 3 200 mètres, suffisante pour accueillir la majorité des avions à voilure fixe, tout en construisant des hangars, des ateliers de maintenance, des dépôts de carburant et en modernisant le contrôle aérien.
Jusqu’à 200 personnels indiens, ingénieurs et officiers de l’IAF, dont le futur maréchal de l’air B.S. Dhanoa alors commandant de base en 2005, se sont mobilisés pour faire d’Ayni un centre dynamique d’opérations conjointes indo-tadjikes.
Une présence stratégique sans garnison permanente
L’empreinte indienne à Ayni n’a jamais été celle d’une présence militaire permanente mais plutôt d’une flexibilité stratégique. La base ne disposait pas d’aéronefs stationnés en permanence, mais son activité était soutenue. Deux à trois hélicoptères militaires indiens, offerts au Tadjikistan, étaient opérés par des équipages de l’IAF pour des missions de secours et humanitaires, incarnant l’approche de « soft power » de New Delhi.
En une première historique sous le mandat du Premier ministre Narendra Modi, une paire de chasseurs Su-30MKI y avait effectué un déploiement temporaire il y a une dizaine d’années, marquant la première sortie opérationnelle de l’Inde à l’étranger pour des avions de combat.
Ayni s’est révélée cruciale lors de crises majeures : en 2001, elle a facilité l’évacuation de ressortissants indiens fuyant l’Afghanistan sous contrôle taliban, et deux décennies plus tard, en 2021, elle a servi de base de lancement à l’Opération Devi, rapatriant plus de 100 Indiens alors que les Talibans reprenaient le pouvoir. Souvent confondue avec la base voisine de Farkhor, dotée d’un hôpital de campagne depuis les années 1990, Ayni se distinguait par son potentiel militaire dans des scénarios sensibles.
Une position géographique stratégique
La véritable valeur de la base résidait dans sa géographie, véritable « dague » pointée vers le flanc occidental de l’Inde. Le Tadjikistan, en bordure de l’Afghanistan, de la Chine et du Pakistan, jouxte le corridor de Wakhan, un étroit couloir afghan de 210 kilomètres qui s’approche dangereusement du Cachemire occupé par le Pakistan (PoK). Depuis Ayni, la distance en ligne droite jusqu’au PoK n’est que de 20 kilomètres à travers ce passage, plaçant Peshawar, centre névralgique pakistanais, à portée de frappe potentielle pour les avions de l’IAF.
Cette situation offrait aux stratèges indiens un avantage significatif : contraindre Islamabad à étendre ses défenses aériennes vers l’ouest, dispersant ainsi ses moyens le long de la frontière indo-pakistanaise. Elle ouvrait aussi des routes d’approvisionnement alternatives vers l’Afghanistan, évitant le contrôle pakistanais des axes terrestres, un atout précieux lors du combat de l’Alliance du Nord contre les Talibans dans les années 1990 et au-delà.
Un retrait sous pression externe
Ce retrait n’a toutefois pas été décidé librement par New Delhi. En 2021, Douchanbé a informé en catimini l’Inde que le bail arrivant à échéance ne serait pas renouvelé, évoquant des « sensibilités » liées à la présence de forces « non régionales ». Selon des sources, cette décision serait liée à des pressions croissantes de la Russie et de la Chine, principaux soutiens du Tadjikistan.
Moscou, qui possède la base militaire russe 201 la plus importante à l’étranger sur le territoire tadjik, considère l’Asie centrale comme sa zone d’influence exclusive dans le cadre de l’Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC). Pékin, de son côté, a renforcé son ancrage économique et opérationnel via une installation militaire secrète dans le sud-est du Tadjikistan, à seulement 30 kilomètres du PoK, surpassant les initiatives indiennes antérieures.
Coincée entre ces deux grandes puissances, Douchanbé a fait le choix de prioriser l’harmonie régionale en resserrant le contrôle sous autorité tadjike tout en maintenant ses liens avec Moscou et Pékin. Fin 2022, tout le personnel indien et le matériel avaient été rapatriés et la base rendue en bon état de fonctionnement, un « cadeau d’adieu » symbolique.
Conséquences et perspectives
Cette annonce, survenant trois ans après les faits, suscite des débats au sein des cercles stratégiques de New Delhi. Sur les réseaux sociaux, des observateurs déplorent la perte du seul pied-à-terre indien en Asie centrale, qualifiant cette décision de fin d’un « siège privilégié aux jeux de pouvoir » régionaux. Si certains dénoncent un investissement coûteux et sous-exploité, d’autres soulignent la valeur dissuasive face au Pakistan ainsi que le rôle stabilisateur dans le dossier afghan.
Sur le plan international, ce départ illustre la lutte multipolaire en Asie centrale entre une Russie et une Chine dominant la sécurité régionale, une Inde tentant de contrebalancer et des États-Unis toujours présents par des aides économiques et militaires.
Pour l’avenir, l’Inde ne semble pas vouloir renoncer à son influence autour de l’Asie centrale. Si Ayni appartient désormais au passé, New Delhi mise sur une stratégie de « multi-alignement » : renforcer ses liens avec l’Ouzbékistan et le Kazakhstan à travers des exercices conjoints, investir dans le port iranien de Chabahar pour ouvrir un accès afghan, et développer le Corridor international Nord-Sud.
L’analyste Andrea Stauder, du Berlin-based BISI, estime que cette fermeture pourrait libérer l’Inde pour approfondir des engagements non militaires, notamment des accords commerciaux, des transferts technologiques et des échanges culturels, visant à tisser une toile d’influence plus subtile et durable.